Nouveaux Contes des Collines

Part 8

Chapter 83,803 wordsPublic domain

Mais mistress Bronckhorst était dévouée à son «Teddy», comme elle l'appelait.

Peut-être faut-il voir, dans l'emploi de ce diminutif familier, la raison qui la lui rendait antipathique.

Peut-être,--et c'est le seul moyen d'expliquer la conduite infâme qu'il tint dans la suite,--peut-être céda-t-il au singulier, au sauvage sentiment qui parfois prend un homme à la gorge après vingt ans de mariage, quand il voit assise en face de lui, à table, cette éternelle figure de sa femme légitime, et qu'il sait qu'après l'avoir vue ainsi face à face il lui faudra toujours, toujours, la voir jusqu'à ce que lui ou elle disparaisse.

Tous les époux, toutes les épouses connaissent cette crise. En général, elle ne dure que le temps de respirer trois fois, et elle doit être une survivance d'un âge où les hommes et les femmes valaient bien moins que de nos jours.

C'est un sujet trop déplaisant pour qu'on le discute.

Un dîner chez Bronckhorst était une corvée que peu de gens se résignaient à subir.

Bronckhorst se plaisait à tenir des propos qui mettaient sa femme sur les épines.

Quand leur petit garçon venait, au dessert, Bronckhorst ne manquait pas de lui faire boire un grand demi-verre de vin, et, comme il fallait s'y attendre, le pauvre petit commençait par faire du tapage, puis il se sentait très mal à l'aise et enfin on l'emportait hurlant.

Bronckhorst demandait alors si Teddy se conduisait ainsi habituellement, et si mistress Bronckhorst ne pourrait pas consacrer un peu de ses loisirs à apprendre à ce petit vaurien à se bien tenir.

Mistress Bronckhorst, qui aimait l'enfant plus qu'elle-même, faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais son énergie semblait avoir été brisée par le mariage.

En dernier lieu, Bronckhorst en était venu à dire:

--Bon, bon, ça va bien! Cela suffit! Au nom du ciel, tâchez donc de vous conduire comme une femme raisonnable. Allez au salon.

Mistress Bronckhorst s'en allait, tâchant de tout couvrir d'un sourire, et l'invité de cette soirée-là en éprouvait de la mauvaise humeur et de la gêne.

Après trois ans de cette joyeuse vie,--car mistress Bronckhorst n'avait pas d'amies avec qui elle pût causer,--la station sursauta en apprenant que Bronckhorst avait intenté un procès _pour relations criminelles_ à un homme nommé Biel qui avait, à vrai dire, témoigné des attentions à mistress Bronckhorst toutes les fois qu'elle s'était montrée en public.

Le manque absolu de réserve dont Bronckhorst faisait preuve dans cette affaire où il s'agissait de son déshonneur, nous fit pressentir que les dépositions contre Biel ne porteraient sur des circonstances accessoires et seraient basées sur des témoignages d'indigènes.

Il n'y avait point de lettres, mais Bronckhorst déclarait à qui voulait l'entendre qu'il remuerait ciel et terre pour voir Biel surveiller la fabrication des tapis dans la prison centrale.

Mistress Bronckhorst ne sortait pas de chez elle et laissait les âmes charitables dire ce qui leur plaisait.

Les avis étaient partagés.

Les deux tiers environ des habitants de la station conclurent sans hésiter que Biel était coupable. Mais il y avait une douzaine de gens qui, le connaissant et l'aimant, le soutenaient.

Biel était furieux et étonné. Il nia tout et fit le serment de corriger Bronckhorst jusqu'à ce qu'il fût presque mort.

Aucun jury, nous le savions, ne condamnerait un homme sur des accusations criminelles portées par des indigènes, dans un pays où l'on peut acheter des témoins pour étayer une accusation d'assassinat,--et acquérir un cadavre par-dessus le marché,--pour cinquante-quatre roupies.

Mais Biel ne voulait pas se tirer d'affaire avec le bénéfice du doute. Il voulait que la lumière se fît entièrement.

Comme il le dit un soir:

--Il peut prouver tout ce qu'il voudra par des témoignages de domestiques; moi, je n'ai que ma parole.

C'était environ un mois avant la date de l'affaire et nous ne pouvions pas faire grand'chose, si ce n'est de nous ranger du côté de Biel.

