Nouveaux contes de fées pour les petits enfants

Chapter 6

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--Merci, cher prince, je reconnais là votre bonté. Je vous accepte avec joie pour cavalier, et j'espère que je ne vous ferai pas rougir.»

Rosette et Charmant commencèrent; jamais on n'avait vu une danse plus gracieuse, plus vive, plus légère; chacun les regardait avec une admiration croissante. C'était tellement supérieur à la danse d'Orangine et de Roussette, que celles-ci, ne pouvant plus contenir leur fureur, voulurent s'élancer sur Rosette pour la souffleter et lui arracher ses diamants; le roi et la reine, qui ne les perdaient pas de vue et qui devinèrent leurs intentions, les arrêtèrent et leur dirent à l'oreille:

«Prenez garde à la fée Puissante; patience, demain sera le dernier jour.»

Quand la danse fut terminée, les applaudissements éclatèrent de toute part, et chacun demanda avec instance à Rosette et Charmant de recommencer. Comme ils n'étaient pas fatigués, ils ne voulurent pas se faire prier, et exécutèrent une danse nouvelle plus gracieuse et plus légère encore que la précédente. Pour le coup, Orangine et Roussette n'y tinrent plus; la colère les suffoquait; elles s'évanouirent; on les emporta sans connaissance. Leurs visages étaient tellement enlaidis par la colère et l'envie, qu'elles n'étaient plus jolies du tout; personne ne les plaignait, parce que tout le monde voyait leur jalousie et leur méchanceté. Les applaudissements et l'enthousiasme pour Rosette devinrent si bruyants, que pour s'y soustraire elle se réfugia dans le jardin, ou Charmant la suivit; ils se promenèrent le reste de la soirée et s'entretinrent de leurs projets d'avenir, si la fée Puissante permettait à Rosette d'unir sa vie à celle de Charmant. Les diamants de Rosette brillaient d'un tel éclat que les allées où ils marchaient, les bosquets où ils s'asseyaient, semblaient éclairés par mille étoiles.

Il fallut enfin se séparer.

«A demain! dit Charmant; j'espère demain pouvoir dire: A toujours!»

Rosette monta dans sa chambre; quand elle fut déshabillée, sa riche parure alla se ranger dans un coffre plus beau que les précédents: il était en ivoire sculpté, garni de clous en turquoises. Quand Rosette fut déshabillée et couchée, elle éteignit sa bougie et dit à mi-voix:

«Ma chère, ma bonne marraine, que dois-je répondre demain au roi Charmant? Dictez ma réponse, chère marraine; quoi que vous m'ordonniez, je vous obéirai.

--Dites oui, ma chère Rosette, répondit la voix douce de la fée; c'est moi qui ai arrangé ce mariage; c'est pour vous faire connaître le roi Charmant que j'ai forcé votre père à vous faire assister à ces fêtes,»

Rosette remercia la bonne fée, et s'endormit après avoir senti sur ses deux joues le baiser maternel de sa protectrice.

V

TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE

Pendant que Rosette dormait paisiblement, le roi, la reine, Orangine et Roussette rugissaient de colère, se querellaient, s'accusaient réciproquement des succès de Rosette et de leur propre humiliation. Un dernier espoir leur restait. Le lendemain, devait avoir lieu une course en chars. Chaque char, attelé de deux chevaux, devait être conduit par une dame. On résolut de donner à Rosette un char très élevé et versant, attelé de deux jeunes chevaux fougueux et non dressés.

«Le roi Charmant n'aura pas, dit la reine, un char et des chevaux de rechange comme le cheval de selle de ce matin: il lui était facile de prendre un des siens; mais il ne pourra pas trouver un char tout attelé.»

La consolante pensée que Rosette pouvait être tuée ou grièvement blessée et défigurée le lendemain, ramena la paix entre ces quatre méchantes personnes; elles allèrent se coucher, rêvant aux meilleurs moyens de se débarrasser de Rosette, si la course en chars ne suffisait pas.

Orangine et Roussette dormirent peu, de sorte qu'elles étaient encore plus laides et plus défaites que la veille.

Rosette, qui avait la conscience tranquille et le coeur content, reposa paisiblement toute la nuit; elle avait été fatiguée de sa journée et elle dormit tard dans la matinée.

