Nouvelles Asiatiques

Part 19

Chapter 193,828 wordsPublic domain

La famille de Mohsèn, comme on devait s'y attendre au rang qu'elle occupait, avait deux haines bien établies et poursuivait deux vengeances. Elle était un rameau des Ahmedzvys, et, depuis trois générations, en querelle avec les Mouradzyys. Le dissentiment avait eu pour cause un coup de cravache donné jadis par un de ces derniers à un vassal des Ahmedzvys. Or, ces vassaux, qui, n'étant pas de sang afghan, vivent sous l'autorité des gentilshommes, cultivent la terre et exercent les métiers, peuvent bien être malmenés par leurs seigneurs directs, sans que personne ait rien à y voir; mais qu'un autre que leur maître lève la main sur eux, c'est là une offense impardonnable, et l'honneur commande à leur maître d'en faire une revendication aussi terrible que si le coup donné ou l'injure infligée étaient tombés sur un membre même de la famille seigneuriale. Le Mouradzyy coupable avait donc été tué d'un coup de couteau par le grand-père de Mohsèn. Depuis lors, huit meurtres s'étaient accomplis entre les deux maisons, et les derniers avaient eu pour victimes un oncle et un cousin germain du héros de cette histoire. Les Mouradzyys étaient puissants et riches: il y avait danger imminent de voir la famille périr tout entière sous la colère de ces terribles ennemis, et Mohsèn n'imaginait rien moins que de s'attaquer immédiatement à Abdoullah Mouradzyy lui-même, un des lieutenants du prince de Kandahar et de le tuer; action qui ferait, dès l'abord, connaître la grandeur de son courage et ne pourrait manquer de rendre son nom redoutable. Cependant, ce n'était pas encore là ce qui pressait le plus.

Son père, Mohammed-Beg, avait un frère cadet, appelé Osman, et cet Osman, père de trois fils et d'une fille, s'était acquis quelque fortune au service des Anglais, ayant été longtemps soubahdar ou capitaine dans un régiment d'infanterie, au Bengale. Sa pension de retraite payée régulièrement par l'intermédiaire d'un banquier hindou, lui donnait, avec assez d'aisance, une certaine vanité; en outre, il avait sur l'art de la guerre des idées obstinées, très supérieures, suivant lui, à celles de son frère aîné, Mohammed; celui-ci ne faisait cas que du courage personnel. Plusieurs altercations assez aigres avaient eu lieu entre les deux frères, et l'aîné, à tort ou à raison, avait trouvé le respect dû à son âge médiocrement observé. Les relations étaient donc assez mauvaises, quand, un jour, Osman-Beg, recevant la visite de Mohammed, se permit de ne pas se lever à son entrée dans la chambre. A la vue de cette énormité, Mohsèn qui accompagnait son père, ne put contenir son indignation, et n'osant s'en prendre directement à son oncle, il appliqua un vigoureux soufflet au plus jeune de ses cousins, Elèm. Cet accident était d'autant plus à regretter, que jusqu'alors Mohsèn et Elèm avaient éprouvé l'un pour l'autre l'affection la plus vive; ils ne se quittaient pour ainsi dire pas et c'était, entre ces deux enfants, que se tramaient perpétuellement les rêves de vengeance, qui devaient rendre à leur famille l'éclat d'honneur obscurci par les Mouradzyys d'une façon si déplorable.

Elèm, exaspéré de l'action de son cousin, avait tiré le poignard et fait un mouvement pour se jeter sur lui; mais les vieillards s'étaient à temps interposés et avaient séparé les champions. Le lendemain une balle venait se loger dans la manche droite des vêtements de Mohsèn. Personne ne s'y trompa; cette balle sortait du fusil d'Elèm. Six mois se passèrent et un calme menaçant planait sur les deux habitations qui se touchaient et d'où on se surveillait mutuellement. Les femmes seules avaient encore quelquefois des rencontres; elles s'injuriaient; les hommes paraissaient s'éviter. Mohsèn, depuis huit jours, avait résolu de pénétrer chez son oncle et de tuer Elèm; ses mesures étaient prises en conséquence. Tel était le deuxième dessein qu'il voulait mettre à exécution. Quant à sa troisième idée, la voici. Après avoir tué Elèm et Abdoullah-Mouradzyy, il irait se présenter au prince de Kandahar et le sommerait de lui donner un emploi parmi ses cavaliers. Il ne doutait pas qu'un guerrier, tel qu'il allait se faire connaître, ne fût traité avec respect et reçu d'acclamation.

