Part 9
Car moi je l’ai connu cet illustre saint, aux jours heureux de la jeunesse, quand nous nous en allions par les rues trimballant au bas du dos le classique cartable, à la fois bibliothèque et garde-manger, lequel manié en rond au bout de sa courroie servait aussi de masse d’armes dans les homériques combats qu’on se livrait entre galopins de quartiers rivaux.
Invisible tout le reste du temps, saint Sylvestre--ou celui que nous prenions pour tel--apparaissait régulièrement, venu en ne sait de quel pays, le matin même de sa fête.
Et quelque temps qu’il fît, que la neige tombât à flocons ou que le froid de l’air fît éclater les pierres, nous étions certains, arrivés les premiers sur la place déserte encore où la fontaine coulait sans bruit, le mufle de ses lions ayant des moustaches de glace le long desquelles, silencieusement, l’eau glissait, nous étions certains, dis-je, de trouver un vieux petit homme aux yeux fins, à la barbe drue qui, les pieds dans de gros sabots, des moufles aux mains, et tout le corps emmitouflé à une ample et lourde limousine, était en train de dételer un âne d’une carriole.
L’âne dételé, la carriole mise en équilibre sur la fourche de sa chambrière, notre homme extrayait successivement deux bancs de tréteaux, des planches, des piquets, une toile à voile; puis, s’étant improvisé ainsi une manière de boutique, il étalait en bel ordre, avec un soin minutieux, toutes sortes de jouets qui, par leurs formes barbares et leurs violentes colorations, mettaient d’abord nos yeux en joie.
Il y avait là des chevaux bleus pareils à celui dont Émile Pouvillon a raconté l’attendrissante histoire; il y avait de ces violons rouges que ne dédaigna pas de célébrer le très grand écrivain qui s’appelle Théodore de Banville; il y avait des poupées en carton, troncs informes, sans jambes ni bras, mais au sein desquelles un pois sec remue, symbolisant l’âme et la vie d’une façon suffisamment significative pour l’imagination toute neuve de jeunes cerveaux; il y avait la grenouille que fait sauter une corde à violon tordue en ressort de baliste; les forgerons battant l’enclume avec la raideur hiératique de dieux cabires; et des tambours et des trompettes et des moulins à vent primitifs, le tout frais verni, poissant aux doigts, répandant une bonne odeur de bois blanc et de térébenthine.
On restait debout, les yeux agrandis par la convoitise, et calculant ce que les gros sous et les piécettes blanches des étrennes permettraient, le lendemain, d’acheter.
Cependant, peu à peu, la place se peuplait. Des paysans, des paysannes arrivaient apportant des œufs, des fromages, du miel, des fruits d’hiver, de maigres légumes; et devant la vieille maison commune, au-dessous de l’écusson du temps des consuls martelé, la revendeuse disposait sur un lit d’algues ruisselantes des moules, des clovisses, des oursins dont les piquants remuaient, des sardines aux reflets de nacre et d’argent, un thon énorme perdant le sang par les ouïes, enfin toute une pêche miraculeuse qui nous faisait un instant oublier saint Sylvestre pour évoquer en nous, pauvres petits montagnards à demi sauvages, l’image d’un Marseille féerique, entrevu dans le lointain bleu du rêve avec ses hautes maisons, ses théâtres, ses larges rues, les eaux jaillissantes de ses places, et la mer infinie où passent des navires.
D’ailleurs, nous n’étions déjà plus seuls, nez transis et pieds dans la neige, autour de l’éblouissante boutique.--«Donnez place, petits!» Et nous donnions place à un villageois marchandant des bagues en crin pour son amie; à un valet de ferme, à un pâtre essayant sur une série de galoubets, avant de lâcher les cinq sous, tous les airs de son répertoire, ou bien faisant vibrer entre ses dents, avec des poses extasiées, la lame de fer d’une guimbarde, instrument gastralgique et subjectif, entendu seulement de celui qui en joue, et qui semble avoir été inventé tout exprès pour ces pauvres gens dont la vie se passe contemplative dans la solitude des montagnes.
Saint Sylvestre leur vendait, souriant toujours, ne parlant guère; et quand il parlait, on remarquait chez lui comme un léger accent du pays d’Auvergne.
