Part 22
--Mon fils, dit Abdoullah d'une voix traînante et assez humble, fort différente de son accent ordinaire, il plaît au Prince (que les vertus de Son Altesse soient récompensées sur la terre et dans le ciel!), il plaît au magnifique Prince de m'ordonner l'expulsion de Mohsèn. Il faut que ce vagabond soit livré à son oncle, qui va le traiter comme il paraît le mériter, ainsi que l'autre personne coupable! Tout ce que le Prince ordonne est bien. Je vais me rendre immédiatement auprès de Son Altesse, afin de prendre ses ordres et d'obtenir de sa bonté souveraine un moyen de faire les choses sans noircir mon visage. Pour vous, gardez bien cette maison pendant ma courte absence. Veillez à ce que les deux scélérats qui y sont entrés ne s'en échappent pas!... Veillez-y avec soin, mon fils! Vous pouvez assez comprendre quel malheur affreux serait leur fuite! S'ils gagnaient la campagne, on ne parviendrait peut-être jamais à les rejoindre! Vous m'avez bien compris, mon fils?
Akbar s'inclina et mit les deux bras en croix sur sa poitrine.
Abdoullah continua son propos en s'adressant au Moulla et au médecin.
--Ne vous étonnez pas des recommandations expresses que je lui fais. La jeunesse est peu intelligente, elle est étourdie, je ne voudrais pour rien au monde qu'un homme condamné par Son Altesse échappât au châtiment mérité, et surtout par une négligence quelconque de ma part.
Les deux assistants, également charmés et édifiés de ce qu'ils voyaient et entendaient, voulurent prendre congé d'Abdoullah-Khan; mais celui-ci les retint.
--Non! leur dit-il, il ne convient pas que vous me quittiez. On pourrait dire plus tard que j'ai parlé secrètement à Mohsèn, on pourrait dire beaucoup de choses.... L'innocence même et la fidélité ne doivent pas s'exposer au soupçon. Soyez assez bons pour m'accompagner l'un et l'autre auprès du Prince.
Cette demande fut facilement accordée et les trois personnages étant sortis ensemble de la cour, montés sur leurs chevaux de parade et entourés de leurs suites respectives, arrivèrent bientôt au palais et furent introduits en présence du Prince.
Celui-ci accueillit son lieutenant avec sa bonté accoutumée. Mais pendant que l'entrevue durait, et elle fut longue parce que Abdoullah employa tous ses efforts, tout son esprit, toutes les ressources de son intelligence pour la rendre interminable, il arriva chez lui ce qu'on va lire.
Akbar revenu dans l'appartement où se tenait Mohsèn, lui dit:
--Le Prince ordonne qu'on vous livre à vos ennemis. Mon père ne peut pas le braver ouvertement; Son Altesse a trop de forces, mais il vous défendra par la ruse. Nous allons monter à cheval et, sans perdre de temps, nous sortirons de la ville, nous gagnerons la campagne. Demain sera demain et on verra alors ce qu'il faudra faire.
--Allons! répondit Mohsèn en se levant. Mais il avait le cœur gros. Depuis une heure et plus il s'était habitué à croire Djemylèh en dehors de toutes les épreuves. Il causait avec son hôte et gardait extérieurement la froide apparence dont un guerrier ne peut se départir; mais derrière cet aspect menteur de son visage et de sa contenance, il rêvait. Toutes les flammes de la joie, toutes les flammes de l'amour possédaient son être. Quand on aime, on ne fait qu'aimer. A travers tout, en dessus de tout, on aime, et cette trame d'or forme le fond invariable sur lequel se brodent toutes les pensées véritables. Ce qu'on dit en dehors n'est que du verbiage. On n'y tient pas, cela n'est pas de vous, et, si on s'y intéresse c'est que, secrètement, cela tient à l'amour ou y revient. Hors de l'amour, qu'y a-t-il? Que peut-il y avoir? Quelle joie, quels transports de s'y abandonner tout entier, sans rien réserver pour quoi que ce soit qui s'en éloigne. Projets, espérances, désirs, craintes, terreurs profondes, subites bravoures, certitudes infinies, échappées vers l'enfer, perspectives sans fin, fleuries, étincelantes de soleil qui atteignent au paradis, tout est l'amour, et dans celle qui est aimée se viennent enfermer les mondes. En dehors, il n'y a que le néant, moins que le néant et comme voile, par-dessus, le plus profond mépris. C'était ce que sentait Mohsèn.