Quand elle s'éveilla, elle avait à peine le temps de faire sa toilette. La grosse fille de basse-cour lui apporta sa tasse de lait et son morceau de pain bis. C'étaient les ordres de la reine, qui voulait qu'elle fût traitée comme une servante. Rosette n'était pas difficile; elle mangea son pain grossier et son lait avec appétit, et commença sa toilette.

Le coffre d'ivoire avait disparu; elle mit, comme les jours précédents, sa robe de torchon, son aile de poule et les accessoires, et alla se regarder dans la glace.

Elle avait un costume d'amazone en satin paille brodé devant et au bas de saphirs et d'émeraudes. Sa toque était en velours blanc, ornée de plumes de mille couleurs empruntées aux oiseaux les plus rares et rattachées par un saphir gros comme un oeuf. Elle avait au cou une chaîne de montre en saphirs admirables, au bout de laquelle était une montre dont le cadran était une opale, le dessus un seul saphir taillé, et le verre un diamant. Cette montre allait toujours, ne se dérangeait jamais et n'avait jamais besoin d'être remontée.

Rosette entendit frapper à sa porte et suivit le page.

En entrant dans le salon, elle aperçut le roi Charmant, qui l'attendait avec une vive impatience; il se précipita au-devant de Rosette, lui offrit son bras et dit avec empressement:

«Eh bien, chère princesse, que vous a dit la fée? Quelle réponse me donnerez-vous?

--Celle que me dictait mon coeur, cher prince; je vous consacrerai ma vie comme vous me donnez la vôtre.

--Merci, cent fois merci, chère, charmante Rosette. Quand puis-je vous demander à votre père?

--Au retour de la course aux chars, cher prince.

--Me permettrez-vous d'ajouter à ma demande celle de conclure notre mariage aujourd'hui même? car j'ai hâte de vous soustraire à la tyrannie de votre famille, et de vous emmener dans mon royaume.»

Rosette hésitait; la voix de la fée dit à son oreille: «Acceptez». La même voix dit à l'oreille de Charmant: «Pressez le mariage, prince, et parlez au roi sans retard. La vie de Rosette est menacée, et je ne pourrai pas veiller sur elle pendant huit jours à partir de ce soir au coucher du soleil.»

Charmant tressaillit et dit à Rosette ce qu'il venait d'entendre. Rosette répondit que c'était un avertissement qu'il ne fallait pas négliger, car il venait certainement de la fée Puissante.

Elle alla saluer le roi, la reine, ses soeurs; aucun ne lui parla ni ne la regarda. Elle fut immédiatement entourée d'une foule de princes et de rois qui tous se proposaient de la demander en mariage le soir même; mais aucun n'osa lui en parler, à cause de Charmant qui ne la quittait pas.

Après le repas, on descendit pour prendre les chars; les hommes devaient monter à cheval, et les femmes conduire les chars.

On amena pour Rosette celui désigné par la reine. Charmant saisit Rosette au moment où elle sautait dans le char et la déposa à terre.

«Vous ne monterez pas dans ce char, princesse; regardez les chevaux.»

Rosette vit alors que chacun des chevaux était contenu par quatre hommes et qu'ils piaffaient et sautaient avec fureur.

Au même instant, un joli petit jockey, vêtu d'une veste de satin paille avec des noeuds bleus, cria d'une voix argentine:

«L'équipage de la princesse Rosette.»

Et on vit approcher un petit char de perles et de nacre, attelé de deux magnifiques chevaux blancs, dont les harnais étaient en velours paille orné de saphirs.

Charmant ne savait s'il devait laisser Rosette monter dans un char inconnu; il craignait encore quelque scélératesse du roi et de la reine. La voix de la fée dit à son oreille:

«Laissez monter Rosette; ce char et ces chevaux sont un présent de moi. Suivez-la partout où la mènera son équipage. La journée s'avance, je n'ai que quelques heures à donner à Rosette; il faut qu'elle soit dans votre royaume avant ce soir.»

