Nouveaux contes de Noël

Part 6

Chapter 63,843 wordsPublic domain

Le château de Puy-Pagan, à l’époque où Mourette vivait, était le plus fort de la contrée. Inaccessible sur son roc et perdu tout au fond d’une forêt immense qu’habitaient les ours et les loups, on ne pouvait y arriver que par de périlleux sentiers emmêlés comme les fils d’un écheveau et connus des seuls propriétaires. L’audacieux qui en aurait rêvé l’assaut était condamné, sans qu’on eût besoin de le repousser par les armes, à périr, son chemin perdu, sous la dent des bêtes ou à rouler dans quelque abîme.

Le père de Mourette, qui s’appelait Bautézar, et descendait du mage de ce nom, ainsi que l’indique sur l’écusson des seigneurs du Puy-Pagan l’étoile à sept rayons qui guida les Trois Rois depuis les pays où naît le jour jusqu’à la crèche, le père de Mourette n’avait jamais voulu que sa fille quittât son château. Elle était si divinement belle avec ses grands yeux noirs et ses longs cheveux roux, pareils à ceux des Madeleines, que quiconque l’entrevoyait s’éprenait, de sorte que, faisant un choix, il y aurait eu, par sa faute, dans le pays, trop d’inimitiés et de guerres.

Cependant Mourette s’ennuyait, toujours seule avec son miroir, entre quatre murs, et n’ayant d’autres distractions que de monter sur la tour la plus haute pour contempler au loin, par delà la forêt, la plaine brune ou verte, puis jaune suivant la saison; les villes ceintes de remparts, les villages aux cimes des collines; la route sans fin où passaient les marchands et les cavalcades; et le grand fleuve désert que descendait parfois une galère parée d’oriflammes.

Deux choses pourtant la consolaient de sa jeunesse prisonnière: un coin de jardin creusé dans le roc vif,--car la terre était rare au château,--où poussaient d’admirables fleurs couleur de feu que le premier des Puy-Pagan, arrivant par mer, avait apportées de Galilée; et, avec les fleurs, la compagnie de Perdigalet, le fils du gardien de la porte, un aimable petit blondin qui l’aidait à les cultiver.

Quand il eut douze ans, voilà que Perdigalet,--sans le savoir, pauvre innocent!--se rendit amoureux de Mourette. Le vieux Bautézar s’en aperçut; et, malgré les larmes de Mourette qui aimait aussi, mais n’osait le dire, il résolut de faire tuer Perdigalet. «Pourquoi le tuer, si gentil et si blond, soupirait Mourette, ne vaudrait-il pas mieux le perdre? Une fois en bas du château, dans les bois, peut-être pourra-t-il sauver sa vie? Mais en tout cas, ne connaissant pas les chemins, il ne pourra plus revenir, et ce sera comme s’il était mort.»

Perdigalet, le brave garçon, avait son idée. Il voulait revenir, au moins une fois, en se cachant, jusqu’à la porte, pour reconnaître le chemin et délivrer Mourette plus tard, quand il se sentirait grand et fort. Et, pendant qu’on le descendait, le long des rochers, pendant qu’on l’égarait à travers bois, dans la nuit noire, Perdigalet allait semant une par une, de petites graines luisantes et dures, les graines des fleurs de Mourette qui, à l’arrivée de la saison mauvaise, avaient défleuri puis grainé. «Je me coucherai dans un arbre, songeait-il, aussitôt que les soldats m’abandonneront, et je me lèverai de grand matin, afin que les oiseaux n’aient pas eu le temps de manger mes graines.»

Mais hélas! sur nos pays où jusqu’alors il n’avait jamais neigé, pendant la nuit, un tel faix de neige tomba qu’au matin on ne voyait plus la terre et qu’on ne la vit plus de six mois. Perdigalet pleura, comprenant qu’il lui serait impossible de retrouver les graines ni le chemin, et que jamais plus, plus jamais, il ne reverrait Mourette.

Comment Perdigalet tout seul et si petit, sans armes et sans espérance, échappa-t-il au péril du bois? Par suite de quelles aventures, de quels combats, de quelles prouesses, revint-il un beau jour avec casque et cuirasse, en costume de chevalier? Voilà qui serait trop long à dire! Qu’il vous suffise de savoir qu’apercevant au loin sur son roc, par delà l’impénétrable forêt, les tours où languissait Mourette: «Ah! neige, maudite neige, s’écria-t-il, sans toi je saurais mon chemin et délivrerais aujourd’hui mon amie Mourette, qui est enfermée.