Que ce fût le vrai saint Sylvestre, personne parmi nous n’en doutait. Aujourd’hui je le crois encore. Un fait incontestable, c’est que, le jour de l’an une fois passé, cet étrange saint au parler auvergnat disparaissait de même qu’il était venu, sans laisser trace; et nous nous imaginions alors qu’il était retourné là-haut, derrière les nuages, remontant avec sa carriole et son âne par la voie lactée, ou, si vous aimez mieux par le chemin de Saint-Jacques qui, large et blanc comme une grande route, serpente à travers les étoiles.
On les aimait, on les soignait ces naïfs joujoux, préférables certes à ceux qu’aujourd’hui, non pas les saints, mais des gens très savants fabriquent. La famille les conservait, et je m’en rappelle d’anciens qu’on ne montrait aux enfants que les grands jours.
Un surtout, un kaléidoscope, le seul qui exista dans la ville et que cousine Annette--tous les gamins du pays, je ne sais pourquoi, appelaient cette bonne vieille dame cousine Annette--possédait.
Quelquefois, oh! bien rarement, cousine Annette consentait à mettre la clef sur une antique _table fermée_, dont les deux battants en s’ouvrant comme les volets d’un triptyque laissaient s’envoler soudain une pénétrante odeur de temps passé.
Que de belles choses là-dedans qu’il fallait admirer de loin avec défense d’y toucher! Des étoffes brochées, des rubans à ramages, des dentelles que la vieillesse avait précieusement jaunies, de frêles éventails d’écaille, des bijoux à l’ancienne mode; que sais-je encore? Des bourses en perles, des reliquaires ayant la forme d’un cœur où de petits os blancs s’encadraient, fixés d’un peu de gomme, au milieu d’arabesques de papier doré, des boîtes à bonbons faites en peau de bergamotte, et d’autres boîtes recouvertes d’un verre bombé sous lequel, sculptés dans la cire, avec leurs moutons et leurs bergères, à travers les prés et les vallons d’un paysage chimérique, des bergers galants se promenaient.
Et ces menus riens d’autrefois si bien en harmonie avec la physionomie doucement attristée de cousine Annette et l’ameublement de ce logis silencieux, éclairé à peine, où depuis soixante ans n’était pas entré un objet nouveau, nous inspiraient un sentiment confus d’admiration et de respect.
Néanmoins, la merveille toujours nouvelle, c’était encore le kaléidoscope.
D’où venait-il? De qui le tenait cousine Annette? Peu importe! mais je le revois tel qu’il était avec son cornet en carton revêtu d’un papier aux gaufrures ternies. Je crois entendre le petit bruit sec que faisaient à chaque transformation, en se groupant, les perles, les paillons et les fragments de verres rouges et brillants comme des pépins de grenade.
Retenant notre souffle, l’un après l’autre, l’œil appliqué à la lentille, nous admirions naître, mourir, et naître encore, tandis que le cornet tournait, ces innombrables figures pareilles à celles qu’on voit flotter en rêve. Nous ne comprenions rien au miracle, et notre plaisir se mêlait d’un peu de mystérieuse terreur.
Je croyais le kaléidoscope disparu, hélas! avec les chevaux bleus, les violons rouges, les grenouilles sauteuses et les forgerons en bois verni.
Eh bien! non; cette année un hasard m’en réservait la surprise.
L’autre jour, en plein boulevard, entre un marchand de locomotives à ressorts et un débitant de cris du Bulgare, j’ai cru reconnaître--ne me trompai-je point?--mon kaléidoscope d’autrefois, et non pas un, mais cinquante, mais cent, tout un stock de kaléidoscopes. Je ne me trompais pas: c’était bien le même avec le même papier ancien qu’égaie une vague dorure et au dedans les mêmes dessins capricieux et fugitifs.
J’en achetai quelques-uns qui obtinrent, les témoins sont là! un joli succès d’étrennes. J’aurais dû dévaliser la boutique. Car, retournant le lendemain pour renouveler ma provision, j’ai trouvé la place vide.
Saint Sylvestre--ce marchand ne pouvait être que mon saint Sylvestre--avait disparu le jour de l’an une fois passé, à son habitude.