Mais, à ce moment, il lui fallait passer de la lumière à l'ombre, dans cette ombre où il avait marché depuis la veille, et dont il était sorti depuis quelques instants que le plus poignant bonheur avait envahi et possédé son être. Ce temps de félicité était déjà passé. Il fallait recommencer à gravir dans les ténèbres la route pierreuse et défoncée des périls. Ce qu'il sentait, c'était pourtant toujours l'amour, l'amour éperonné par la douleur même, plus superbe, peut-être, plus intense, plus orgueilleux et puisant dans sa force la certitude de ne jamais mourir, se nourrissant d'amertume, mais préférant ce mal à tout bien. Et d'ailleurs, il faut le dire, il n'y avait pas là cette peine, la plus âpre, la plus dure, la plus impardonnable de toutes au destin qui l'impose: il n'était question, du moins, ni de séparation ni d'absence.
Il ne fut pas facile de faire accepter aux dames du harem la nécessité présente. Khadidjèh, la mère d'Akbar, Amynèh, sa sœur et Alyèh, sa femme, poussèrent des cris et se mirent à pleurer, mais le temps passait; l'affection même, que les maîtresses du logis avaient conçue pour Djemylèh, aida à leur faire comprendre combien les minutes étaient précieuses, et, malgré leurs sanglots et leurs cris, elles laissèrent la jeune proscrite s'arracher de leurs bras et suivre Akbar qui l'amena à son amant.
On avait en grande hâte équipé et amené les chevaux. Akbar, Mohsèn et Djemylèh se mirent en selle, une douzaine de soldats fit comme eux, et la cavalcade, prenant une rue détournée, gagna au pas une des portes de la citadelle qui donnait sur la campagne, bien résolue à passer sur le ventre des gardes, si ceux-ci cherchaient à l'arrêter; mais ils n'y songèrent pas, et, une fois dehors, Akbar mit sa monture au galop, et ses compagnons l'imitèrent.
Pendant deux heures, l'allure ne se ralentit pas un instant pour laisser souffler les chevaux. Mais ceux-ci étaient de la bonne race du nord, et leur pas allongé, la fermeté avec laquelle ils le soutinrent, firent faire beaucoup de route. On ne parlait pas, naturellement; cependant Akbar, jugeant qu'on était assez loin et que la poursuite n'était plus possible, d'autant que personne ne pouvait savoir, en ville, la direction qu'il avait prise, Akbar se mit au pas, et, discrètement, se tint à une distance assez grande des deux amants pour leur laisser toute liberté de s'entretenir. Il servait de guide. Les cavaliers étaient, partie à ses côtés, partie en arrière-garde, partie dispersés sur les flancs, tous regardant autour d'eux l'horizon, à mesure qu'ils cheminaient; et ainsi, Mohsèn et Djemylèh se voyaient comme seuls.
--Ne te repens-tu pas? dit le jeune homme.
--De quoi?
--De m'avoir aimé, de m'avoir cherché, de m'avoir suivi?
--Tu serais mort, si je n'étais venue. Tu mourais.
--Ce serait fini peut-être à cette heure; tu serais assise, paisible, dans ta maison, auprès de ta mère, entourée des tiens.
--Et tu serais mort! poursuivit Djemylèh. Je t'aurais vu tous les jours que moi-même j'aurais vécu; je t'aurais vu, sous mes yeux, dans mon cœur, ne pouvant pas même, à force de remords et de chagrins, te ranimer une seule seconde, et moi, je serais couverte de honte à mes propres yeux, lâche, fausse, odieuse à ce qui aurait pu deviner mon crime, meurtrière de ma tendresse, traîtresse au maître de mon âme. De quoi me parles-tu? Et qu'imagines-tu donc de meilleur pour moi que ce que j'ai? Mohsèn! ma vie, mes yeux, ma pensée unique! Tu crois donc que je ne suis pas heureuse depuis hier au soir? Mais, songes-y donc! Je ne t'ai pas quitté! Je n'ai plus cessé d'être avec toi! d'être à toi! Chacun sait que je suis à toi! Je ne puis être qu'à toi seul! On parle de danger! Mais, aussitôt, je suis là, avec toi, à côté de toi, contre toi! Et plus le danger est grand, moins je m'éloigne, plus je m'approche, plus je me confonds avec toi! Ne tremble donc pas; si je n'étais là, tu n'aurais peur de rien! Pourquoi veux-tu rejeter de ton être ce morceau qui en est, qui est moi, et qui ne peut ni vivre ni mourir sans toi?