Charmant aida Rosette à monter dans le char et sauta sur son cheval. Tous les chars partirent; celui de Rosette partit aussi: Charmant ne le quittait pas d'un pas. Au bout de quelques instants, deux chars montés par des femmes voilées cherchèrent à devancer celui de Rosette; l'un d'eux se précipita avec une telle force contre celui de Rosette qu'il l'eût inévitablement mis en pièces, si ce char n'eût pas été fabriqué par les fées: ce fut donc le char lourd et massif qui fut brisé; la femme voilée fut lancée sur des pierres, où elle resta étendue sans mouvement. Pendant que Rosette, qui avait reconnu Orangine, cherchait à arrêter ses chevaux, l'autre char s'élança sur celui de Rosette et l'accrocha avec la même violence que le premier; il éprouva aussi le même sort: il fut brisé, et la femme voilée lancée sur des pierres qui semblèrent se placer là pour la recevoir.

Rosette reconnut Roussette; elle allait descendre, lorsque Charmant l'en empêcha en disant:

«Écoutez, Rosette.

--Marchez, dit la voix; le roi accourt avec une troupe nombreuse pour vous tuer tous les deux; le soleil se couche dans peu d'heures; je n'ai que le temps de vous sauver. Laissez aller mes chevaux, abandonnez le vôtre, roi Charmant.»

Charmant sauta dans le char, près de Rosette, qui était plus morte que vive; les chevaux partirent avec une vitesse telle qu'ils faisaient plus de vingt lieues à l'heure. Pendant longtemps ils se virent poursuivis par le roi, suivi d'une troupe nombreuse d'hommes armés, mais qui ne purent lutter contre des chevaux fées; le char volait toujours avec rapidité; les chevaux redoublaient tellement de vitesse qu'ils finirent par faire cent lieues à l'heure. Ils coururent ainsi pendant six heures, au bout desquelles ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier du roi Charmant.

Tout le palais était illuminé; toute la cour, en habits de fête, attendait le roi au bas du perron.

Le roi et Rosette, surpris, ne savaient comment s'expliquer cette réception inattendue. A peine Charmant eut-il aidé Rosette à descendre du char, qu'ils virent devant eux la fée Puissante, qui lui dit:

«Soyez les bienvenus dans vos États. Roi Charmant, suivez-moi; tout est préparé pour votre mariage. Menez Rosette dans son appartement, pour qu'elle change de toilette, pendant que je vous expliquerai ce que vous ne pouvez comprendre dans les événements de cette journée. J'ai encore une heure à moi.»

La fée et Charmant menèrent Rosette dans un appartement orné et meublé avec le goût le plus exquis; elle y trouva des femmes pour la servir.

«Je viendrai vous chercher dans peu, chère Rosette, dit la fée, car mes instants sont comptés.»

Elle sortit avec Charmant et lui dit:

«La haine du roi et de la reine contre Rosette était devenue si violente, qu'ils étaient résolus à braver ma vengeance et à se défaire de Rosette. Voyant que leur ruse de la course en chars n'avait pas réussi, puisque j'ai substitué mes chevaux à ceux qui devaient tuer Rosette, ils résolurent d'employer la force. Le roi s'entoura d'une troupe de brigands qui lui jurèrent tous une aveugle obéissance; ils coururent sur vos traces, et comme le roi voyait votre amour pour Rosette et qu'il prévoyait que vous la défendriez jusqu'à la mort, il résolut de vous sacrifier aussi à sa haine. Orangine et Roussette, qui ignoraient ce dernier projet du roi, tentèrent de faire mourir Rosette par le moyen que vous avez vu, en brisant son char, petit et léger, avec les leurs, pesants et massifs. Je viens de les punir tous comme ils le méritent.

--Orangine et Roussette ont eu la figure tellement meurtrie par les pierres, qu'elles sont devenues affreuses; je les ai fait revenir de leur évanouissement, j'ai guéri leurs blessures, mais en laissant les hideuses cicatrices qui les défigurent; j'ai changé leurs riches costumes en ceux de pauvres paysannes, et je les ai mariées sur-le-champ avec deux palefreniers brutaux qui ont mission de les battre et maltraiter jusqu'à ce que leur coeur soit changé, ce qui n'arrivera sans doute jamais.

«Quant au roi et à la reine, je les ai métamorphosés en bêtes de somme, et je les ai donnés à des maîtres méchants et exigeants qui leur feront expier leur scélératesse à l'égard de Rosette. De plus ils sont tous quatre transportés dans votre royaume, et condamnés à entendre sans cesse louer Rosette et son époux.