Ce serait, toutefois, lui faire tort que de supposer à la double action, dont son âme était si fortement occupée, un motif d'intérêt vénal. On se tromperait encore, si l'on pensait que mettre à mort son cousin Elèm lui paraissait une action simple et ne lui coûtait pas. Il avait aimé, il aimait encore son compagnon d'enfance; vingt fois dans chaque vingt-quatre heures, quand sa pensée, courant après ses rêves, en heurtait quelqu'un de plus brillant que les autres, il lui passait comme une flamme devant l'esprit; c'était l'image d'Elèm et il se disait: Je le lui raconterai! Qu'en pensera-t-il? Puis soudain, il se retrouvait dans la réalité, et, sans se permettre un soupir, renvoyait de son cœur cette ancienne pensée qui n'y devait plus vivre. L'honneur parlait, il fallait que l'honneur et seulement l'honneur fût écouté. Les Hindous, les Persans peuvent librement s'abandonner au courant de leurs amitiés, aux influences de leurs préférences, mais un Afghan! Ce qu'il se doit à lui-même passe avant tout. Ni affection ni pitié ne sauraient arrêter son bras, quand le devoir parle. Mohsèn le savait, c'était assez. Il lui fallait être considéré comme un homme de cœur et de courage; il voulait que jamais l'ombre d'un reproche, que jamais le soupçon d'une faiblesse n'approchât de son nom. La persistance d'un sentiment si haut coûte quelque chose: on n'a pas sans peine un renom enviable. Est-il trop cher à tout prix? Non. C'était l'opinion de Mohsèn, et la fierté brillante, qui éclatait sur son beau visage, était le reflet des exigences de son âme.

Maintenant, que, une fois vengé, non pas de ses injures personnelles--où étaient celles-ci? qui jamais s'était adressé à lui pour l'offenser?--mais vengé des taches infligées à ses proches, l'estime générale, la justice du prince lui assignassent promptement le rang et les avantages, dignes loyers de l'intrépidité, rien n'était plus naturel, et ce n'était pas chez lui un défaut, un tort, une erreur, une convoitise coupable que de prétendre à son droit.

Le jour était encore trop peu avancé pour qu'il se mît à l'œuvre. Il lui fallait la première heure du soir, le moment où les ténèbres allaient descendre sur la ville. Afin de laisser venir le moment, il s'en alla, marchant d'un pas calme, vers le bazar, conservant dans sa tenue cette dignité froide convenable à un jeune homme de bonne extraction.

Kandahar est une magnifique et grande ville. Elle est enceinte d'une muraille crénelée, flanquée de tours, où les boulets ont souvent mordu. Dans un angle s'élève la citadelle, séjour du prince, théâtre agité de bien des révolutions, et que l'éclat des sabres, le bruit de la fusillade, l'étalage des têtes coupées, accrochées aux montants des portes, n'étonne ni ne fâche. Au milieu du massif des maisons, dont beaucoup sont à plusieurs étages, circulent, comme les artères dans un grand corps, ces vastes couloirs emmêlés, où s'alignent les boutiques des marchands, assis, fumant, répondant à leurs pratiques du haut des petites plates-formes, sur lesquelles sont rangées les étoffes de l'Inde, de la Perse, de l'Europe, tandis que, au long de la voie tortueuse, non pavée, raboteuse, tantôt étroite, parfois très large, circule la foule des Banians, des Ouzbeks, des Kurdes, des Kizzilsbashs s'entassant les uns sur les autres, achetant, vendant, courant, formant groupes. Des files de chameaux se succèdent sous les cris de leurs conducteurs. Çà et là passe à cheval un chef richement vêtu, entouré de ses hommes, qui, le fusil sur l'épaule, le bouclier sur le dos, écartent rudement les passants et se font place. Ailleurs un derviche étranger hurle un mot mystique, récite des prières, demande l'aumône. Plus loin, un conteur, assis sur les talons dans une chaise de bois grossier, retient autour de lui un auditoire excité, tandis que le soldat, serviteur d'un prince ou d'un grand ou simplement cherchant fortune, comme était Mohsèn, passe silencieux, jetant un regard de mépris sur ces gens de rien et timidement évité par eux. La vie est bien différente, en effet, pour eux et pour lui. Ils peuvent rire: rien que les coups les blessent ou les affectent. A moins d'un hasard, ils vivront longtemps: ils sont libres de gagner leur vie de mille manières; toutes leur sont bonnes; personne ne leur demande ni sévérité d'allures, ni respect d'eux-mêmes. L'Afghan, au contraire, pour être ce qu'il doit être, passe son existence à se surveiller lui et les autres et, toujours en soupçon, tenant son honneur devant lui, susceptible à l'excès et jaloux d'une ombre, il sait d'avance combien ses jours seront peu nombreux. Ils sont rares les hommes de cette race, qui, avant quarante ans, n'ont pas reçu le coup mortel, à force d'avoir atteint ou menacé les autres.

