Nouveaux contes extraordinaires

Chapter 7

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Et en même temps une femme affolée de douleur se dressa sur les coussins d'une voiture arrêtée sur le Corso: elle avait rejeté le masque qui cachait son visage et le domino rose qui la recouvrait, et désignait à la foule qui l'entourait une troupe masquée qui se frayait un passage au milieu des chevaux et des véhicules et qui disparut bientôt, à la faveur du tumulte et du mouvement.

La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre sur le Corso; les rires et les chants cessèrent comme par enchantement et l'on n'entendit plus rien que les cris de la mère infortunée qui sanglotait et redemandait son enfant.

Cet désespoir touchait les indifférents mêmes, et tout Rome apprit bientôt que la comtesse de Casselmonte avait vu son fils unique ravi sous ses yeux par une bande de malfaiteurs.

La jeune comtesse appartenait à l'une des plus anciennes familles de la capitale de l'Italie. Mariée fort jeune au comte de Casselmonte, le type le plus accompli de l'aristocratie romaine, elle était restée veuve après quelques années de mariage et avait reporté sur son enfant toute l'affection qu'elle éprouvait pour celui qui n'était plus.

La police romaine était sur pied: elle avait visité, exploré un à un tous ces mille réduits, bouges et cloaques qui fourmillent dans la grande ville, mais les recherches avaient été infructueuses.

Pendant deux ans, la comtesse de Casselmonte, accompagnée d'un serviteur fidèle, parcourut successivement toutes les grandes villes de l'Europe, donnant partout le signalement de Pedro et offrant sa fortune entière à qui lui rendrait son fils bien-aimé. Toutes nos gazettes et celles des pays voisins prêtèrent leur publicité à cette aventure extraordinaire et firent retentir l'Europe des cris de douleur de cette mère éplorée. Mais tout fut inutile, et la malheureuse comtesse revint à Rome la mort dans l'âme. Elle n'avait plus d'enfant.

Le chagrin minait cette belle âme qui s'abandonnait tout entière à sa douleur et qui demanda à la religion les consolations que le monde était impuissant à lui donner. Sa vie se passait à accomplir des actes de charité, et il n'était pas une misère à Rome qu'elle ne soulageât, pas un appel de malheureux qu'elle n'entendît. Aussi l'avait-on nommée la _Madre degl' infelici_. C'est ainsi que la comtesse de Casselmonte priait Dieu pour son fils.

Cette année, à l'ouverture du Salon, il y avait foule dans les salles du palais de l'Industrie où sont exposées, chaque année, les oeuvres de nos meilleurs artistes. Parmi les tableaux qui s'y trouvent réunis, les curieux s'arrêtaient avec une prédilection marquée devant une toile due au pinceau de M. V... L..., un de nos artistes les plus aimés. C'est cette toile que reproduit notre gravure. Elle représente un pifferaro aux grands yeux noirs, à la physionomie ouverte, à la mine souriante et éveillée.

Les larges boucles de cheveux noirs qui s'échappent de tous côtés encadrent merveilleusement cette délicieuse figure. On ne se lasse pas de contempler cette tête expressive, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de la beauté du modèle ou de l'art que le peintre a déployé dans l'interprétation du sujet. Les éloges les plus mérités ont été prodigués à M. V... L... par les critiques les plus éminents de la presse de Paris.

Parmi les nouveaux arrivants, une femme toute vêtue de noir s'était approchée du groupe de curieux et leva tristement les yeux sur le tableau. Tout-à-coup elle pâlit, chancela et tomba évanouie sur le parquet en poussant un cri à peine contenu.

On s'empressa autour d'elle, on lui prodigua les soins d'usage, et, quand elle eut repris connaissance, la belle inconnue montra à tous ceux qui se trouvaient près d'elle, le jeune _pifferaro_ de V... L... qui était, disait-elle, son fils chéri, son Pedro bien-aimé qu'on lui avait volé il y a huit ans sur le Corso, un jour de carnaval, et qu'elle croyait à jamais perdu.

Une heure après cette scène qui avait vivement ému tous ceux qui en avaient été témoins, la comtesse de Casselmonte se présentait chez le peintre auteur du tableau et, après lui avoir raconté son histoire en quelques mots, lui demandait en suppliant l'adresse de son jeune modèle.

Malheureusement, comme cela arrive à Paris, le petit pifferaro était un de ces modèles de rencontre qui s'était présenté un matin chez lui, avec d'autres Italiens. Le sujet lui avait plu, et il avait demandé au chef de la bande de le lui amener dans son atelier, ce à quoi celui-ci avait consenti avec quelque difficulté.

Tout ce que le peintre V... L... savait, c'est que l'enfant s'appelait Ludovico, mais il ignorait son adresse, et depuis un an on ne l'avait plus revu dans le quartier Bréda.

Avec les renseignements très-bornés que lui avait donnés l'artiste, la comtesse alla demander une audience à M. Gigot, notre préfet de police; elle lui fut aussitôt accordée. Ce magistrat mit à sa disposition un agent très habile, avec lequel elle entra aussitôt en campagne.

Notre policier s'en alla dans le quartier Mouffetard fouiller tous ces bouges hideux où grouille la population des _pifferari_. Dans la rue des Boulangers, il amena un certain matin la comtesse, qui y trouva entassés pêle-mêle une douzaine de _pifferari_ qui préludaient par leurs concerts discordants aux accords abominables qu'ils exhibaient le soir dans les brasseries et les cafés de la capitale.

Tous, rangés en cercle, le violon renversé, suivaient de l'oeil les mouvements du maître et s'étudiaient à reproduire les airs que celui-ci leur notait.

La comtesse n'eut pas besoin d'un long examen pour découvrir Pedro au milieu de ces petits virtuoses du pavé, tous sales et déguenillés.

Elle alla droit à lui, le prit dans ses bras et le tint longtemps embrassé, tandis que le policier procédait à l'arrestation du misérable logeur.

FIN

TABLE

Un tête-à-tête avec une Panthère.

Le Garrotte.

Une exécution à San-Francisco.

L'arbre anthropophage.

La prairie en feu.

Une chasse en ballon.

Empalé.

Les Gauchos.

Un combat entre ciel et terre.

Un Vaisseau-Fantôme.

Le Pifferaro.

FIN DE LA TABLE.