«Il me reste une recommandation à vous faire, cher prince; cachez à Rosette la punition que j'ai dû infliger à ses parents et à ses soeurs. Elle est si bonne que son bonheur en serait troublé, et je ne veux ni ne dois faire grâce à des méchants dont le coeur est vicieux et incorrigible.»

Charmant remercia vivement la fée, et lui promit le secret. Ils allèrent chercher Rosette, qui était revêtue de la robe de noce préparée par la fée.

C'était un tissu de gaze d'or brillante, brodée de plusieurs guirlandes de fleurs et d'oiseaux en pierreries de toutes couleurs, d'une admirable beauté. Les pierreries qui formaient les oiseaux étaient disposées de manière à produire, au moindre mouvement que faisait Rosette, un gazouillement plus doux que la musique la plus mélodieuse. Rosette était coiffée d'une couronne de fleurs en pierreries plus belles encore que celles de la robe; son cou et ses bras étaient entourés d'escarboucles qui brillaient comme des soleils.

Charmant resta ébloui de la beauté de Rosette. La fée le tira de son extase en lui disant:

«Vite, vite, marchons; je n'ai plus qu'une demi-heure, après laquelle je dois me rendre près de la reine des fées, où je perds toute ma puissance pendant huit jours. Nous sommes toutes soumises à cette loi dont rien ne peut nous affranchir.»

Charmant présenta la main à Rosette; la fée les précédait; ils marchèrent vers la chapelle, qui était splendidement éclairée; Charmant et Rosette reçurent la bénédiction nuptiale. En rentrant dans les salons, ils s'aperçurent que la fée avait disparu; comme ils étaient sûrs de la revoir dans huit jours, ils ne s'en affligèrent pas. Le roi présenta la nouvelle reine à toute sa cour; tout le monde la trouva aussi charmante, aussi bonne que le roi, et chacun se sentit disposé à l'aimer comme on aimait le roi.

Par une attention très aimable, la fée avait transporté dans le royaume de Charmant la ferme où avait été élevée Rosette, et tous ses habitants. Cette ferme se trouva placée au bout du parc, de sorte que Rosette pouvait tous les jours, en se promenant, aller voir sa nourrice. La fée avait eu soin aussi de transporter dans le palais de Rosette les coffres qui contenaient les riches toilettes des fêtes auxquelles Rosette avait assisté.

Rosette et Charmant furent heureux; ils s'aimèrent toujours tendrement. Rosette ne connut jamais la terrible punition de son père, de sa mère, de ses soeurs. Quand elle demanda à Charmant comment ses soeurs se trouvaient de leur chute, il lui répondit qu'elles avaient eu le visage écorché, mais qu'elles étaient guéries, mariées, et que la fée avait défendu à Rosette de s'en occuper. Rosette n'en parla donc plus.

Quant à Orangine et Roussette, plus elles étaient malheureuses, et plus leur coeur devenait méchant; aussi restèrent-elles toujours laides et servantes de basse-cour.

Le roi et la reine, changés en bêtes de somme, n'eurent d'autre consolation que de se donner des coups de dents, des coups de pied; ils furent obligés de mener leurs maîtres aux fêtes qui se donnèrent pour le mariage de Rosette, et ils manquèrent crever de rage en entendant les éloges qu'on lui prodiguait, et en la voyant passer, belle, radieuse et adorée de Charmant.

Ils ne devaient revenir à leur forme première que lorsque leur coeur serait changé. On dit que, depuis six mille ans, ils sont toujours bêtes de somme.

LA PETITE SOURIS GRISE

I

LA MAISONNETTE

Il y avait un homme veuf qui s'appelait Prudent et qui vivait avec sa fille. Sa femme était morte peu de jours après la naissance de cette fille, qui s'appelait Rosalie.

Le père de Rosalie avait de la fortune; il vivait dans une grande maison qui était à lui: la maison était entourée d'un vaste jardin où Rosalie allait se promener tant qu'elle voulait.

