Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 19

Chapter 193,766 wordsPublic domain

Ce soir-là, Thérèse de Sauve était cruellement triste. C'était dans la semaine qui suivit sa première rupture avec Hubert Liauran. Elle avait trompé ce garçon qu'elle adorait,--entraînée par un caprice de sensualité qu'elle ne comprenait plus elle-même. Par suite de quelles indiscrétions Hubert avait-il soupçonné cette aventure? Elle ne le savait pas. Mais il l'avait soupçonnée, et elle la lui avait avouée, en proie à un de ces délires de sincérité, comme en ont les femmes véritablement éprises. Maintenant tout était fini entre eux. Elle le croyait du moins, et elle en était désespérée. Sous le prétexte d'une migraine, elle avait laissé son mari se rendre sans elle à un dîner où ils étaient priés, et, demeurée seule, elle vaquait à cette mélancolique occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son cher, de son pauvre ami. Par quelle étrange association d'idées ce passé tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer à un autre passé, mort celui-là, et à son intrigue avec le célèbre romancier Jacques Molan, qui avait précédé de deux années cette passion pour Hubert? Ah! si ce dernier, qui, lui aussi à cette même heure, agonisait de désespoir parmi ses souvenirs, avait pu voir cette maîtresse, qu'il savait pourtant infidèle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers! Hélas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le coeur d'une femme que nous aimons, il y a toujours un secret à y découvrir après un autre, et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant après toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en bouleversant le tiroir où elle était sûre de retrouver le seul souvenir qu'elle eût conservé de Jacques, la malheureuse ne pensait qu'à Liauran! C'était, ce souvenir, une espèce de nouvelle autobiographique composé «pour elle seule,» comme il était écrit sur la feuille de garde,--ce qui n'avait pas empêché l'écrivain de la publier, en changeant seulement les noms, dans un recueil vendu à vingt-cinq mille exemplaires, sous ce titre à la Jacques Molan: «_Tristes nuances!_» Mais quand il avait apporté à Mme de Sauve ce petit manuscrit, elle n'était pas encore sa maîtresse, et il s'ingéniait, l'adroit et félin séducteur, à remuer en elle cette corde de poétisme vaguement littéraire que beaucoup de femmes du monde, restées naïves sur ce point malgré leurs fautes, portent en elles. Mon Dieu! comme Thérèse s'était sentie autrefois doucement caressée par cette confidence que le sycophante avait appelée mélancoliquement: «Mon grand Remords.»

MON GRAND REMORDS

_Pour Elle seule._

J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, à Gérardmer. Par la croisée je voyais le lac et les bois. A chacun des meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergère garnie d'une housse, chaise cannée, un souvenir se rattachait pour moi, indéfini et attendrissant. Dans ma première jeunesse, aussitôt les vacances venues, j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu'à Saint-Dié, puis le courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux attelés avec des cordes. Le plancher du coupé garni de paille connaissait les battements d'impatience de mes pieds chaussés de souliers à clous, tandis que le conducteur s'arrêtait à l'auberge de la _Truite-Dorée_, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de l'impériale, s'asseoir à table, racler de la lame du couteau le «Géromé» dans sa boîte, beurrer un chanteau de pain avec cette pâte blanche et grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une topette de vin gris. Et des courses commençaient, au ras de la montagne, qui lançaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boisées de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de la _Truite-Dorée_. Et nous n'avons jamais versé!

A peine débarqué, ma tante me conduisait à la petite chambre et, après un silence:

--«Comment trouves-tu le papier, mon Jacques?» faisait-elle.

--«Ce n'est donc pas le même?...» et j'ouvrais mes yeux pour admirer les bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont l'innocente manie consistait à combiner infatigablement des emménagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant ses longues dents jaunies de buveuse de thé. Avec quelle religion elle préparait elle-même sa tasse du matin, celle d'après-dîner et celle d'après souper, dosant les feuilles séchées au moyen d'un verre à liqueur de vermeil dédoré! Elle riait, puis m'offrait sa joue en s'écriant: «A-t-il, Dieu, peu de tête! Donnez-vous donc la peine de penser à eux, ils ne s'en apercevront seulement pas.» Sur quoi mon oncle m'attirait à part:

--«Ta tata est folle avec ses papiers...,» et il m'entraînait au grenier où des quantités de rouleaux poussiéreux gisaient soigneusement empilés, comme des rondins dans un bûcher.