La beauté est belle; la passion, l'amour absolu sont plus beaux et plus adorables. Jamais idole, si parfaite que l'ait imaginée ou faite l'ouvrier, n'approche en perfection d'un visage où l'affection dévouée répand cette inspiration toute céleste. Mohsèn était enivré d'entendre Djemylèh disant de telles choses et de la regarder les disant. Elle le transportait avec elle-même dans cette sphère brûlante, où, devant la sensation présente, l'avenir et le passé sont également anéantis. Et, de la sorte, ces enfants, qu'une protection bizarre entourait, que des haines directes, actives, furieuses, poursuivaient, que le hasard venait de trahir, et qui, sauf un miracle, ne pouvaient s'échapper de l'enceinte étroite où les resserrait leur perte, dans laquelle ils tournaient, oui, ces amants planaient ensemble dans l'éther du plus absolu bonheur que l'homme le plus fortuné puisse respirer jamais!
Ils étaient dans un de ces moments où l'esprit acquiert, par l'effet même de la félicité qui l'emporte, une activité, une puissance de perception supérieure à celle qu'il a d'ordinaire. Alors, tout absorbé qu'on est dans ce qu'on chérit, rien ne passe inaperçu, rien ne se montre qui ne laisse trace sur le cœur, et, par lui, dans la mémoire. Ce regard ne tombe pas sur un caillou, dont la forme et la couleur ne restent pour jamais fixés dans le souvenir; et l'hirondelle qui traverse l'espace au moment où une parole adorée retentit à votre oreille, vous la verrez toujours, toujours, jusqu'aux derniers moments de votre vie, passer rapide dans les cieux que vous aurez contemplés alors, et jamais oubliés. Non! Mohsèn ne devait plus perdre l'impression de ce soleil qui se couchait à sa droite, derrière un bouquet d'arbres; et quand Djemylèh lui dit, avec l'accent le plus tendre:
--Pourquoi me regardes-tu ainsi?
Et qu'il lui répondit:
--C'est parce que je t'adore!
Et qu'elle ajouta avec un air de tête enivrant:
--Tu crois?...
A ce moment, Mohsèn s'aperçut que la manche de Djemylèh avait un reflet bleu, et cette sensation lui resta comme empreinte avec le feu dans la mémoire au milieu de son délire.
Cependant, dans le palais de Kandahar, dans la maison d'Abdoullah-Khan, au logis de Mohammed-Beg et chez Osman, tout était en confusion au sujet des deux amants. Les deux frères, suivis chacun de son monde, s'étaient rencontrés dans le bazar, et Mohammed, exaspéré par l'ignorance où il était du sort de son fils, avait attaqué le premier; quelques passants avaient pris parti, des coups de mousquet et des coups de sabre avaient été échangés de part et d'autre; les marchands, comme à leur ordinaire et surtout les marchands hindous, s'étaient répandus en cris de détresse, et on eût cru, au bruit de la mousqueterie et au cliquetis des lames, et surtout aux clameurs aiguës qui se poussaient, que la ville était mise à sac. Il n'y eut pourtant personne de tué, et quand les gens du juge de police eurent réussi à séparer les combattants et à les renvoyer chacun de leur côté, il se trouva que les deux partis s'étaient à peine fait quelques égratignures. Cependant cette rencontre ne resta pas sans conséquences. Elle ébruita le fond de l'affaire. On sut par toute la ville que Mohsèn Ahmedzyy avait enlevé Djemylèh, sa cousine, et que les Mouradzyys leur avaient donné asile, mais que le Prince ordonnait de livrer les coupables au père offensé. Là-dessus, il y eut de grands partages dans les opinions. Les uns vinrent offrir leurs services à Mohammed, d'après cette opinion qu'un homme d'honneur doit toujours soutenir et protéger les amants; les autres furent d'avis qu'au fond il n'y avait là qu'une continuation de la querelle des Ahmedzyys et des Mouradzyys, et