Il avait tort, Perdigalet, grand tort de maudire la neige. Car, étant entré dans le bois, il aperçut au milieu des gazons et des mousses une fleur, puis une autre fleur et ces fleurs d’un rouge magnifique, comme il n’en avait plus revu en aucun pays depuis son départ, étaient les mêmes qui brillaient là-haut, dans le jardinet du Puy-Pagan.

Il comprit alors, le cœur plein d’espérance et de joie, que ces graines sauvées du bec des oiseaux par la neige avaient germé, poussé, fleuri; que pendant son absence, en l’attendant, elles s’étaient multipliées. Et à mesure qu’il avançait, c’était comme un tapis de pourpre qui, se déroulant sous ses pieds, le mena droit jusqu’au château.

--Et puis?...

--Et puis, mes enfants, il est probable que Bautézar donna son consentement et que Perdigalet épousa Mourette. Mais je vous dirai la fin une autre fois quand vous aurez atteint le sommet du Puy-Pagan en suivant le chemin de Perdigalet, que les fleurs, au retour du printemps, indiquent encore.

Tel fut le conte de la vieille. Et jamais personne ne saura ce qu’il m’a fait user de souliers à clous et de culottes, quand, sur sa foi, aux jours d’école buissonnière, nous cherchions à travers les ronces et les roches, et toujours inutilement, hélas! malgré la présence des fleurs rouges, le sentier introuvable qui mène au féerique jardin de Puy-Pagan.

UN CHASSEUR DILIGENT

Je rencontrai Anseaume hier, dans les Champs-Elysées, au sortir de l’Exposition canine. Sa présence à Paris ne me surprit qu’à moitié: Anseaume est grand chasseur, et qu’il s’agisse d’un mariage de bassets ou d’un essai d’arme nouvelle, rien de ce qui intéresse l’art cynégétique ne lui demeure étranger. Anseaume pourtant me parut triste, il avait le regard mouillé derrière ses sourcils en broussailles, et l’aspect seul de ses moustaches de boucanier eût suffi à révéler les secrets chagrins de son âme, car si la moustache droite retombait toujours magnifique et pleine jusques au-dessus du menton, la moustache gauche, celle qu’il mordille d’un tic obstiné les jours où quelque ennui le préoccupe, se hérissait, déplorablement courte et comme rognée aux ciseaux sur un coin de sourire amer.

Anseaume vint à moi, et me serrant la main à la briser:

--«Tu as sans doute appris la nouvelle... On te l’a écrit?...»

Je n’avais pas appris la nouvelle et personne ne m’avait rien écrit; mais à l’accent désolé d’Anseaume je me mis tout de suite en tête que son frère, malade depuis longtemps, était mort; et, prenant une physionomie de circonstance, j’essayai consciencieusement de lui broyer la main à mon tour.

--«Le coup a été dur, continuait le brave Anseaume, bien dur! Pendant un mois, j’en suis resté comme abruti: toujours sombre et seul, ne parlant plus, suivant les murs; et du goût à rien, pas même à la chasse! Les amis se sont inquiétés; ils m’ont conseillé de voyager, de me distraire, et, comme tu vois, me voilà...»

Le désespoir nullement joué de ce géant roux me fit peine; et je cherchais avec la maladresse d’un homme ému des phrases de condoléance, quand, m’interrompant, il s’écria:

--«Et dire que j’en suis la cause!... dire que c’est moi, de ces mains, qui l’ai empoisonné!

--Mon pauvre ami, eh quoi, tu aurais?...

--Hélas! sans le vouloir, avec une saucisse à la strychnine que j’avais déposée près de mes bois du Plan-des-Pères, cet hiver, sur la passée du loup.»

Je ne disais mot, ne m’expliquant pas comment M. Anseaume aîné, homme grave, avait bien pu s’empoisonner d’une saucisse déposée à l’entrée d’un bois. Cependant mon interlocuteur ajouta non sans pousser des soupirs qui, dans l’allée claire que nous suivions, firent neiger sur nos chapeaux, ainsi qu’une féerique neige bleue, les fleurs étonnées des sophoras:

--«Un si bon chien!... Il ne lui manquait que la parole... Et encore, affirma-t-il après un silence, encore la parole, il l’avait!...»