--«Cent vingt-quatre espèces!» exclamait-il. Ah! c'étaient un oncle et une tante à les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un naïf respect pour des souvenirs de cette intimité douce! Et leur existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les revêtir, pour mon imagination, d'un caractère chimérique de créatures en dehors de l'humanité. Lorsque ma tante tricotait auprès de moi, dans son fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle ôtait parfois la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme persistant, sur le barreau de ma chaise à moi,--une chaise en paille très basse et dans le dossier de laquelle était sculptée la façade de la cathédrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis allé depuis en pèlerinage dans cette antique cité d'où mon oncle était originaire. C'était dans la salle d'en bas, qui servait à toutes fins. Nous y mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veillée, habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la présence du haut poêle en blanche faïence fendillée. En été, la porte-fenêtre s'ouvrait sur le jardin mi-potager, mi-fleuri. Là, je faisais la lecture à ma tante. Dans l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes posées sur son nez carré, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot à l'épreuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de coeur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait conté une vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait dû l'épouser, puis qu'au dernier moment on avait découvert que ce capitaine «entretenait une liaison!» Mes idées se mettaient à s'enfuir, à propos de ce terme énigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien rangé révélait à lui seul la confortable sécurité. Ma langue fourchait. Les lignes de l'exemplaire d'_Ivanhoë_ se brouillaient étrangement et je lisais: «Lady Rowena qui entretenait une liaison...» Ma tante levait les yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui s'écartaient si comiquement de ma tête tondue de collégien, et je continuais de lire avec une effrayante rapidité.

Je songeais à mon oncle que ma tante avait épousé sur le tard. «Ah! ce n'était pas mon idéal...,» faisait-elle quelquefois en souriant du même air dont elle me chantait dans mon enfance:

«_Il le faut, disait un guerrier A la belle et tendre Imogine..._»

et le fait est que mon oncle n'était pas beau. Son nez infini, son ventre bedonnant, son pied surtout, très court et très cambré, lui dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures d'hésitation, lesquelles étaient fréquentes chez cet homme demeuré naïf malgré ses soixante ans, ce pied s'avançait et se cambrait davantage, ce nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'était pour se justifier le plus souvent auprès de ma tante de s'être attardé à boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette justification commençait d'habitude par cette phrase, prononcée à l'alsacienne, sans liaisons et d'une façon plus traînante encore que de coutume: «Quand on est avec son ami...,» et, derechef, les lignes de l'exemplaire illustré d'_Ivanhoë_ se brouillaient étrangement, et je mettais dans la bouche de Cédric le Saxon la formule du bonhomme: «Quand on est avec son ami...» Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles cette fois tintaient d'émotion. Je savais trop qu'elle avait compris ma coupable moquerie. Je disais: «Non, je me trompe...,» et je mangeais mes syllabes en recommençant la phrase malencontreuse.

C'était le tour de la grande horloge. Posée à terre, dans sa gaine de bois bruni et sculpté, cette horloge vénérable, sur le cadran de laquelle j'épelais le nom à demi effacé de «...mann, horloger à Épinal», remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier cannelé, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone, invinciblement, finissait par se résoudre en un discours, et ce discours, par une étrangeté inconcevable, devenait précisément celui que ma tante débitait à sa cuisinière, quand il s'agissait de partir pour le marché. «Alors, vous m'achèterez...,» disait-elle, et sa phrase s'interrompait sur une onomatopée gutturale où se traduisait son anxiété de ménagère, puis elle parlait et c'était «du veau,» ou «un gigot,» ou quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son goût. Voici que l'horloge, comme si une âme de bourgeoise habitait les ressorts agencés jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?--combien ce nom m'avait inquiété de fois!--se prenait à tictaquer un nom de plat de ménage, elle aussi: «Du veau!... Du veau!...» me criait-elle à travers le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: «Vous m'achèterez!... Vous m'achèterez!...» Ma tante alors piquait son aiguille à tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre, elle caressait ma tête tondue en murmurant: «A-t-il, Dieu, peu de tête pour être si grandet!»

Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tête me manquait souvent. Sans cela, eussé-je passé des heures dans ma petite chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant pas, et l'âme comme dispersée dans le paysage que je regardais interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin. Par derrière lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par derrière cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-là et baignée de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau frissonnante dont la nuance bleue se fonçait comme le saphir, pâlissait comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la couleur du ciel. Le soir, un enchantement commençait. Des brumes traînaient sur ce lac, se déchiquetant aux pointes des branches des sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de fées. Des êtres d'une matérialité vague et prête à se fondre en vapeur me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchanté. Petit à petit les formes se précisaient, les contours devenaient reconnaissables, et depuis que j'avais doublé le cap de la dix-huitième année, la fée ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux bleu de roi et les cheveux blonds de Mme de Jardres, laquelle possédait justement le chalet sis en face du nôtre. En me penchant bien, sous un certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon de bois découpé à jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir rencontrée souvent à la promenade et lui avoir été présenté par mon oncle, c'était dans le premier mois de ma dix-huitième année, en septembre.

--«Aimez-vous la musique?» avait-elle dit de sa voix gaie en me regardant bien en face, comme c'était son habitude.

--«Beaucoup, madame.»

--«Hé bien! venez quelquefois le soir, ma belle-soeur Germaine et moi nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de thé, puis, à dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?...» et elle m'avait tendu sa main gantée, ce qui n'avait pas été sans troubler un peu mes idées de provincial sur les convenances féminines. C'était la première Parisienne que je voyais de ma vie, et l'élégance de sa robe de campagne, faite d'une étoffe anglaise à carreaux contrariés, et coupée avec une complication singulière, son sourire qui découvrait des dents éclatantes, son chapeau de paille démesurément avancé sur son front, de telle manière que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons qui montaient à moitié de son bras avec une profusion de bracelets d'or, et sa grâce en maniant l'extrémité de son ombrelle-canne, et ses pieds chaussés, par-dessus la bottine, de guêtres pareilles à l'étoffe de la robe,--bref, le peu de tête que me reconnaissait encore ma tante, s'en alla tout à fait après la troisième et dernière visite au chalet de Jardres.

Cependant je restai trois longues années sans revenir à Gérardmer, par suite d'une brouille de ma tante et de mon père à mon sujet. Elle voulait que je fusse médecin et me voir établi auprès d'elle. Mon père me réservait sa place au barreau de Nancy. J'obéis à mon père, je fis mon droit à Paris, parce que c'était ne rien faire, ou presque, et je commençai d'écrire, mais en cachette. Hélas! elles ne sont pas propices au coeur, ces années d'apprentissage, qui consistent à mélanger les pires affectations du vice à d'enfantines allures de carabin. Je fumai énormément de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me prétendis blasé avant d'avoir vécu, et lorsque ma tante, résignée et réconciliée, me pria de revenir passer mes vacances de quatrième année dans ma petite chambre de son chalet,--tendue d'un papier vert d'eau, cette fois,--j'arrivai avec les idées les plus conquérantes, parfaitement décidé à faire une cour sérieuse et suivie à la belle Mme de Jardres, si elle était encore là. Et elle y était, mais les meubles de ma chambre étaient là aussi, toujours les mêmes: les mêmes pelotes à épingles, le même portrait du duc d'Orléans, la même bibliothèque-étagère, suspendue à un ruban de soie bleue, et voici que, sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitué des cafés du quartier Latin s'en alla pièce par pièce, voici que mon âme d'enfant, hésitante, timide et vagabonde, recommença de songer en moi, surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis contre mon dos la cathédrale sculptée. Mon oncle fumait gravement sa pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le poêle de faïence fendillée était toujours à sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait un bas de laine. «Ah!» fit-elle en retrouvant dans mon regard ma distraction d'autrefois, «il n'a jamais eu beaucoup de tête,» et l'horloge machinalement répétait: «Beaucoup de tête! beaucoup de tête!»

* * * * *

Mon cousin Doridant était un singulier homme, petit, si pâle, si mince, et avec des cheveux si blancs quoiqu'il eût à peine quarante-deux ans. Il semblait que la nature eût économisé en le fabriquant, et le son assourdi de sa voix ajoutait à cette impression de parcimonie.