que, puisque Mohammed et son fils se liguaient avec les seconds, c'est qu'ils trahissaient leur famille. Sur un tel raisonnement, ces logiciens embrassaient la cause du véritable et fidèle Ahmedzyy, Osman-Beg. Quelques-uns, indifférents à la question en elle-même, furent extrêmement indignés de l'intervention du Prince. Ils trouvèrent que celui-ci n'avait nullement le droit de se mêler d'une querelle qui ne le regardait pas, et, encore moins, d'ordonner à un noble Afghan de livrer ses hôtes. Là-dessus, ils prirent parti pour Mohammed. Mais un nombre considérable se rangea du côté d'Osman, uniquement pour avoir le plaisir de batailler. En somme, ce fut dans ce dernier parti que se trouva la majorité. La ville fut donc subitement en proie à une grande émotion; les Hindous, les Persans, les Juifs, les gens tranquilles et de négoce se mirent à fermer leurs boutiques et à s'amasser dans les préaux des mosquées en poussant des gémissements lamentables et en assurant que le commerce était perdu pour jamais; les femmes du commun montèrent sur les terrasses, d'où on les entendait se lamenter et déplorer d'avance la misère certaine de leurs petites familles; les prêtres se rendaient gravement dans les maisons notables pour prêcher la paix et recommander la modération, en vantant les avantages de la mansuétude, état de l'âme dont personne n'avait jamais eu la moindre nouvelle dans le pays, et voilà comment allaient les choses parmi les pacifiques. En même temps, des groupes plus ou moins compacts, des troupes plus ou moins fortes, gens de pieds et gens de cheval, le turban bleu, rayé de rouge, bien serré au tempes, la ceinture ajustée étroitement, le bouclier aux bras, le fusil sur l'épaule, l'œil actif, la barbe farouche, se croisaient dans les bazars, bousculant les passants, et prêts à se sauter à la gorge. Pourtant on n'en faisait rien. On attendait d'être organisé, d'avoir une direction; l'incertitude planait; résolu à se battre, on s'en promettait plaisir et honneur, mais il fallait des chefs reconnus et un plan. Cet état de choses devait durer à peu près deux ou trois journées; ensuite tout éclaterait. C'est l'usage.
Le Prince était en conférence amicale avec Abdoullah-Khan, le prêtre Moullah-Nour-Eddyn et le médecin Goulâm-Aly, quand le juge de police de la ville, l'air effaré, vint avertir Son Altesse de ce qui se passait. Le prêtre et le médecin furent satisfaits, intérieurement, de voir les choses prendre cette tournure, attendu que la conclusion rapide de l'affaire en était précipitée; quant à Abdoullah-Khan, il resta consterné; c'était plus qu'il n'avait prévu; une sorte d'insurrection ne l'accommodait pas pour le moment, et voyant, d'ailleurs, le Prince se laisser impressionner par le récit du chef de police, il prévit que, si l'on ne trouvait pas chez lui les deux amants, la colère du Souverain en serait bien autrement excitée qu'elle ne l'eût été sans l'émeute. Il avait fait un calcul un peu compliqué, mais pourtant assez raisonnable: en donnant asile à Mohsèn et à sa compagne, il s'acquérait une belle réputation de générosité, ensuite, il avait le plaisir de donner un rude coup à une partie, sinon à la totalité, des Ahmedzyys, en facilitant la fuite de ses protégés; il comptait ne jamais avouer la part qu'il y avait eue, et son fils Akbar serait seul compromis. Pendant quelques jours, le Prince aurait de l'humeur, puis un cadeau l'apaiserait, et Akbar resterait en faveur. Mais ces combinaisons manquaient: Abdoullah-Khan avait en face de lui une affaire d'État, le Prince, quand il allait savoir la vérité, deviendrait à craindre. Il fallait prendre un parti. Abdoullah-Khan le prit sur-le-champ.