Et maintenant, sans doute, avec la carriole et l’âne, il regagne--bon quincaillier coiffé de l’auréole--ses magasins du ciel par le chemin de Saint-Jacques qui serpente là-haut, dans les étoiles, large et blanc comme une grand’route.
JEAN MIAN
Au tournant de la route, avant d’arriver au village, une douzaine de ruches s’alignaient.--«Approchons-nous pour voir si le bon soleil qu’il fait à l’abri de ce roc, dans ce creux de vallon, n’aurait pas réveillé les abeilles?» Je m’aperçus alors que toutes les ruches étaient nouées d’un brin de crêpe et j’en conclus, connaissant la coutume, qu’il y avait un mort dans la maison. Une vieille femme passa, courbée sous son faix de litière. Je l’interrogeai. Elle me dit:--«C’est pour le Jean Mian que les cloches ont sonné; depuis hier il est allé nous attendre...» Et d’un geste de sa main plus sèche que les buis de sa charge, elle me montrait sur le coteau le mur bas et blanc du cimetière.
Jean Mian? Mais je le connaissais, Jean Mian! Un homme d’ancien temps, tout à fait à la vieille mode. Et, soudain, je me le rappelai comme je l’avais vu souvent, étant écolier, avec son chapeau blanc, ses culottes que boutonnait un bouton de buis large comme un petit écu, sa veste courte à collet montant, en burelle couleur de la bête, et son gilet rayé dans les goussets duquel il aimait à fourrer les poings.
Ménétrier à ses moments perdus, Jean Mian fit longtemps danser aux _vogues_... Il était le dernier à savoir les vieux airs. Lui retiré, le cornet à piston, la clarinette sont venus; et le pays n’a plus entendu ronfler le tambourin ou gazouiller le galoubet, ce qui faisait comme une dispute de cigale et de rossignol.
Jean Mian était pénitent. Combien de fois ne l’ai-je pas vu aux processions, ce petit homme, trébuchant pieds nus dans la neige sous le poids du grand crucifix, tandis que sa cagoule relevée découvrait un menton rasé, un nez énorme, le tout ruisselant de sueur, et deux yeux noirs plissés et vifs. Mais il en voulait aux curés. Le curé Gravaz, un révolutionnaire ennemi des bonnes traditions, n’avait-il pas fait enlever, à l’entrée de l’église, le vieux banc en noyer luisant où, de temps immémorial, les bons pénitents, chaque dimanche, vendaient pour un sou aux gamins des carrés de gâteau à l’huile. Et cela sous prétexte que l’argent ainsi récolté s’employait à faire deux fois l’an, entre confrères, ce qui s’appelle un bon repas.
Car Jean Mian comme tous les artisans, tous les gens des petits métiers à son époque, était friand d’un fin morceau. Pour rien au monde on ne l’eût empêché d’aller, sur le coup de cinq heures, à la _chambrette_, boire un verre avec les amis, en grignotant quelques amandes, ou, faute de mieux, en croquant un grain de sel gris qui faisait trouver le vin bon. Vous aviez alors à deux sous un litre de vin paysan, aimable à voir et fleurant la grappe. Ces patriarcales débauches ne pouvaient, certes, porter tort ni à la bourse ni à l’estomac.
Jean Mian ne détestait pas non plus de se payer sa partie de bastidon, une fois par hasard, le dimanche ou dans la semaine. En hiver surtout, par un beau temps, quand les jacinthes reverdies montrent le nez pour voir le soleil à travers les feuilles tombées. Après déjeuner, assis devant la porte, on regardait le jeune blé luire et frissonner à la brise, on s’extasiait sur les charmes de la saison bénie où tout germe et pousse à la grâce de Dieu pendant que l’homme se repose, et, la philosophie s’en mêlant,--toujours la philosophie s’en mêle quand il y a une pointe de muscat dans le cerveau, on se félicitait d’être au monde, et on plaignait le sort des riches.
Lorsqu’il s’agissait de bastidon, Jean Mian se montrait intraitable. Le bastidon était sacré pour lui, plus que son tambourin, plus que son banc d’église, plus que la Notre-Dame, vêtue de brocart, chargée de bijoux en or faux et à l’Ascension ornée de pommes, de raisins et de cerises nouvelles, que les pénitents promenaient sur un brancard à travers la ville et sous laquelle les grands’mères nous faisaient passer pour que nous devinssions grands et forts.