Elle était élevée avec tendresse et douceur, mais son père l'avait habituée à une obéissance sans réplique. Il lui défendait d'adresser des questions inutiles et d'insister pour savoir ce qu'il ne voulait pas lui dire. Il était parvenu, à force de soin et de surveillance, à presque déraciner en elle un défaut malheureusement trop commun, la curiosité.

Rosalie ne sortait jamais du parc, qui était entouré de murs élevés. Jamais elle ne voyait personne que son père; il n'y avait aucun domestique dans la maison; tout semblait s'y faire de soi-même; Rosalie avait toujours ce qu'il lui fallait, soit en vêtements, soit en livres, soit en ouvrages ou en joujoux. Son père l'élevait lui-même, et Rosalie, quoiqu'elle eût près de quinze ans, ne s'ennuyait pas et ne songeait pas qu'elle pouvait vivre autrement et entourée de monde.

Il y avait au fond du parc une maisonnette sans fenêtres et qui n'avait qu'une seule porte, toujours fermée. Le père de Rosalie y entrait tous les jours, et en portait toujours sur lui la clef; Rosalie croyait que c'était une cabane pour enfermer les outils du jardin; elle n'avait jamais songé à en parler. Un jour qu'elle cherchait un arrosoir pour ses fleurs, elle dit à son père:

«Mon père, donnez-moi, je vous prie, la clef de la maisonnette du jardin.

--Que veux-tu faire de cette clef, Rosalie?

--J'ai besoin d'un arrosoir; je pense que j'en trouverai un dans cette maisonnette.

--Non, Rosalie, il n'y a pas d'arrosoir là dedans.»

La voix de Prudent était si altérée en prononçant ces mots, que Rosalie le regarda et vit avec surprise qu'il était pâle et que la sueur inondait son front.

«Qu'avez-vous, mon père? dit Rosalie effrayée.

--Rien, ma fille, rien.

--C'est la demande de cette clef qui vous a bouleversé, mon père: qu'y a-t-il donc dans cette maison, qui vous cause une telle frayeur?

--Rosalie, tu ne sais ce que tu dis: va chercher ton arrosoir dans la serre.

--Mais, mon père, qu'y a-t-il dans cette maisonnette?

--Rien qui puisse t'intéresser, Rosalie.

--Mais pourquoi y allez-vous tous les jours sans jamais me permettre de vous accompagner?

--Rosalie, tu sais que je n'aime pas les questions, et que la curiosité est un vilain défaut.»

Rosalie ne dit plus rien, mais elle resta pensive. Cette maisonnette, à laquelle elle n'avait jamais songé, lui trottait dans la tête.

«Que peut-il y avoir là dedans? se disait-elle. Comme mon père a pâli quand j'ai demandé d'y entrer!... Il pensait donc que je courais quelque danger en y allant!... Mais pourquoi lui-même y va-t-il tous les jours?... C'est sans doute pour porter à manger à la bête féroce qui s'y trouve renfermée.... Mais s'il y avait une bête féroce, je l'entendrais rugir ou s'agiter dans sa prison; jamais on n'entend aucun bruit dans cette cabane; ce n'est donc pas une bête! D'ailleurs elle dévorerait mon père quand il y va,... à moins qu'elle ne soit attachée.... Mais si elle est attachée, il n'y a pas de danger pour moi non plus. Qu'est-ce que cela peut être?... Un prisonnier!... Mais mon père est bon; il ne voudrait pas priver d'air et de liberté un malheureux innocent!... Il faudra absolument que je découvre ce mystère.... Comment faire?... Si je pouvais soustraire à mon père cette clef, seulement pour une demi-heure! Peut-être l'oubliera-t-il un jour....»

Elle fut tirée de ses réflexions par son père, qui l'appelait d'une voix altérée.

«Me voici, mon père; je rentre.»

Elle rentra en effet et examina son père, dont le visage pâle et défait indiquait une vive agitation. Plus intriguée encore, elle résolut de feindre la gaieté et l'insouciance pour donner de la sécurité à son père, et arriver ainsi à s'emparer de la clef, à laquelle il ne penserait peut-être pas toujours si Rosalie avait l'air de n'y plus songer elle-même.

Ils se mirent à table; Prudent mangea peu, et fut silencieux et triste, malgré ses efforts pour paraître gai. Rosalie montra une telle gaieté, une telle insouciance, que son père finit par retrouver sa tranquillité accoutumée.