Alors seulement je devinai qu’en ce tragique événement il s’agissait non pas de M. Anseaume aîné, négociant notable, mais de Boréas, un chien étonnant qui, sans avoir précisément le don de la parole comme son maître le prétendait, ne connaissait pas son pareil pour garder une lieue durant dans sa gueule un œuf frais qu’il ne cassait point, et rapporter fidèlement, à défaut de lièvre, un mouchoir, une blague, ou même un caillou marqué d’une croix.

Car--on peut le dire à présent qu’il est mort--je ne crois pas qu’en sa longue carrière de chien, Boréas ait jamais flairé poil ni plume. L’envie ne lui en manquait sans doute pas, non plus qu’à son maître; mais ils étaient du midi tous les deux, et chacun sait que dans le midi chiens et chasseurs se sont acquis une telle réputation d’adresse que les lièvres et les perdrix ont depuis longtemps pris le parti d’émigrer, et que les oiseaux de passage préfèrent faire un grand détour en traversant l’Europe plutôt que de se hasarder dans des contrées inhospitalières où les guette un trop sûr trépas.

Et tenez, puisque la rencontre d’Anseaume a réveillé mes souvenirs, je me permettrai de raconter une aventure où j’eus part, et qui donnera une idée de la façon dont les Provençaux en général et mon ami Anseaume en particulier pratiquent la chasse.

J’étais alors en rhétorique; c’est vous dire que je nourrissais à l’endroit d’Anseaume, âgé plus que moi de dix ans, une admiration sans bornes. Ses souliers ferrés et ses guêtres, ses vestes de velours relevées de boutons à tête d’ours, de cerf, de sanglier, et portant dans le dos, en guise de poche-carnassière, une double caverne capable de contenir une charretée de gibier, son fusil à culasse perfectionnée, ses coiffures de forme anglaise, son air discret en parlant chasse, le mystère dont il entourait ses expéditions et ses prises, tout jusqu’à sa manière de siffler Boréas par les rues, faisait pour moi d’Anseaume le pur idéal du chasseur. Aussi, figurez-vous ma joie l’après-midi où Anseaume m’arrêtant:

--«Viens-tu coucher au Plan-des-Pères. Nous souperons d’une truite et d’un arrière-train de chevreau que la fermière a préparés; et je te montrerai en chemin comment on s’y prend pour cueillir un lièvre.»

Anseaume ne disait pas «j’ai tué un lièvre»; il disait «je l’ai cueilli», voulant indiquer par là la précision scientifique de ses méthodes de chasse. Il disait encore «un lièvre m’attend dans tel vallon, au pied de telle touffe de romarin ou de genêt; seulement il ne sera mûr que dans huit jours.»

Les mauvaises langues du pays prétendaient bien que les lièvres d’Anseaume ne mûrissaient jamais. Mais j’étais dans l’âge de la candeur et de l’enthousiasme, et j’attribuais à la seule envie d’aussi basses insinuations.

Je dois avouer pourtant que ce jour-là le lièvre en question ne se trouvait pas mûr ou qu’il lui répugnait extraordinairement d’être cueilli, parce que nous eûmes beau parcourir la plaine et les coteaux, lancer Boréas dans tous les taillis et fouiller tous les buissons à coups de pierres, nous n’aperçûmes pas la queue du lièvre.

--Bah! ce sera pour demain matin, et nous le pincerons au gîte. La vraie heure du lièvre, vois-tu, c’est quand, sentant les premiers rayons, il secoue ses oreilles grises à ras du sol pour faire tomber la rosée.

Ainsi parlait, se répandant en projets pittoresques, mon ami Anseaume tout à fait ragaillardi par le petit vin à fumet schisteux dont nous arrosions largement l’arrière-train de chevreau rôti. Et le moment du repos venu:

--Surtout, dit-il à la fermière, surtout n’oubliez pas de me faire réveiller avant l’aube, comme d’habitude.

--Oui, monsieur Anseaume, comme d’habitude! répondit la fermière avec un sourire doucement narquois qui me revint plus tard, mais que d’abord je ne remarquai point.

Toute la nuit, je rêvai lièvres, lièvres énormes que Boréas, des quatre coins du pays, rapportait sanglants dans sa gueule et qu’Anseaume, après avoir rechargé le fusil, enfournait impassiblement au fond de sa poche de derrière, devenue grosse comme une montagne.