La seule chose dont nous étions certains, c'était que les dépositions des indigènes seraient assez méchantes pour ternir la réputation de Biel jusqu'à la fin de sa carrière; car un indigène, quand il commet un faux témoignage, ne s'arrête pas à mi-chemin; il ne bronche sur aucun détail.

Un homme heureusement inspiré, qui se trouvait au bout de la table où l'on causait de la chose, dit:

--Tenez, je ne crois pas que les hommes de loi soient bons à grand'chose. Télégraphiez donc à Strickland[36] pour le prier de descendre ici et de nous tirer d'affaire.

[36] Voir la nouvelle intitulée: _Le Saïs de Miss Youghal_, dans les _Simples Contes des Collines_.

Strickland était à environ cent quatre-vingts milles plus haut, sur la ligne.

Il avait épousé depuis peu miss Youghal, mais il flaira dans la dépêche une chance de reprendre contact avec son ancien emploi de détective, dans lequel il se délectait.

Il arriva dès le lendemain soir et se fit raconter notre histoire.

Il finit sa pipe et dit d'un ton d'oracle:

--Il faut nous attaquer aux dépositions. Oorya, porteur; Musalman, valet qui sert à table; et la Methrani, _ayah_: telles sont, ce me semble, les colonnes de l'accusation. Je me sens très à l'aise dans cette affaire, mais je crains que mon jargon ne soit un peu rouillé.

Il se leva et se rendit dans la chambre à coucher de Biel, où l'on avait mis sa malle, et referma la porte.

Une heure plus tard, nous l'entendîmes dire:

--Je n'ai pas eu le courage de me défaire de mes vieux costumes quand je me suis marié. Celui-là fera-t-il l'affaire?

Il y avait dans le corridor un fakir dégoûtant qui faisait des salutations.

--Maintenant prêtez-moi cinquante roupies, dit Strickland, et donnez-moi tous votre parole d'honneur que vous ne direz rien à ma femme.

On lui donna tout ce qu'il demandait, et il sortit pendant qu'on buvait à sa santé.

Ce qu'il fit? Il est le seul à le savoir.

Un fakir ne cessa d'aller et venir autour de la résidence de Bronckhorst pendant douze jours. Puis, ce fut un _mehter_[37], et quand Biel entendit parler de lui, il dit que Strickland était un ange bien emplumé.

[37] Balayeur.

Le _mehter_ fit-il la cour à Janki, la femme de chambre de mistress Bronckhorst? C'est une question qui regarde uniquement Strickland.

Il revint au bout de trois semaines et dit tranquillement:

--Biel, vous avez dit la vérité. Par Jupiter! c'est un coup monté d'un bout à l'autre; j'en suis étonné _moi-même_. Cette brute de Bronckhorst n'est pas digne de vivre.

Il y eut un tapage de cris, et Biel dit:

--Comment comptez-vous le prouver? Vous ne pouvez pas dire que vous êtes entré sous un déguisement dans la résidence de Bronckhorst.

--Non, dit Strickland, dites à votre imbécile de défenseur, quel qu'il soit, de soulever quelque forte objection à propos d'invraisemblances intrinsèques, de contradictions dans les témoignages. Il n'aura pas un mot à dire, mais cela lui fera plaisir. C'est moi qui ferai marcher toute l'affaire.

Biel tint sa langue, et les autres hommes attendirent pour voir ce qui arriverait.

Ils avaient en Strickland la confiance que l'on a dans les hommes calmes.

Lorsque l'affaire fut appelée, la cour de justice était bondée. Strickland flâna dans la véranda jusqu'à ce qu'il rencontrât le _khitmagar_[38] musulman.

[38] Domestique qui sert à table.

Alors, il murmura à l'oreille de celui-ci une bénédiction de fakir et lui demanda de quelle façon était morte sa seconde femme.

L'homme se retourna brusquement, et se voyant face à face avec _Estreeken Sahib_, sa figure s'allongea.

Vous devez vous rappeler qu'avant son mariage, Strickland était, comme je vous l'ai conté, un personnage considérable parmi les indigènes.

Strickland lança à demi-voix un juron populaire en langue courante, pour bien faire voir qu'il était au courant de tout ce qui se passait, et il se rendit au tribunal armé d'un fouet d'entraîneur en nerf de boeuf.

Le mahométan était le premier témoin, et Strickland, placé derrière la cour, le dominait du regard.

