Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 17

Chapter 173,602 wordsPublic domain

--«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur, qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis. La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore, sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide, qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas. Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi. Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir. Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait. J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et, sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais, je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile. Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le plaisir de gagner, il y a celui de perdre...» Je ne trouve pas d'autre phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes. Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les blancs, et l'on signe des bons nouveaux.--Après avoir eu, dix années durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près tout ce que je possédais.»

--«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour jamais.»

--«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées: celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner, les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,--et je sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,--il me fallait emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce menteur!--Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me déchira de nouveau le coeur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps d'envoyer la somme à Ladrat demain,--et je gagnerai.»

--«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.

--«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,--et c'est moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec les deux cents francs... Oui, c'était trop tard!... Voilà comment vous vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux. Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait horreur?»

--«Allons,» lui dis-je, «si vous lui aviez envoyé l'argent la veille, ça l'aurait sauvé un mois, deux mois. Il serait retombé, le vice l'aurait repris, et il aurait fini de même.»

--«C'est possible,» reprit le peintre; «mais, voyez-vous, dans la vie, il ne faut jamais être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»

_Paris, février 1889._

V

Autre Joueur

_A HENRY RIDGWAY._

SOUVENIR DE NOËL

«Quoiqu'il fût ton cousin germain,» dis-je à Claude, après avoir lu le télégramme qu'il venait de me tendre, «je suis sûr que tu ne pleureras pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui. Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès. Mais quelle histoire!... Cette vieille femme assassinée, et pour lui voler ses misérables économies. En être venu là, de dégradations en dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!... Je le vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province, lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et moi à peine le tiers... Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien!»

--«La destinée est parfois bien étrange,» répondit mon compagnon. En prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux et qui excluait toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait... quoi?... C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.--«Oui, bien étrange,» répéta-t-il, «et c'est une coïncidence à faire croire aux causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël, et à cette heure,» il regarda la pendule.--«Que penserais-tu,» continua-t-il, «si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le contraignit de donner sa démission... Tu sais le reste, et comment il a roulé depuis lors.»

--«Oui, je me souviens de tout cela,» repris-je à mon tour, «ton oncle blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à y chercher, comme nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui est à trois arbres de là!...»

--«Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil oncle,» continua Claude, «c'était pour des raisons plus fortes que tu ne l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis je n'ai pas osé,» et, comme mon visage exprima sans doute une muette curiosité, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main, les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des impressions lointaines: «Tu te rappelles,» fit-il, «la boutique du père Commolet, le marchand de jouets?...»

--«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par les arceaux gothiques. Nous l'appelions _la rue Froide_. Des gargouilles surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent, embusqué le long du chevet de la vieille église!»

--«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries, des troupeaux de boeufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard. Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui méritait bien son surnom, tu te rappelles que le coeur nous battait dès l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les autres,--un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné, constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma soeur Blanche, qui me donnait toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»

--«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,» interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux épingles avec nous chez ta soeur quand j'allais y goûter.»

--«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance qu'on montre à Palerme, dans le trésor!... Mais, puisque tu n'as pas oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma soeur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère soeur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle avait vécu, que j'aurais été autre!... Cette chambre, tu t'en souviens, donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma soeur, cette pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires, tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu, avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre... Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait. N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue? «_Ch'est que ch'est un richeu chouchou..._» J'entendais d'avance l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais presque obligé de fermer les yeux.»

--«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait la vente avec son «_à che prix ch'est donné_!...» Mais pardon de te couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»

--«Tous nos morts,» répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. «Vois-tu la salle à manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné? Mon oncle présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau, j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé, passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre,--et c'était la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y avait Mme Alexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le vieux M. Largeyx, Mlle Élisa, mon autre tante Claudia, venue de Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule de tous les convives qui soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-même. Il y avait mon cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux, tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en uniforme, son visage martial révélait du coup l'officier. Depuis lors et à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire. J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma mère. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si brave avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le plus proche: «Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que les boulets ne me connaissent plus.» Cinq minutes plus tard il tombait, frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à vingt autres. Mme Alexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet, donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx, qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le train qu'il voulait prendre avait déraillé. De telles histoires se répètent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues, toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables, nés sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se regardant: «Ils n'ont donc jamais vu disséquer?» Ils furent, ce soir-là, comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des yeux pour faire tour à tour parler les convives.--«Et vous, Lucien?» interrogea M. Viple à un moment.--«Moi,» fit le jeune homme, «je n'ai pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et vu jouer et je crois aux fétiches.»

--«Jurerais-tu qu'il eût tort,» fis-je en riant, «toi qui ne pouvais plus passer une fois au baccarat, aussitôt que Molan te regardait jouer?...»