Quand arriva le matin, un coup de feu--réel ou bien entendu en rêve, je l’ignore--me secoua, et je sautai à bas du lit, m’imaginant qu’Anseaume était parti déjà et qu’il cueillait le lièvre sans moi.

Mais non! de la chambre à côté, un ronflement sortait régulier et sonore, et j’y trouvai le brave Anseaume en train de dormir tout vêtu.

--«Anseaume, Anseaume, monsieur Anseaume!

--Qui va là? Présent!

--Il fait déjà clair, monsieur Anseaume, et comme je crois que la fermière...

--Mais oui, il fait clair, coquin de sort!... Pourvu que le lièvre ait attendu. Et te voilà encore en chemise? Il fallait dormir sous les armes, dormir d’un seul œil, comme moi. Vite! une goutte de cognac, et qu’on se culotte... le temps presse!»

Tandis que je me hâtais, un peu honteux de ma paresse, Anseaume, du haut du perron, apprêtait les carniers et faisait jouer la bascule des crosses tout en considérant avec d’étranges froncements de sourcils et une moue d’inquiétude mal dissimulée l’horizon qui se colorait de plus en plus.

--Serions-nous en retard pour le lièvre, monsieur Anseaume?

--Eh! c’est bien le lièvre qui m’inquiète...

Déjà vers l’orient de vagues reflets roses couraient à la crête des montagnes, puis de grands trous d’or s’ouvrirent dans la brume; puis les rayons de l’astre encore invisible se déployèrent comme un éventail vermeil qui couvrit la moitié du ciel... Anseaume était superbe à voir, immobile et debout sur les flamboiements de l’aurore.

Anseaume tout à coup, poussant un juron formidable:

--Coquin de bon sort...! Qu’est-ce qui se passe là-bas?

J’accourus.

«Mais qu’est-ce que c’est donc que ça? Un volcan? Ou plutôt la ville qui brûle!»

En effet, un globe de feu montait majestueusement derrière les murs de la ville au grand effroi du brave Anseaume, chasseur diligent, qui, à trente ans passés, n’ayant pas encore eu, paraît-il, occasion d’observer si rare spectacle, prenait ingénument le lever du soleil pour un incendie!

Ce qui ne l’empêcha pas, l’autre jour, aux Champs-Élysées, d’ajouter en manière de péroraison à son éloge funèbre de Boréas:

--«Pauvre Boréas! te rappelles-tu comme il était triste le matin où, t’étant réveillé trop tard, tu nous fis rater un lièvre au gîte?»

VILLÉGIATURE

Les a-t-on assez plaisantés, ces malheureux Français du Midi, sur leur façon de comprendre la campagne? A-t-on assez reproché au Marseillais l’innocent plaisir qu’il éprouve à passer ses heures de loisir dans un cabanon sans ombre et sans eau autour duquel, de l’aube à la nuit, sonnent les cigales exaspérées?

Le Marseillais sourit et passe, estimant, lui, fils de Phocée, que trop de verdure nuit parfois aux lignes grecques d’un paysage, et vraiment heureux lorsque, entre deux pinèdes dont les pics tordus laissent s’égoutter la résine, deux coteaux plantés de maigres oliviers dont les feuilles s’argentent au vent qui passe, ou même entre deux roches blanches et vêtues de rien du tout, c’est-à-dire vêtues d’un splendide manteau de lumière, il peut, par la brèche d’une calanque, apercevoir au loin, sous le ciel d’un bleu fixe et dur, l’azur mobile de la mer.

Et le platonisme de nos chasses? Et la vantardise de nos pêches? S’en est-on, là-dessus, donné à cœur joie? Comme s’il était nécessaire d’aller à Marseille pour rencontrer des chasseurs qui ne tuent rien et des pêcheurs imaginatifs qui, chaque fois qu’une ablette casse leur crin, croient avoir manqué la baleine.

L’homme se ressemble partout. Pour lui, à Paris comme à Marseille, en fait de chasse ou d’amour, de pêche à la ligne ou de gloire, la réalité compte peu, et ce qui importe, c’est l’illusion.

Mais arrivons à notre sujet, et laissons Marseille, puisqu’il s’agit de Parisiens.

Depuis longtemps, La Dieuville, un vieux camarade, me disait: «Viens donc me voir un jour à mon castel des Cressonnières; c’est assez difficile à trouver, passé Garches, au milieu des bois. Mais les cantonniers me connaissent, ils t’indiqueront le chemin».