--«Bonjour, cousin Jacques,» me disait-il en me tendant sa main fluette; «et vous travaillez toujours beaucoup?...» Puis, sans attendre ma réponse: «Très bien! Très bien!» sifflait-il en humant une prise de tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatière à queue de rat. Il la cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts mettaient de délicatesse à serrer juste ce qu'il fallait de poudre noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain en fût jamais perdu! Il gardait sur sa tête une casquette en drap sombre dont le bourrelet pouvait se rabattre à volonté, ainsi que l'indiquaient deux cordons, noués par-dessus la visière, avec une précision parfaite. Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait une chambre dans le village, où il faisait sa cuisine, menuisait ses meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un Robinson campagnard. En été, sa pêche; toute l'année, ce qu'il gagnait de sous à mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu d'une centaine de francs. Il n'était pas rare que je le rencontrasse dans la campagne, ou vers le soir ou vers le très grand matin, tenant une poignée de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand principe éloquemment formulé par l'assassin qui, trouvant un sou seulement dans la bourse de sa victime, s'écriait: «Cent comme ça, ça fait cent sous.» Mais cette stricte et redoutable entente du détail infiniment petit, cette diplomatie supérieure du doit et avoir, éclataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle, l'ancien avoué, ne se croyait pas obligé de se contenir devant Doridant, qui avait été son clerc pendant tant d'années. Il criait, il soufflait, il frappait la table, il tripotait son écart, et dans les moments de déveine, il jurait: «Sac à papier! Il n'y a donc pas de Providence!...» à l'épouvante de sa femme, qui le regardait avec le même étonnement que si elle n'eût pas entendu cet inoffensif blasphème dix fois par jour depuis qu'il y avait, dans la maison, une table à jeu et des cartes à coins dorés. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait cruellement pâle, ses yeux bruns se détachaient sur ce teint flétri avec l'éclat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien la tranquillité impénétrable du regard d'un portrait. Les manches de serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin de préserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une dextérité qui leur donnait le caractère d'un mécanisme impersonnel. Ils enlevaient les cartes de l'écart, ces doigts de magicien, avec une décision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de dessous dépassassent d'une ligne celles de dessus. A côté de ce premier paquet, les levées se dressaient, les unes après les autres, avec la rigueur d'une figure de géométrie, et ce joueur impeccable avait, aux annonces de mon oncle, une façon de répondre: «qui valent?...» ou: «ça ne vaut pas,» ou: «c'est bon,» d'une telle prudence que ces simples syllabes m'inspiraient l'idée d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de sorcellerie.

Auprès de cette table de piquet, par la belle après-midi du mois d'août, ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparaît auprès d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille. Celle-là n'a guère plus de dix-huit ans. Une clarté réfléchie s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement noués derrière sa tête, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de Balzac, tandis que Doridant répond: «qui valent?...» tandis que ma tante compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son «point,» il me semble que, par moment, un regard curieux pèse sur moi, celui de Mlle Annette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un mois: «une fille charmante...,» a dit ma tante. «Une fille charmante...,» répète l'horloge que je m'amuse à faire parler à volonté, cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe, moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyées, que les jardiniers ont ratissé les allées, que les deux bateaux ont été tirés du hangar et remis à l'eau dans l'embarcadère, que le «_village-cart_» et le poney de Madame sont arrivés par le train: «Ah! vive l'amour dans le luxe, parce que lui-même est un luxe peut-être!» dit le héros du roman que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune homme, avec cette différence qu'il possède une peau de chagrin au moyen de laquelle il satisfait tous ses désirs, au lieu que moi... Décidément, je n'ai plus du tout ma tête.

* * * * *

Si Mme Henriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des promenades, prier Mlle Annette de les rattacher, et les bas de soie vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied, n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à chacun des mouvements de mes yeux à moi vers Mme Henriette. Mais les journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle Parisienne.

Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.--Le conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux Décembre?--Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé à ma fenêtre,--j'y étais toujours,--la mère m'envoyait un salut avec le bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture, comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie...--la première fois que nous serions seuls!