Enfin, le jour inclina sous l'horizon, et les premières ombres s'étendirent dans les rues: les terrasses supérieures étaient seules encore dorées par le soleil. Les muezzins, tout d'un accord, se mirent, du haut des mosquées, grandes et petites, à proclamer la prière d'une voix stridente et prolongée. Ce fut, comme de coutume, un cri général qui s'éleva dans les airs, affirmant que Dieu seul est Dieu et Mahomet prophète de Dieu. Mohsèn savait que chaque jour, à cette heure, son oncle et ses fils avaient l'habitude de se rendre à l'office du soir; tous ses fils, sans aucune exception; mais cette fois, il devait y en avoir une. Elèm, atteint de la fièvre, restait malade et couché depuis deux jours. Mohsèn était certain de le trouver dans son lit, la maison déserte, car les femmes, de leur côté, seraient à la fontaine. Depuis le commencement de la semaine, il guettait, et il savait ces détails de point en point.

En marchant, il secoua son long couteau dans sa ceinture, afin de s'assurer que la lame ne collait pas au fourreau. Arrivé à la porte de la maison de son oncle, il entra. Derrière lui, il repoussa les battants, il les assujettit avec la barre, il tourna la clef dans la serrure. Il ne voulait pas être surpris ni empêché. Quelle honte, s'il eût manqué sa première entreprise!

Il traversa le corridor sombre conduisant dans la cour étroite et cette cour, elle-même, en sautant par-dessus le bassin, qui en marquait le centre. Puis il monta trois degrés, se dirigeant vers la chambre d'Elèm. Tout à coup il se trouva face à face avec sa cousine, qui, debout au milieu du corridor, lui barrait le passage. Elle avait quinze ans et on l'appelait Djemylèh, «la Charmante».

--Le salut soit sur toi, fils de mon oncle! lui dit-elle, tu viens pour tuer Elèm!

Mohsèn eut un éblouissement et ses yeux se troublèrent. Depuis cinq ans, il n'avait pas vu sa cousine. Comme l'enfant, devenue femme, était changée! Elle se tenait devant lui dans toute la perfection d'une beauté qu'il n'avait imaginée jamais, ravissante par elle-même, adorable dans sa robe de gaze rouge à fleurs d'or, ses beaux cheveux entourés, il ne savait comment, dans des voiles bleus, transparents, brodés d'argent, éclairés d'une rose. Son cœur battit, son âme s'enivra, il ne put répondre un seul mot. Elle, d'une voix claire, pénétrante, douce, irrésistible, continua:

--Ne le tue pas! c'est mon favori; c'est celui de mes frères que j'aime le plus. Je t'aime aussi; je t'aime davantage, prends-moi pour ta rançon! Prends-moi, fils de mon oncle, je serai ta femme, je te suivrai, je deviendrai tienne, me veux-tu?