Les Cressonnières! Ce nom à lui tout seul semble une description; et je me promettais par avance, près d’une maisonnette au perron disjoint, une source en pleurs parmi la mousse, puis devenue petit ruisseau, puis subitement élargie et se donnant des airs d’étang sous une nappe de végétations vertes où parfois creuse un trou, lent à se refermer, le saut fugitif d’une grenouille.

Eh bien, non: ce n’était pas ça!

Figurez-vous, en plein bois il est vrai, mais dans un endroit pelé par exception et totalement dépourvu d’arbres, figurez-vous une bâtisse basse, à un seul étage, tant bien que mal débarbouillée, au lait de chaux. Tout près, s’ouvrait une carrière à sable, obstruée de chardons et de ronces. Des poiriers mal peignés, des groseilliers sans fruits. Des plates-bandes, criant la soif par les mille trous de leur argile desséchée, où quelques tournesols demeurés vivaces au milieu des autres fleurs expirantes donnaient à l’ensemble l’air particulièrement terne et désolé d’un jardin de garde-barrière.

--«Comment trouves-tu ça! fit La Dieuville.--Pittoresque, mais un peu nu.--N’importe! je ne m’y ennuie point; la sauvagerie du lieu plaît à mon âme.--Et c’est ce qu’on appelle les Cressonnières?--Oui, sans doute, par antiphrase, car à quatre kilomètres à la ronde, je te défie de trouver ni un trou mouillé, ni une fontaine où puisse verdir le cresson.»

Sur quoi, m’ayant offert un cigare, La Dieuville daigna me faire admirer en détail ce domaine exigu et ses horizons misanthropiques.

Cependant, hanté par les idées de fraîcheur qu’avait évoquées en mon esprit ce maudit nom des Cressonnières, j’éprouvais le besoin de voir un peu d’eau.

--«Quelque chose brille là-bas, au pied des coteaux, à travers les arbres.--Ce ruban d’argent? c’est la Seine; on peut y descendre par la Jonchère, en côtoyant les étangs de saint-Cucufa.--Alors, allons aux étangs, allons à la Seine...--Nous irons puisque tu le veux, soupira La Dieuville, on est pourtant si bien ici! mais avant de partir, il faut que j’arrose.»

Avec quoi diantre arrosera-t-il? me disais-je fort intrigué, je n’aperçois pas même de citerne.

La Dieuville souriant, remontait déjà de la cave, un siphon dans chaque main, un sous chaque bras.

--«Que penses-tu de l’invention? Tu ne saurais croire combien c’est commode.»

Or, devinez ce que faisait La Dieuville?

Par petits jets secs, parcimonieusement, mais en conscience, La Dieuville, agronome ingénu, arrosait ses fleurs d’eau de seltz.

Près de l’étang de Cucufa, bordé de grands roseaux que la brise emmêle, et pareil, sous sa floraison de nénuphars, à un ciel de cristal incrusté d’étoiles d’argent, La Dieuville me dit tout à coup:

--«En faisant un petit crochet nous pourrions rencontrer peut-être Prosper Marius et Pontalais.--Ils habitent donc par ici?--Oui! ils ont loué quelque chose à mi-côte, entre La Celle et Bougival. Pêcheur et chasseur, chacun d’eux peut ainsi suivre son plaisir sans gêner l’autre.»

Le hasard nous servit.

A ce moment un solide gaillard à barbe rousse débouchait d’un sentier sous bois. Le vrai type ataviquement conservé de ces hommes aux yeux clairs, aux cheveux dorés, qui joyeusement, dans les antiques forêts de Gaule, attaquaient l’auroch avec l’épieu. Il avait des souliers ferrés, de fortes guêtres, et marchait suivi d’un grand chien.

--«C’est Pontalais! regardons-le faire.--Je ne lui vois pas d’armes, comment chasse-t-il?--Il a un fusil à vent dans sa canne.»

Chasse étrange! le chien venait de tomber en arrêt devant la grille d’une villa. Pontalais, avec des précautions de Peau-Rouge, s’approcha de la grille, visa au travers des barreaux, tira... Nous entendîmes un bruit clair comme celui d’un verre fêlé.

--«Et de quinze!» s’écriait Pontalais qui, nous ayant aperçus enfin, venait de notre côté, les mains tendues.