Jusqu'alors il n'avait nullement mis en question l'extradition des deux enfants: seulement il avait bataillé et épluché des minuties sur la façon dont l'extradition aurait lieu, mettant en avant sans cesse les intérêts de sa considération, et se montrant tellement méticuleux que, au milieu des discours, deux grandes heures s'étaient perdues. Comme le Prince ne rencontrait pas de résistance de la part de son favori, et que, d'ailleurs, l'entretien, poussé par instants sur le terrain de la plaisanterie, lui procurait une distraction agréable, il ne s'impatientait pas; il lui était fort indifférent que Mohsèn et Djemylèh tombassent dans les mains de leur juge une demi-heure plus tôt ou plus tard. A la fin, cependant, on était convenu qu'Abdoullah-Khan remettrait purement et simplement les coupables aux mains du Prince, sans s'informer de ce que Son Altesse comptait en faire, et même il lui serait permis de les placer sous l'auguste protection, en exprimant par ses paroles que, dans sa conviction intime, ils y seraient tout à fait à l'aise et en sûreté. Un messager avait alors été envoyé à la demeure du favori. Il revint au moment où le chef de police finissait le récit de ce qui se passait dans la ville, pour déclarer que tout le monde s'était enfui, Akbar, Mohsèn et Djemylèh, et qu'on ne savait où ils étaient allés.
Abdoullah-Khan ne laissa pas à son maître le loisir de s'emporter. Il prit gravement la parole:
--Certainement, mon insolent de fils (que la malédiction de Dieu soit sur lui!) aura sottement craint le déshonneur de sa maison et, sans attendre l'effet des bontés de Votre Altesse, il aura emmené avec lui les deux scélérats. Heureusement, je sais où les reprendre. Ils sont dans ma tour de Roudbâr, à quatre heures d'ici, dans les montagnes.
Puis, tirant son anneau de son doigt et le remettant au chef de police:
--Envoyez, dit-il, tout de suite, quelques messagers avec mon écuyer, que vous trouverez en bas. On remettra cet anneau à mon fils Akbar, et je vais écrire l'ordre de délivrer les prisonniers à vos gens. De cette manière, le mal sera réparé et la ville retrouvera son repos.
Abdoullah-Khan parlait d'un ton si net, si précis, que l'indignation ne trouva pas sujet de se répandre. Personne n'osa mettre en doute la parfaite bonne foi du personnage qui, en effet, n'était, à ce moment, que trop sincère. Il était bien résolu à trahir, à livrer les jeunes gens; il eût préféré ne pas céder ce point; mais la raison d'État, mais la convenance voulaient qu'il imposât silence aux scrupules de sa fierté, et il le fit. Un homme qui mène, à un degré quelconque, les intérêts des autres, perd nécessairement une grande partie de ses délicatesses de cœur, quand il ne les perd pas toutes. Un courtisan vit de concessions, d'atermoiements, de moyens termes de toute nature. Il ne fait jamais si bien qu'il le souhaiterait, quand il le souhaite, et même, lorsqu'il arrive au développement complet de son genre d'existence, il ne le souhaite plus du tout. Abdoullah-Khan ne se souciait guère de deux victimes de plus ou de moins: mais il lui eût convenu de nuire aux Ahmedzyys. Cela ne se pouvait, pour cette fois, sans des inconvénients trop graves. Il y renonçait donc. Quant au point d'honneur, il se promettait d'en réparer l'échec par un surcroît de morgue. Il se consolait surtout en pensant que nul n'était assez fort pour essayer de le faire rougir, sans qu'il s'en vengeât sur l'heure même.
On approche du terme où finit cette histoire. Les envoyés du chef de police, ayant fait grande diligence, arrivèrent à la tour vers le milieu de la nuit. Ils aperçurent aux rayons de la lune, alors dans son plein, un édifice carré, assez bas, percé d'une porte étroite et de quelques meurtrières d'un aspect sinistre, situé sur une avancée de rocher, à mi-côte d'un escarpement stérile. Rien de plus sombre et de plus tragique.
Les messagers descendirent de leurs chevaux et le principal de la troupe frappa avec force pour se faire ouvrir. Tout le monde dormait. Un soldat de la garnison se présenta à l'entrée; il enleva les barres de fer qui la maintenaient close. On lui montra le cachet et la lettre. Il ne fit aucune observation, se rendit sans hésiter et appela ses compagnons, qui ne se montrèrent pas plus difficiles que lui. Cependant les pourparlers et les allées et venues avaient réveillé Akbar. Le jeune chef parut sur le palier d'un escalier intérieur. La montée en était raide. Akbar dominait les têtes de ceux auxquels il s'adressa brusquement.