L'homme humecta ses lèvres avec sa langue, et, dans la terreur abjecte que lui inspirait _Estreeken Sahib_ le fakir, il rétracta un à un tous les détails de sa déposition, disant qu'il était un pauvre diable et prenant Dieu à témoin qu'il avait oublié tout ce que Bronckhorst Sahib lui avait recommandé de dire.

Et il s'affaissa en larmoyant sous la triple influence de la peur que lui inspiraient Strickland, le juge et Bronckhorst.

Alors la panique se mit parmi les témoins.

Janki, l'_ayah_, minaudant chastement derrière son voile, devint livide, et le porteur disparut de la cour. Il dit que sa maman était mourante, et qu'il ne faisait pas bon de prodiguer des mensonges en présence d'_Estreeken Sahib_.

Biel dit poliment à Bronckhorst:

--Il semble que vos témoins ne rendent pas. N'auriez-vous point à produire quelques lettres contrefaites?

Mais Bronckhorst se balançait de gauche à droite sur sa chaise, et il y eut un silence pesant après que Biel eut été rappelé à l'ordre.

Le conseil de Bronckhorst comprit ce que signifiait la mine de son client, et, sans faire plus d'embarras, il jeta ses papiers sur la petite table couverte de serge verte, en marmottant quelques mots pour laisser entendre qu'il avait été renseigné inexactement.

Toute la salle applaudit furieusement, comme font les soldats au théâtre, et le juge se mit à dire ce qu'il pensait.

Biel sortit de la salle, et Strickland laissa tomber dans la véranda une cravache d'entraîneur.

Dix minutes plus tard, Biel donnait une correction soignée à Bronckhorst, derrière les prisons de la cour, sans bruit ni scandale.

Ce qui restait de Bronckhorst fut rapporté chez lui en voiture.

Sa femme pleura sur lui, et le soigna de façon à lui rendre figure humaine.

Plus tard, quand Biel eut abandonné son action reconventionnelle contre Bronckhorst pour subornation de témoins, mistress Bronckhorst dit, avec son sourire languissant et mouillé, qu'il y avait eu erreur, mais que la faute n'en était pas tout entière à son Teddy.

Elle attendrait que son Teddy lui revînt. Peut-être était-il las d'elle, ou avait-elle poussé à bout sa patience? Nous consentirions sans doute à ne plus la tenir en quarantaine, et les mères laisseraient leurs enfants jouer encore avec le «petit Teddy». Il était si isolé.

Alors mistress Bronckhorst fut invitée par tout le monde, à la station, jusqu'au jour où Bronckhorst fut en état de reparaître en public.

Ce jour venu, il retourna en Angleterre et emmena sa femme.

D'après les dernières nouvelles, son Teddy «lui était revenu» et ils étaient relativement heureux, bien que, naturellement, il ne puisse lui pardonner la rossée qu'elle lui procura très indirectement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais Biel se demande:

«Pourquoi n'ai-je pas poussé à fond la plainte reconventionnelle contre cette brute de Bronckhorst, et pourquoi ne l'ai-je pas fait arrêter?»

Mistress Strickland voudrait savoir:

«Comment se fait-il que mon mari ait ramené de votre station un si joli cheval d'Australie? Je connais _toutes_ ses affaires d'argent, et je suis certaine qu'il ne l'a pas acheté.»

Moi, ce que je voudrais savoir, c'est comment des femmes telles que mistress Bronckhorst en viennent à épouser des gens pareils à Bronckhorst.

Et de ces trois casse-tête, le mien est le plus difficile à résoudre.

VENUS ANNO DOMINI

Et les années se succédèrent, comme c'est le devoir des années; mais notre grande Diane était toujours nouvelle, fraîche, comme en fleur, et blonde, et blanche, avec des yeux azurés, avec une chevelure dorée; et tous, les venants et les partants, lui offraient l'hommage de leurs éloges autant qu'elle le désirait.

(DIANE D'ÉPHÈSE.)

Elle n'a rien de commun avec le nº 18 qui se trouve dans le Braccio Nuovo du Vatican, entre la Cérès de Visconti et le Dieu du Nil.

C'était une divinité exclusivement hindoue,--une divinité anglo-hindoue, cela s'entend,--et nous l'appelions la _Venus Anno Domini_.

D'après une légende qui avait cours dans le Haut-Pays, elle avait jadis été jeune, mais il n'y avait pas d'homme vivant qui pût venir déclarer hardiment que la légende était vraie.