--«Quinze quoi?...» lui demandai-je avec quelque curiosité.

--«Quinze de ces boules étamées dont la bourgeoisie parisienne a coutume de déshonorer les pelouses de ses jardins. Je suis chasseur, comme tu sais. Mais pas moyen de chasser ici, toutes les forêts étant louées par de gros banquiers allemands. Alors, l’idée m’est venue de me rattraper sur les boules. J’en ai déjà détruit pas mal: les gens de goût me sauront gré de la chose... Ce genre de chasse est à la fois hygiénique et humanitaire... On s’y intéresse, on s’y passionne... Mais chut! voilà Phanor qui reprend la piste. Nous nous rencontrerons tout à l’heure au bord de l’eau.

Il me restait à voir Marius.

Nous le trouvâmes à droite du pont, les pieds pendants, assis sous un saule. Un attirail complet de pêcheur était étalé près de lui, dans l’herbe. Grave, attentif, silencieux, sans se laisser distraire par les bouffées de musique que lui envoyait le bal voisin, ni par les railleries dont le saluaient en passant les canotiers aux bras nus, aux tricots voyants et multicolores, il jetait à l’eau, l’une après l’autre, des fèves bouillies que, de seconde en seconde, il tirait d’un petit sac mystérieux.

--«Salut, Marius! ça mord-il?--Vous voyez bien que je ne pêche pas.--Alors tu appâtes?--Appâter? moi! Il n’y a que les ignorants en pêche qui appâtent. Le poisson appâté n’a plus faim, et n’ayant plus faim, il ne mord pas.--En effet, le raisonnement me semble clair.»

Marius, flatté, me mit son sac de fèves sous le nez. Ces fèves répandaient une odeur amère et fétide.

--«Qu’est-ce que c’est que ça?--Ça, mon vieux, c’est tout simplement des fèves bouillies dans une décoction d’aloès... Avec ça, au lieu de gaver le poisson, je le purge!... Et tu devines avec quelle fringale les brochets, les barbillons et les carpes vont se réveiller demain au petit jour... C’est naturel, n’est-ce pas? Eh bien, personne n’y avait jamais songé... Depuis que cette idée m’est venue, je fais des pêches étonnantes. Aussitôt jeté, aussitôt tiré; les poissons dévorent mes lignes. Tu ris? demande plutôt à Pontalais, demande plutôt à La Dieuville.»

Mais La Dieuville, inquiet, songeait à retrouver ses siphons d’eau de seltz et ses fleurs; Pontalais, impatient de se remettre en chasse, ne voulait pas laisser passer l’heure propice, celle où les boules étamées s’allument aux rayons rouges du couchant.

Je demeurai donc seul avec Marius, le long du fleuve, à purger les carpes.

Et tout heureux d’avoir découvert près de Paris un pêcheur si génialement inventif, un si fantaisiste chasseur, un si chimérique agronome, j’oubliais la tache originelle, et me consolais presque d’être du Midi!

UNE DROLE DE CHASSE

Je voudrais être ce chasseur!

--Quel chasseur?--Vous le connaissez: il est gras, bien en point, la figure cuite comme une brioche, l’œil droit, celui qui vise! grand ouvert, l’œil gauche toujours à demi cligné, par suite de la longue habitude; sous son nez en canon de fusil, véritable nez de chien courant, une paire de moustaches tombantes, tirant les joues, des moustaches en or massif d’un lourd, oh! mais d’un lourd! à les envoyer à la Monnaie pour les fondre, un jour de désastre. Il porte des jambières en cuir jaune, bien lacées, dessinant le muscle, et une casquette en cuir bouilli (les chapeaux s’attardent aux branches!). Sa culotte en _peau de diable_, indéchirable, peut braver la griffe des ronces; ses souliers, taillés dans la dépouille d’un crocodile, ont des semelles hautes comme un quai, larges comme une promenade; sa veste en velours fauve, couleur du pelage, pour ne pas effrayer la bête sous bois, est percée de poches innombrables fermées par d’innombrables boutons que décorent, en bas-relief, des représentations de chasses héroïques: sangliers coiffés, cerfs faisant tête. Ajoutez la carnassière avec son filet de ficelle blanche, le sac à plomb, la poire à poudre et le fusil nouveau modèle, fabriqué exprès à New-York, partant tout seul et ne se chargeant ni par la gueule ni par la culasse.