Elle s'inclina doucement vers lui. Il perdit la tête: sans comprendre ce qui arrivait, ni ce qu'il faisait, il tomba sur les genoux, et contempla avec ravissement l'apparition adorable qui se penchait sur lui. Le ciel s'ouvrait à ses yeux. Il n'avait jamais songé à rien de semblable. Il regardait, il regardait, il était heureux, il souffrait, il ne pensait pas, il sentait, il aimait, et, comme il était absolument perdu dans cette contemplation infinie et muette, Djemylèh, d'un geste charmant, se renversant un peu en arrière, s'appuyant contre la muraille et nouant ses deux bras derrière sa tête, acheva de le rendre fou, en laissant tomber sur lui, du haut de ses beaux yeux, des rayons divins dont il fut comme enveloppé sans pouvoir en soutenir, ni la chaleur, ni l'enchantement. Il baissa le front, si bas, si bas, que sa bouche se trouvant près d'un pan de la robe pourprée, il en saisit le bord avec tendresse et le porta à ses lèvres. Alors Djemylèh soulevant son petit pied nu, le posa sur l'épaule de celui qui, sans parler, se déclarait si bien son esclave.

Ce fut une commotion électrique; ce contact magique portait en lui la toute-puissance; l'humeur fière du jeune homme, déjà bien ébranlée, se brisa comme un cristal sous cette pression presque insensible, et un bonheur sans nom, une félicité sans bornes, une joie d'une intensité sans pareille, pénétra par tous ses débris dans l'être entier de l'Afghan. L'amour demande à chacun le don de ce qu'il a de plus cher; c'est là ce qu'il faut céder; et, si l'on aime, c'est précisément ce que l'on veut donner. Mohsèn donna sa vengeance, donna l'idée qu'il se faisait de son honneur, donna sa liberté, se donna lui-même, et, instinctivement, chercha encore, dans les plus profonds abîmes de son être, s'il ne pourrait donner plus. Ce qu'il avait estimé jusqu'alors au-dessus du ciel lui semblait mesquin en présence de ce qu'il eût voulu prodiguer à son idole, et il se trouva en reste devant l'excès de son adoration.

A genoux, le petit pied tenant son épaule, et, lui, courbé jusqu'à terre, il releva de côté la tête, et Djemylèh le regardant aussi, palpitante, mais sérieuse, lui dit:

--Je suis bien à toi! Maintenant, va-t'en! Viens par ici de peur que mes parents ne te rencontrent, car ils vont rentrer. Il ne faut pas que tu meures; tu es ma vie!

Elle retira son pied, prit la main de Mohsèn, le releva. Il se laissait faire. Elle l'entraîna dans le fond de la maison, le conduisit vers une porte de sortie, et écouta si aucun bruit dangereux ne se faisait entendre. En vérité, la mort les entourait. Avant de lui ouvrir passage, elle le regarda encore, se jeta dans ses bras, lui donna un baiser et lui dit:

--Tu pars! Hélas! Tu pars!... Oui! Je suis bien à toi!... pour toujours, entends-tu?

Des pas retentirent dans la maison; Djemylèh ouvrit rapidement la porte:

--Va-t'en! murmura-t-elle. Elle poussa le jeune homme, et celui-ci se trouva dans une ruelle déserte. Le mur s'était refermé derrière lui.

La solitude ne le calma pas; au contraire, le délire, devenu son maître à la vue de sa cousine, et porté alors, du moins il le semblait, à son point le plus extrême, prit une autre direction, une autre forme, et ne diminua pas. Il lui parut qu'il avait toujours aimé Djemylèh, que les quelques minutes écoulées comprenaient sa vie, sa vie entière. Auparavant, il n'avait nullement vécu; il ne se rappelait que vaguement ce qu'il avait voulu, cherché, combiné, approuvé, blâmé une heure en çà. Djemylèh était tout, remplissait l'univers, animait son être; sans elle, il n'était rien, ne pouvait rien, ne savait rien; surtout en dehors d'elle, il eût eu horreur, s'il l'avait pu, de désirer ni d'espérer quoi que ce fût.

--Qu'ai-je fait? se disait-il avec amertume; je suis parti! Quel lâche! J'ai eu peur! Ai-je eu peur? Pourquoi suis-je parti? Où est-elle? La revoir! Oh! la revoir! Seulement la voir encore! Mais quand? Jamais! Jamais je ne la reverrai! Je ne le lui ai pas demandé! Je n'ai pas même eu le courage de lui dire que je l'aimais! Elle me méprise? Que peut-elle penser d'un misérable comme moi? Elle! elle! Djemylèh! Il lui faudrait à ses pieds, sous ses pieds ... un Sultan! un maître du monde! Que suis-je? Un chien! Elle ne m'aimera jamais!