Des gens arrivaient à cheval à Simla, s'en retournaient, se faisaient une réputation, accomplissaient la tâche de leur vie, et revenaient, pour trouver la _Venus Anno Domini_ exactement telle qu'ils l'avaient laissée.

Elle était aussi immuable que les collines, pas tout à fait aussi verte, pourtant.

Tout ce que peut se permettre une jeune fille de dix-huit ans en fait d'équitation, de marche, de danse, de déjeuners sur l'herbe, en un mot d'exercice exagéré, la _Venus Anno Domini_ le faisait, sans jamais laisser voir de fatigue, ni trahir d'ennui.

Outre le don de l'éternelle jeunesse, elle avait découvert, à ce que prétendaient les hommes, le secret de l'éternelle santé, et sa renommée s'était répandue au loin dans le pays.

De simple femme, elle s'était élevée à la hauteur d'une Institution, en ce sens qu'aucun jeune homme n'était regardé comme suffisamment formé, tant qu'il n'avait point, à un moment ou à un autre, porté ses hommages au sanctuaire de la _Venus Anno Domini_.

Elle était unique, bien qu'il y eût de nombreuses imitations.

Six ans, à ses yeux, avaient la même durée que six mois pour les femmes ordinaires, et dix ans laissaient sur elle des traces moins visibles qu'une fièvre d'une semaine sur une femme ordinaire.

Tout le monde l'adorait, et, de son côté, elle se montrait agréable et courtoise presque pour tout le monde.

Elle s'était fait de la jeunesse une telle habitude, qu'elle ne pouvait plus s'en séparer. D'ailleurs, elle ne comprit jamais que ce renoncement pût être une nécessité, et elle choisissait sa société préférée parmi des jeunes gens.

Au nombre des adorateurs de la _Venus Anno Domini_ se trouvait le jeune Gayerson.

On le nommait le «très jeune Gayerson», pour le distinguer de son père, que l'on appelait le «jeune Gayerson», fonctionnaire civil du Bengale, qui affectait les façons de la jeunesse et qui était, d'ailleurs, jeune de coeur.

Le «très jeune Gayerson» ne se bornait pas, comme les autres jeunes gens, à un culte paisible et de pure forme, à accepter une promenade à cheval, une danse ou une conversation offertes par la _Venus Anno Domini_, et à se montrer alors aussi humble, aussi reconnaissant qu'il convenait.

Il était exigeant.

Aussi la _Venus Anno Domini_ le tenait-elle à distance.

Il se tourmentait à propos d'elle, pour des riens, à se rendre malade. Son dévouement et son sérieux le faisaient paraître tantôt timide, tantôt encombrant et rude, selon son humeur du jour, à côté de gens plus âgés qui avaient, avant lui, fléchi le genou devant la _Venus Anno Domini_.

Elle en était fâchée pour lui.

Il lui rappelait un gamin qui, vingt-trois ans auparavant, avait proclamé son dévouement sans bornes pour elle, et pour lequel elle avait éprouvé une sorte de faible pendant plus d'une semaine.

Mais le gamin était parti. Il avait épousé une autre femme, moins d'un an après qu'il l'avait adorée, et la _Venus Anno Domini_ avait presque--je dis _presque_--entièrement oublié son nom.

Le «très jeune Gayerson» avait les mêmes grands yeux bleus, la même façon de faire la moue de la lèvre inférieure quand il était animé ou chagrin. Mais la _Venus Anno Domini_ ne l'en rappelait pas moins sévèrement à l'ordre.

Trop de zèle était une chose qu'elle n'approuvait pas. Elle préférait à cela une tendresse modérée et contenue.

Le «très jeune Gayerson» était fort malheureux et ne prenait nulle peine pour cacher la souffrance.

Il appartenait à l'armée, à un régiment de ligne, je crois, et sa figure était comme un miroir, son front un livre ouvert. En raison de son innocence, ses frères d'armes lui faisaient la vie dure et aigrissaient son caractère naturellement doux.

Le «très jeune Gayerson» était le seul à savoir quel âge le «très jeune Gayerson» attribuait à la _Venus Anno Domini_, et il ne faisait part de ses idées à personne.

Peut-être lui donnait-il vingt-cinq ans?

Peut-être lui avait-elle dit qu'elle avait cet âge?