Un jour son ami Tonin Saigne-Fiasque, le cordonnier, avait pris une résolution grave. Secoué la veille par sa ménagère, il s’était installé devant son établi dès l’aube, et prétendait travailler d’arrache-pied jusqu’au soir à une paire de chaussures qui pressait. Or ce jour-là, précisément, il s’agissait de manger une douzaine de grives au genièvre. Les manger sans Tonin? Pas possible! Et Tonin, fidèle à son vœu, ne voulait pas se laisser tenter.--«Voyons, Tonin, sois raisonnable: les grives n’attendent pas et tes chaussures attendront. Tu les achèveras demain; la mère des jours n’est pas morte.--Je ne peux pas, répondit Tonin.--Et pourquoi ne peux-tu pas?--Pourquoi!... pourquoi!... parce que je me suis acheté un sou de feu ce matin et qu’il faut que je le profite.
En effet, au beau milieu de la boutique on pouvait voir une brasière où brûlaient bleu des coquilles d’amandes prises au four du boulanger. Un sou de feu! Les autres compagnons faiblissaient, vaincus par la force de l’argument. Mais Jean Mian, homme d’énergie, fouilla dans ses poches:--«Ton sou de feu, tiens, le voilà!» Et Tonin laissa ses souliers, Tonin alla manger les grives. Sa conscience était tranquille, personne n’avait plus rien à dire, on lui payait son sou de feu.
Jean Mian pouvait se montrer ainsi prodigue, ses moyens le lui permettaient.
Avec son olivette, sa vigne, Jean Mian possédait en outre une écurie vaste comme une église, où, les jours de marché, il remisait, moyennant rétribution, les mulets et les ânes des villageois qui ne voulaient pas aller à l’auberge. Trois sous par tête et le fumier, ça fait de l’argent au bout de l’année!
Aussi Jean Mian passait pour riche; on ne connaissait pas la fortune de Jean Mian.
Il y a trois semaines, maître Trabuquet, le notaire, fumait la pipe devant sa porte, quand il vit Jean Mian arriver.--«A Dieu soyez!--Pour vous de même... Et quel mauvais vent vous amène?--Voilà: je me fais vieux, je perds la mémoire, et, sans se méfier des voisins, à mon âge, on a tort de garder son argent chez soi.»
Là-dessus, Jean Mian mit entre les mains du notaire une de ces corbeilles en paille tressée dont se servent les gens d’ici pour donner pitance à leurs bêtes.
--«Mais ce n’est pas de l’argent, c’est de l’avoine.--C’est de l’argent aussi, tout est mêlé, vous me le trierez, j’ai confiance.»
Jean Mian s’en alla, le notaire prit ses témoins, et comme la brise était bonne, soigneusement, on se mit à vanner avoine et monnaie en pleine rue. L’avoine s’envolait, et, au lieu de bon grain, au fond du crible il retombait des pièces d’or.
Jean Mian avait prévu sa fin; il la fit d’ailleurs édifiante.
Le sachant malade, l’abbé Gravaz, quoique brouillé, crut devoir monter chez lui.
Jean Mian, n’avait pas de rancune; ils se réconcilièrent. Puis, de fil en aiguille, l’abbé Gravaz confessa Jean Mian et proposa, puisque l’occasion s’en trouvait, de lui apporter le bon Dieu:--«Apportez le bon Dieu, je vais un de ces matins loger chez lui, il convient que nous fassions connaissance.»
Le lendemain, l’abbé Gravaz arrive, précédé de son _clergeon_ vêtu de rouge qui faisait tinter la sonnette et de deux dévots portant les lanternes. Derrière, le quartier suivait. On entre, on tire les rideaux de l’alcôve. L’abbé Gravaz s’approche, en parlant latin, et soudain recule épouvanté:--«Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Je venais administrer Jean Mian et je trouve une vieille femme dans le lit.--C’est bien Jean Mian, pécaïré, Jean Mian en personne, monsieur le curé, répondit une des commères, seulement, comme vous deviez venir avec le bon Dieu, nous avons pensé, pour plus de respect, à lui mettre, blanc et repassé, un bonnet de femme.»