Il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Cependant le souvenir d'une musique céleste s'éleva dans son esprit.

--Elle m'a dit: Je suis bien à toi!... L'a-t-elle dit? l'a-t-elle réellement dit?... Comment l'a-t-elle dit!... Je suis à toi!... Pourquoi?... Toujours?... Peut-être qu'elle n'a pas pensé ce que je crois.... J'y donne un sens qu'elle n'y a pas mis.... Elle voulait seulement par là me faire entendre.... Ah! que je souffre et comme je voudrais mourir! Elle voulait sauver son frère, rien davantage! Elle voulait me troubler! Elle voulait s'amuser de moi.... Les femmes sont perfides! Eh bien! qu'elle s'amuse! qu'elle me trouble! qu'elle me torture! Si cela lui plaît, qui le lui défend? Est-ce moi? Non, certes, je suis son bien, je suis son jouet, la poussière de ses pieds, ce qu'elle voudra! Qu'elle me brise, elle fera bien! Ce qu'elle veut est bien! Ah! Djemylèh! Djemylèh!

Il rentra chez lui, pâle, malade; sa mère s'en aperçut. Elle le prit dans ses bras; il appuya sa tête sur ses genoux et resta une partie de la nuit sans dormir, sans parler. La fièvre le rongeait. Le lendemain, il était tout à fait mal et demeura étendu sur son lit. A la faiblesse étrange qui l'envahissait, détendait ses membres, il lui sembla que sa fin était proche, et il en était content. Une hallucination presque perpétuelle lui montrait Djemylèh. Tantôt elle prononçait, du même accent dont il se souvenait si bien, ces mots qui, désormais, formaient son existence même: «Je suis bien à toi.» Tantôt, et le plus souvent, elle laissait tomber sur lui ce regard de dédain qu'il ne lui avait pas vu, mais qu'il était sûr d'avoir trop bien mérité. Alors il souhaitait d'en finir avec une existence sans bonheur.

Il lui arrivait aussi de chercher les moyens de revoir la fille de son oncle. Mais aussitôt son imagination était bridée par les impossibilités. Il avait pu une fois, une fois unique, en bravant tout, pénétrer dans l'intérieur de la maison ennemie. On sait ce qu'il allait y faire. Voulait-il, maintenant, risquer de perdre, avec lui-même et plus sûrement encore que lui-même, celle qu'il aimait? Que penserait-elle, d'ailleurs, en le revoyant? Le voulait-elle? L'appelait-elle? Ce lui serait, sans doute, une joie que de mourir dans les lieux où elle vivait, que de tomber sur le sol même foulé par ses pieds chéris, que d'expirer dans l'air sacré qu'elle respirait; non, ce ne serait pas autre chose qu'un bien suprême; mais, au moment de fermer les yeux, sous la morsure cruelle du fer ou de la balle, rencontrer le regard de Djemylèh et en éprouver la glaciale indifférence, quoi? la haine méprisante, ce serait trop. Non, il ne fallait pas aller tomber dans cette maison.

Mohsèn n'était certain, convaincu que d'une chose: c'est qu'il n'était pas aimé. Pourquoi le croyait-il? C'est qu'il aimait trop. La folie de la tendresse l'avait saisi à l'improviste, brusquement, rudement, complètement; il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. Il se rappelait toutefois ce que Djemylèh lui avait dit. Hélas! les paroles, une à une, comme des perles, étaient conservées dans son cœur; mais, à force de les écouter, de les redire, de les écouter encore, de les considérer, il ne les comprenait plus, et il savait seulement qu'il n'avait pu répondre un seul, un unique mot; il était bien misérable.

Sa mère le voyait s'éteindre. La poitrine du pauvre enfant s'embarrassait, une chaleur torpide le dévorait. Il s'en allait. Toutes les maisons voisines connaissaient son état, et, comme rien n'expliquait un mal si subit, on était généralement d'accord qu'un maléfice avait été jeté sur lui, et on se demandait d'où venait le coup. Les uns prétendaient savoir que les Mouradzyys l'avaient commandé, les autres accusaient tout bas le vieil Osman d'être le meurtrier et d'avoir payé l'assassinat magique à un docteur juif.