Rosalie devait avoir quinze ans dans trois semaines; son père lui avait promis pour sa fête une agréable surprise. Quelques jours se passèrent; il n'y en avait plus que quinze à attendre.

Un matin Prudent dit à Rosalie:

«Ma chère enfant, je suis obligé de m'absenter pour une heure. C'est pour tes quinze ans que je dois sortir. Attends-moi dans la maison, et, crois-moi, ma Rosalie, ne te laisse pas aller à la curiosité. Dans quinze jours tu sauras ce que tu désires tant savoir, car je lis dans ta pensée; je sais ce qui t'occupe. Adieu, ma fille, garde-toi de la curiosité.»

Prudent embrassa tendrement sa fille et s'éloigna comme s'il avait de la répugnance à la quitter.

Quand il fut parti, Rosalie courut à la chambre de son père, et quelle fut sa joie en voyant la clef oubliée sur la table!

Elle la saisit et courut bien vite au bout du parc; arrivée à la maisonnette, elle se souvint des paroles de son père: _Garde-toi de la curiosité_; elle hésita et fut sur le point de reporter la clef sans avoir regardé dans la maisonnette, lorsqu'elle entendit sortir un léger gémissement; elle colla son oreille contre la porte et entendit une toute petite voix qui chantait doucement:

Je suis prisonnière, Et seule sur la terre. Bientôt je dois mourir, D'ici jamais sortir.

«Plus de doute, se dit-elle; c'est une malheureuse créature que mon père tient enfermée.»

Et frappant doucement à la porte, elle dit:

«Qui êtes-vous et que puis-je faire pour vous?

--Ouvrez-moi, Rosalie; de grâce, ouvrez-moi.

--Mais pourquoi êtes-vous prisonnière? N'avez-vous pas commis quelque crime?

--Hélas! non, Rosalie; c'est un enchanteur qui me retient ici. Sauvez-moi, et je vous témoignerai ma reconnaissance en vous racontant ce que je suis.»

Rosalie n'hésita plus, sa curiosité l'emporta sur son obéissance; elle mit la clef dans la serrure; mais sa main tremblait et elle ne pouvait ouvrir; elle allait y renoncer, lorsque la petite voix continua:

«Rosalie, ce que j'ai à vous dire vous instruira de bien des choses qui vous intéressent; votre père n'est pas ce qu'il paraît être.»

A ces mots, Rosalie fit un dernier effort; la clef tourna et la porte s'ouvrit.

II

LA FÉE DÉTESTABLE

Rosalie regarda avidement; la maisonnette était sombre; elle ne voyait rien; elle entendit la petite voix qui dit:

«Merci, Rosalie, c'est à toi que je dois ma délivrance.»

La voix semblait venir de terre; elle regarda, et aperçut dans un coin deux petits yeux brillants qui la regardaient avec malice.

«Ma ruse a réussi, Rosalie, pour te faire céder à ta curiosité. Si je n'avais chanté et parlé, tu t'en serais retournée et j'étais perdue. Maintenant que tu m'as délivrée, toi et ton père vous êtes en mon pouvoir.»

Rosalie, sans bien comprendre encore l'étendue du malheur qu'elle avait causé par sa désobéissance, devina pourtant que c'était une ennemie dangereuse que son père retenait captive, et elle voulut se retirer et fermer la porte.

«Halte-là, Rosalie, il n'est plus en ton pouvoir de me retenir dans cette odieuse prison, d'où je ne serais jamais sortie si tu avais attendu tes quinze ans.»

Au même moment la maisonnette disparut; la clef seule resta dans les mains de Rosalie consternée. Elle vit alors près d'elle une petite Souris grise qui la regardait avec ses petits yeux étincelants et qui se mit à rire d'une petite voix discordante.

«Hi! hi! hi! quel air effaré tu as, Rosalie! En vérité, tu m'amuses énormément. Que tu es donc gentille d'avoir été si curieuse! Voilà près de quinze ans que je suis enfermée dans cette affreuse prison, ne pouvant faire du mal à ton père, que je hais, et à toi que je déteste parce que tu es sa fille.

--Et qui êtes-vous donc, méchante Souris?