Le «très jeune Gayerson» aurait franchi le Gugger débordé, rien que pour porter un billet d'elle, et il croyait en elle aveuglément.

Tout le monde aimait ce jeune homme et tout le monde regrettait qu'il fût ainsi tenu en esclavage par la _Venus Anno Domini_.

Du reste, chacun reconnaissait que ce n'était pas sa faute, à elle, car la _Venus Anno Domini_ différait de mistress Hauksbee et de mistress Reiver en ceci qu'elle ne remuait pas même un doigt pour attirer un homme.

C'étaient les hommes qui étaient attirés vers elle, comme vers Ninon de Lenclos.

On pouvait admirer et respecter mistress Hauksbee, avoir du mépris et de l'aversion pour mistress Reiver, mais on était forcé d'adorer la _Venus Anno Domini_.

Le papa du «très jeune Gayerson» dirigeait une division ou une perception ou quelque autre administration dans une partie du Bengale qui est particulièrement désagréable, car elle fourmille de _Babous_[39] qui publient des journaux, où ils démontraient que le «jeune Gayerson» était «un Néron», «une Scylla», «une Charybde»; outre les Babous, il y avait dans la région pas mal de dysenterie et de choléra pendant neuf mois de l'année.

[39] Hindous à demi anglicisés.

Le «jeune Gayerson», qui avait environ quarante-cinq ans, goûtait assez les _Babous_, car ils le divertissaient, mais il trouvait que la dysenterie n'avait rien de plaisant, et dès qu'il put s'échapper, il alla, le plus vite possible, à Darjeeling.

Le jeune homme n'en fut pas très enchanté.

Il dit à la _Venus Anno Domini_ que son père allait venir.

Elle rougit légèrement et répliqua qu'elle serait enchantée de faire sa connaissance. Ensuite, elle jeta un long regard pensif sur le «très jeune Gayerson», parce qu'elle était très, très peinée pour lui, et qu'il était un très, très grand sot.

--Ma fille va venir dans une quinzaine de jours, monsieur Gayerson, dit-elle.

--Votre _quoi_? dit-il.

--Ma fille, dit la _Venus Anno Domini_. Elle est partie, il y a un an, pour l'Angleterre et je désire qu'elle voie un peu l'Inde. Elle a dix-neuf ans, et c'est, je crois, une jolie jeune fille et très sensée.

Le «très jeune Gayerson», qui avait moins de vingt-deux ans, faillit tomber de sa chaise en recevant cette étonnante nouvelle, car il s'entêtait à croire, contre toute vraisemblance, à la jeunesse de la _Venus Anno Domini_.

Quant à elle, tournant le dos à la fenêtre tendue de rideaux, elle épiait en souriant l'effet de ses phrases.

Le papa du «très jeune Gayerson» vint douze jours après, et il n'était pas depuis vingt-quatre heures à Simla que deux hommes, de vieux amis, lui avaient appris comment le «très jeune Gayerson» se conduisait.

Le «jeune Gayerson» en rit beaucoup. Il demanda qui pouvait être la _Venus Anno Domini_.

Cela prouve qu'il avait passé sa vie au Bengale, où l'on ne sait jamais rien de ce qui se passe, excepté la cote de la Bourse.

Alors il dit:

--Les enfants seront toujours des enfants.

Et il causa de la chose avec son fils.

Le «très jeune Gayerson» dit qu'il se sentait malheureux, misérable, et le «jeune Gayerson» répondit qu'il regrettait d'avoir contribué à donner le jour à un sot.

Il donna à entendre que son fils ferait mieux d'abréger son congé et de retourner où son service l'appelait.

Cela amena une réponse qui n'avait rien de filial.

Les rapports se tendirent, jusqu'à ce que le «jeune Gayerson» proposât qu'ils rendissent ensemble visite à la _Venus Anno Domini_. Le «très jeune Gayerson» s'y rendit avec son papa, se sentant à la fois mécontent et diminué.

La _Venus Anno Domini_ les reçut gracieusement et le «jeune Gayerson» dit:

--Par Jupiter! c'est Kitty!

Le «très jeune Gayerson» aurait bien voulu avoir une explication, s'il n'avait dû essayer de causer avec une grande belle personne tranquille, élégamment mise, que la _Venus Anno Domini_ lui présenta comme sa fille.

Celle-ci était tellement plus âgée par ses façons, son apparence et son air reposé, que le «très jeune Gayerson» en fut désespéré.