C'était un soir, assez tard. Depuis deux jours, le jeune homme n'avait plus dit une seule parole. Sa tête était tournée contre la muraille, ses bras traînaient insensibles sur le lit; sa mère, après avoir étalé bien des amulettes autour de lui, n'ayant plus d'espérance, s'attendait à le voir expirer, le regardait avec des yeux avides, quand soudain, à la grande surprise de la pauvre, presque à son effroi, Mohsèn retourna brusquement la tête vers la porte; et, l'expression de son visage changeant, une lueur de vie l'illumina. Il écoutait. Sa mère n'entendait rien. Il se souleva, et d'une voix assurée prononça ces paroles:

--Elle sort de sa maison et vient ici!

--Qui? mon fils! qui vient ici?

--Elle-même, ma mère, elle vient! Ouvrez-lui la porte! reprit Mohsèn d'une voix éclatante. Il était hors de lui; mille flammes étincelaient dans ses yeux. La vieille femme, sans savoir elle-même ce qu'elle faisait, obéit à cet ordre impérieux, et, sous sa main palpitante, la porte s'ouvrit toute grande. Elle ne vit personne. Elle écouta; elle n'entendait rien; elle regarda dans le corridor; tout était sombre, elle ne vit rien; une minute, deux minutes passèrent dans cette attente pleine d'angoisses pour elle, pleine d'une foi certaine pour lui. Alors un léger bruit s'éveilla; l'entrée de la maison s'ouvrait; un pas furtif, rapide, frôla les dalles de pierre; une forme, d'abord indistincte, se détacha des ténèbres; une femme se montra, arriva sur le seuil de la chambre, un voile tomba, Djemylèh se précipita vers le lit, et Mohsèn, poussant un cri de bonheur, la reçut dans ses bras.

--Te voilà! c'est toi! Tu m'aimes?

--Plus que tout!

--Malheureux enfant, s'écria la mère, c'était donc là ce qui te tuait!

Les deux amants restaient embrassés et ne parlaient pas; ils balbutiaient; ils étaient noyés de larmes, ils se regardaient avec une passion inextinguible, et, comme une lampe presque épuisée dans laquelle on verse de l'huile, l'âme de Mohsèn reprenait la vie et son corps se ranimait.

--Que signifie cela? dit la vieille. Avez-vous juré votre perte et la nôtre? Est-ce que ton oncle ne va pas s'apercevoir de la fuite de Djemylèh? Qu'arrivera-t-il? Quelles calamités vont tomber sur nous? Ne sommes-nous pas assez éprouvés? Fille de malheur, retourne chez-toi! Laisse-nous!

--Jamais! s'écria Mohsèn. Il se leva tout à fait, rattacha sa robe, serra sa ceinture, étendit la main vers la muraille, décrocha ses armes, les mit sur lui, renouvela l'amorce de son fusil, le tout en une seconde. La dernière trace d'abattement avait disparu. S'il avait la fièvre, c'était une fièvre d'action. L'enthousiasme éclatait sur sa figure. Djemylèh l'aida à boucler le ceinturon de son sabre. Des sentiments pareils à ceux du jeune homme animaient ses traits charmants. En ce moment, le vieux Mohammed suivi de deux de ses hommes entra dans la chambre. En voyant sa nièce qui se précipita à ses pieds et lui baisa la main, il eut un moment de surprise et ne put cacher une sorte d'émotion. Ses traits rudes et hautains se contractèrent.

--Ils s'aiment! dit sa femme en montrant les deux enfants.

Mohammed sourit et caressa sa moustache.

--Que la honte soit sur mon frère et sur sa maison! murmura-t-il.

Il eut un instant l'idée de jeter Djemylèh à la porte et d'aller dire partout qu'il l'avait traitée comme une fille perdue. Sa haine eût été franchement repue du mal qu'il aurait fait. Mais il aimait son fils; il le regarda; il comprit que les choses ne se passeraient pas aisément ainsi et se contenta de la mesure de vengeance possible.

--Fermons les portes, dit-il. Nous ne tarderons! pas à être attaqués, sans doute, et vous, femmes, chargez les fusils!