--Que signifie ce bruit? Et vous, mes hommes, pourquoi laissez-vous entrer ces étrangers?
--Ce sont des gens envoyés par Son Altesse. Ils apportent une lettre et l'anneau de votre père. Il faut livrer les prisonniers.
Akbar demanda:
--C'est mon père qui a donné cet ordre?
--Lui-même! Voici son anneau, vous dis-je, voici sa lettre.
--Alors Abdoullah-Khan est un chien et je n'ai pas de père!
Ce disant, il déchargea ses deux pistolets sur les hommes rassemblés devant lui: il en tomba un, et il lui fut répondu par une décharge qui ne l'atteignit pas. Il mit le sabre à la main. A la même minute, Mohsèn et Djemylèh parurent aux côtés du jeune homme.
--Ahmedzyy, dit-il avec force, tu vas voir que les hommes de ma tribu ne sont pas des lâches!
Il saisit son fusil et fit feu. Les agresseurs poussèrent un cri de rage et s'élancèrent à l'assaut. Mohsèn tira à son tour. Djemylèh tenait déjà l'arme d'Akbar et la chargeait. Ensuite elle fit de même pour celle de son mari, et, pendant un quart d'heure, elle remplit cet office sans se troubler. Tout à coup, elle porta sa main sur son cœur et chancela; une balle venait de lui traverser la poitrine. A la même seconde, Akbar roulait à ses pieds, mortellement atteint à la tempe.
Mohsèn se jeta sur Djemylèh, la soutint, l'embrassa, leurs lèvres s'unirent. Ils souriaient tous deux et tombèrent tous deux; car une nouvelle décharge vint frapper le jeune homme, et leurs âmes ravies s'envolèrent ensemble.
VI
LA VIE DE VOYAGE
--J'aimerais mieux, dit Valerio, te laisser chez tes parents.
De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Lucie. Elle regarda celui qui lui parlait avec une telle angoisse, qu'on ne saurait rien imaginer de plus douloureux.
--Comment! murmura-t-elle, nous sommes mariés depuis huit jours!
--Et depuis trois, je connais notre ruine, répliqua Valerio d'un air sombre. Il faut que tu vives, je ne trouve rien à faire ici; une sorte de muraille s'élève autour de ma misère subite, et, si je n'aperçois l'issue par laquelle seule je peux en échapper, je n'aurai à contempler que le désespoir! Eh bien, ma Lucie, j'ai accepté une proposition. Je partirai, je travaillerai pour toi; mais, franchement, je ne me sens pas la force de t'imposer ma nouvelle existence.
--Si je t'ai aimé, répondit Lucie en lui prenant les mains, ce n'est pas ma faute. Si je no veux pas et ne peux pas te quitter, ce n'est pas ma faute non plus. Je n'imagine pas ce que je deviendrais. Il faut que je te suive, il faut que je vive auprès de toi; le reste n'est rien.
En parlant de la sorte, Lucie se laissa aller sur la poitrine de son mari; elle prit entre ses mains la tête de celui qu'elle aimait; elle couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés, et Valerio vaincu lui dit, en lui rendant baisers pour baisers:
--C'est fini, tu viendras avec moi.
Il importe peu de savoir ici comment et pourquoi Valerio Conti avait appris, cinq jours après son mariage, qu'un dépositaire infidèle lui emportait sa fortune. Il était homme actif, d'esprit, de science et de mérite. Il avait voyagé plusieurs années en Orient, et tout d'abord, un de ses amis, apprenant son désastre, s'était entremis et lui avait offert de retourner à Constantinople, avec la certitude d'y obtenir un emploi, soit dans cette capitale, soit dans les provinces ottomanes.
Il vendit ce qu'il possédait. Le beau-père, exaspéré d'abord d'avoir un gendre ruiné, puis un gendre qui emmenait sa fille, lui donna peu de choses avec de grandes objurgations de ne jamais lui accorder davantage, et les deux pauvres petits amants, l'un qui avait vingt-six ans et l'autre qui en avait dix-huit, partirent de Naples sur le paquebot, qui s'en allait, à travers les flots helléniques, les porter à l'ancienne Byzance.