C’est ainsi qu’expira Jean Mian, une coiffe à tuyau sur la tête et un joli nœud blanc sous le menton.
Maintenant Jean Mian dort dans les lavandes, ses abeilles portent son deuil. Et j’ai voulu--pourquoi donc pas?--écrire l’oraison funèbre de ce brave homme qui, sans avoir jamais fait de mal à personne, vécut heureux et mourut tranquille à l’endroit où la Providence l’avait planté.
L’HOMME AU COUTEAU
Nu la tête et les bras nus, parfois il traversait la ville avec son tablier, ses sabots sanglants et son grand couteau qui luisait.
Mais soit qu’il emmenât, un bout de corde au cou, quelque pauvre bête condamnée; soit que, trouvée morte un matin dans la paille de l’écurie, il l’emportât les membres raides, sur son chariot bas, à roues pleines, que traînait un âne velu; soit encore que, l’ouvrage fait, il revînt vendre la peau, toute fraîche, les poils humides et l’envers nacré, chez les tanneurs des Vieux-Quartiers; toujours autour de lui un concert s’élevait assourdissant et lamentable. Car du Portail Double au Portail Peint, les chiens de la ville, surexcités soudainement par l’odeur de massacre que l’homme avait, se ruaient, hurlants, à ses trousses, sans oser le mordre pourtant.
On l’appelait Charlot tout court, ou bien encore Monsieur Charlot en manière d’ironie. Pour nous autres gamins, c’était «l’homme au couteau, l’Écorche-rosse», et son couteau nous faisait peur.
Charlot habitait sous les remparts, près de la grève, théâtre de ses exécutions, une masure délabrée qui fut un moulin autrefois.
L’eau depuis longtemps n’y arrivait plus. L’ancien canal, lentement gorgé de limon, était devenu un jardinet où Charlot à ses moments perdus cultivait des fleurs, des arbres fruitiers, des légumes. Et rien dans cette solitaire bâtisse, séparée maintenant du lit vagabond de la rivière par une étendue de cailloux où poussaient çà et là des touffes d’osiers maigres et d’amarines, n’aurait fait deviner le moulin de jadis, sans l’antique roue aux trois quarts envasée dont le bois vermoulu, changé en amadou, verdissait de pariétaires, et sans une meule cerclée de fer, à l’abandon devant la porte.
Blancs et roses au printemps, les arbres du jardin se couvraient, dans la saison, de pêches, d’abricots ambrés, de cerises qui attiraient là des bandes d’oiseaux; et bien souvent, quand on passait, il y avait, assise sur la meule, une gamine de notre âge,--la Carline,--qui n’avait pas connu sa mère et qui était fille de Charlot.
Mais, jamais, dans l’entraînement des maraudes, l’idée ne nous serait venue de toucher aux fruits de Charlot, et encore moins, pour l’insulter de loin, d’adresser la parole à Carline.
Un peu sorcière, à moitié ogresse, nous nous racontions que Carline mangeait de la chair d’âne les vendredis. Des légendes planaient sur son père dont l’arrière grand-père aurait été bourreau. Aussi faisions-nous de longs détours, les jours d’école buissonnière, pour éviter la grève sinistre semée d’os blanchis, de crânes aux dents démesurées, où toujours flairant quelque chair en train de se consumer au soleil, de grands corbeaux venus des roches s’abattaient d’un vol mécanique et lourd.
Pourquoi, l’autre matin, voyant les chemins pleins de neige, me suis-je rappelé Charlot? Et pourquoi le souvenir m’est-il revenu en même temps d’une cérémonie d’ailleurs pittoresque, dont ce philosophe qui, sous de macabres apparences, cachait, paraît-il, une âme débonnaire et encline à la joie, fut l’ordonnateur et le héros?
La masure du moulin n’appartenait pas à Charlot. Immémorialement, lui et les autres Charlots, ses aïeux, la tenaient en location d’une famille noble du pays, alors représentée par un doux maniaque qu’on appelait le vieux marquis; lequel vieux marquis, avec sa physionomie falote, l’originalité de son costume, m’apparaît à travers mes souvenirs,--et tout au moins autant que le brave Charlot,--comme un survivant d’un autre âge.