Bientôt il entendit la _Venus Anno Domini_ qui disait:

--Savez-vous que votre fils est un de mes admirateurs les plus dévoués?

--Cela ne m'étonne pas, dit le «jeune Gayerson».

Et élevant la voix:

--Il marche sur les traces de son père. N'ai-je pas adoré le sol que vous fouliez, il y a longtemps de cela, Kitty, et depuis ce temps-là vous n'avez pas changé? Comme cela semble étrange!

Le «très jeune Gayerson» ne souffla mot.

Pendant tout le reste de la visite, sa conversation avec la fille de la _Venus Anno Domini_ fut fragmentaire et décousue.

--Alors demain, à cinq heures, disait la _Venus Anno Domini_, et soyez exact, je vous prie.

--A cinq heures précises! dit le «jeune Gayerson». Mon garçon, vous pouvez prêter un cheval à votre vieux père, je suppose? Je vais faire une promenade à cheval demain dans l'après-midi.

--Certainement, dit le «très jeune Gayerson», je repars là-bas demain matin. Mes poneys sont à vos ordres, monsieur.

La _Venus Anno Domini_ le regarda à travers la pénombre de la pièce, et ses grands yeux gris se mouillèrent.

Elle se leva et lui tendit la main.

--Adieu, Tom, lui dit à demi-voix la _Venus Anno Domini_.

LE BISARA DE POOREE

«Petit poisson aveugle, tu as une sagesse merveilleuse; petit poisson aveugle, qui t'a arraché les yeux? Ouvre tes oreilles pendant que je murmure mon désir; envoie-moi un amant, petit poisson aveugle!»

(LE CHARME DU BISARA.)

Certains des indigènes disaient que l'objet venait de l'autre côté de Kulu, où se trouve le saphir de neuf pouces.

D'autres soutenaient qu'il avait été fait dans le sanctuaire du diable, à Ao-Chung, dans le Thibet, qu'il avait été dérobé par un _Kafir_, auquel il avait été volé par un _Gurkha_, auquel un _Lahouli_ l'avait volé à son tour; que de la même façon il était passé aux mains d'un _khitmagar_, lequel, enfin, l'avait vendu à un Anglais.

De sorte que le Bisara avait perdu toute vertu.

Car pour qu'il agît dans toute sa force, le Bisara de Pooree devait être volé, au besoin avec effusion de sang, mais enfin volé.

Toutes ces histoires sur la façon dont il est venu dans l'Inde sont fausses.

Il a été fabriqué, il y a des siècles, à Pooree. L'histoire de cette fabrication remplirait à elle seule un petit volume. Il fut volé par une des jeunes danseuses du temple de cet endroit, qui en avait besoin pour son usage particulier.

Alors il passa de main en main, toujours dans la direction du nord, jusqu'à ce qu'il arrivât à Han-lé, gardant toujours le nom de Bisara de Pooree.

Sa forme était celle d'une toute petite boîte carrée en argent, où huit rubis balais étaient incrustés extérieurement.

La boîte, s'ouvrant au moyen d'un ressort, laisse voir un petit poisson sans yeux, taillé dans je ne sais quelle matière ligneuse d'une couleur sombre, polie, et enveloppé dans un morceau de drap d'or fané.

Tel est le Bisara de Pooree, et il vaudrait mieux prendre dans la main le roi des cobras que de toucher au Bisara de Pooree.

Tous les genres de magie sont démodés, finis, excepté dans l'Inde, où rien ne change en dépit de la luisante pellicule toute superficielle que nous appelons civilisation.

Le premier venu, à qui vous demanderez quelles sont les vertus du Bisara de Pooree, vous les indiquera,--toujours en supposant qu'il ait été volé pour tout de bon.

C'est le seul charme amoureux, d'un effet régulier, infaillible, qui existe dans le pays, à une exception près.

(L'autre charme est entre les mains d'un simple soldat de la cavalerie du Nizam, dans un endroit nommé Tuprani, au nord de Hyderabad.)

C'est là un fait qu'il faut bien admettre; qu'un autre se charge de l'explication.

Si le Bisara, au lieu d'être volé, est donné ou acheté ou trouvé, il retourne son pouvoir contre son possesseur en trois ans, et le mène à la ruine et à la mort.

Voilà un second fait dont vous chercherez l'explication quand vous en aurez le temps.