Habitant seul, malgré qu’il eût quatre-vingt-dix ans, seul avec ses fermiers et non loin de la ville, dans une métairie décorée du nom de château, le vieux marquis, aux environs de 1850, portait encore fièrement, et sans que personne s’en étonnât, la culotte courte, le tricorne et la queue. Un jonc à pomme d’or, très haut, lui tenait lieu d’épée. C’est la seule concession qu’il daignât faire aux idées du temps.
Avait-il réellement retrouvé le bail primitif parmi les parchemins poudreux de son chartrier, ou en imagina-t-il le texte pour taquiner, dans la personne de Charlot, les républicains de la ville? Peu importe! Mais le fait est que, cette année-là, le vieux marquis fit signifier par voie d’huissier, à son locataire étonné, qu’il devrait dorénavant, en outre de quelques écus perçus jusque-là et à titre d’hommage et de redevance, fournir six livres de poissons frais apportés au château, avant le déjeuner, le matin de la mi-carême.
--Le diable l’emporte! disait Charlot, qu’il m’augmente s’il veut; j’en serai quitte pour ne pas payer. Mais où veut-il qu’en plein hiver je me procure ainsi six livres de poissons frais à jour fixe!
Le marquis n’en démordit point.
--J’exige mes poissons pour le principe! Ces poissons perpétuent le souvenir du temps où mes aïeux avaient seuls, entre les deux ponts, droit de pêche sur la rivière. Que Charlot s’arrange: il me faut à la mi-carême mes six livres de poissons frais... Le marquis disait: «poifon frais!»
Ce fut une joie dans la ville quand on connut les exigences féodales du vieux marquis: «Fix livres de beaux poifons frais!» et la joie fut double, la mi-carême approchant, quand on apprit que Charlot méditait un coup et qu’il affirmait gravement vouloir porter sa redevance en personne.
Une mascarade, un triomphe!
Par un jour pareil à celui-ci, nous jouions près du Portail Peint, heureux de la neige et du froid qui faisaient la campagne blanche, mettaient des pompons aux buissons, et des barbes d’argent aux lions en bronze de la Grand’Fontaine.
Tout à coup un vacarme s’éleva: abois de chiens et bruit de roues. C’était Charlot, l’Écorche-rosses, qui passait sous la voûte avec son hideux chariot.
Charlot, dans son costume de travail, le coutelas à la ceinture, les bras retroussés jusqu’aux coudes, allait rendre hommage au vieux marquis.
Fier de sa musique de chiens renforcée pour la circonstance d’une douzaine de polissons soufflant, à s’en faire jaillir les yeux, dans ces énormes conques marines, qui remplacent chez nous les cornets à bouquins, Charlot menait son âne velu par la bride, tandis que, dans le chariot, assise sur une planche posée en travers, Carline triste et jolie comme toujours, tenait un panier de poissons et une balance.
Des gens suivaient, nous les suivîmes. Qu’allait dire le vieux marquis?
Le marquis ne se fâcha point.
Debout, tout en haut du perron, et la main sur sa grande canne:
--Sartibois! Charlot! s’écria-t-il, tu exagères le respect, et rien, certes, ne t’obligeait d’apporter le poisson en si magnifique équipage.
Puis il fit un signe à Carline d’approcher,--Carline toute rouge avec son panier et ses balances!--Il lui donna une piécette blanche et paternellement l’embrassa.
Oui, le vieux marquis, l’ayant soulevée de terre dans ses mains tremblantes, embrassait Carline! Stupéfaction grande. Les conques s’étaient tues soudain, les chiens restaient silencieux, et les badauds qui avaient suivi, venus pour rire, ne riaient guère.
Un marquis embrasser Carline! Nos idées, pour huit jours, en furent renversées.
L’année suivante, à mon grand regret, le vieux marquis étant mort dans l’intervalle, l’hommage des poissons ne se renouvela point.
Mais comme ici-bas la bonté n’est pas semence qui se perde, grâce au marquis, depuis, Charlot nous fit moins peur.
On daignait quelquefois jouer avec Carline; et c’est elle qui,--dans la saison des fruits, quand, sans préjugés désormais, nous nous bourrions bouches et poches de cerises volées,--guettait, grimpée sur la vieille roue, pour que son père ne nous surprît pas.
LE NOËL DU DÉPUTÉ
--Député? Toi! Tu désires être député?