Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Part 3

Chapter 33,634 wordsPublic domain

A vingt ans--et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de rente,--s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl était bien fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante le défendait,--armure occulte, mais à l'épreuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner d'essentielles déchéances.

Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce que tu voudras_!» qui brûlaient l'oreille.--Et puis, sa nature était si insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'étaient engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.

--Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!... Chevauchées, parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres, causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi, d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler intimes.

*

* *

Cependant... elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de contrariété,--presque d'impatience,--inintelligible.

Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis, désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.

Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:

--Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--même sans te prévenir, d'une heure à l'autre.--Avec mon diamant, je suis libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,--tiens, tu serais seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas davantage?... Merci!

Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte, que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,--un léger haussement d'épaules, même, depuis peu.--Aux: «--Que te prend-il, chère Simone?...» elle répondait, grave, en regardant le vague:--«Tu verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause _de ma mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'écriait-il.--Ah! si seulement tu étais un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre--où son amant l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui, elle paraissait avoir oublié sa petite scène!... De sorte que, sans accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant, concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité puissante le rassurait.

*

* *

Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient de l'arbalète sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalète de jadis,--la _trop_ singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à envoyer, s'écria, tout à coup,--après un de ces longs regards dans le vague:

--Tiens! suis-je bête! Et ça?

En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et les flaques stagnantes de la Loire.

--Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle.

Et elle riait.

--Simone! es-tu folle?... répondit-il.

Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse, arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:--une étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule.

Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis, jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,--et d'un timbre qu'il n'avait pas entendu:

--_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et là,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté cher, ma première danse, de toi?--Dame, aussi! quand on étouffe!... Ah! ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!--Te voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, à présent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.--Comment! tu dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une gifle?...--C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être battue!_ (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines dilatées, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des phrases une bonne dégelée!--Tu vas me laisser là ta politesse, à présent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _Là! tu es pâle! tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu étais un mâle!_

A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se dégageant, après un silence, et tranquille:

--Une cravache me sera mieux en main! dit-il.

Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.--Trois heures après, Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre suivante, apportée de Nantes, par exprès:

«Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un «mâle»,--et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des volées à celle qui m'est chère,--j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau, pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques explications.

«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais, toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les étoiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native, je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne fût-ce qu'essayer de te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi, qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule), chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»

«Compliments, regrets et bonne chance!

«GEOFFROY[2].»

[2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve guère le ton de cette lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué ici.

Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts:

--Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un rêveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-là _qui savent comprendre une femme_... soient si...

Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate fille,--hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!) sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux Incurables,--son mal étant _essentiel_,--c'est-à-dire de ceux dont _on ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _guérir_.

SOEUR NATALIA

_A Madame la comtesse de Poli._

«Oh! quand ma dernière heure Viendra fixer mon sort, Obtenez que je meure De la plus sainte mort.»

(_Vieux cantique à NOTRE-DAME._)

Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un monastère de franciscaines du tiers ordre;--ce cloître, bien qu'en vue d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère. Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des fossés, l'isolement, la route poudreuse.

Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces radieuses,--une Mère céleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_.

Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à soeur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée:

--Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse--et votre sainte image au fond de toutes les pensées--que je vais m'exiler d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir! Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte, comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs, ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile, voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux plus... j'étouffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu!

Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de lumière, aux yeux baissés aussi,--mais vers quels Cieux et quelles étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la route,--qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune illuminant la campagne.

--Juan! cria-t-elle.

A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur, aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval, enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui.

--O Natalia! dit-il.

La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.

*

* *

Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son coeur avait espérées.

Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial, sans même la joie d'un enfant;--son amant, fatigué d'elle, était disparu.

Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre qui lui annonçait la solitude:--elle ne se plaignit pas, résolue à ne pas survivre.

En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,--une candide pensée,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois, pour un suprême adieu, la Madone de jadis.

Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle s'achemina vers le monastère,--vers la chapelle, plutôt! car elle ne pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le saint portail.

Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement. Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... Là-bas, seulement, sous la lampe toujours claire, la Madone.

Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue aux pieds de Celle qui pardonne:

--Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,--alors que la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir, bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant consoler!...

*

* *

Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême, chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase, car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:

«--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée, accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes voeux: nulle d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.»

L'AMOUR DU NATUREL

_A Monsieur Emile Michelet_.

L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux.

NAPOLÉON BONAPARTE.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d'Apremont.

Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa,--bref, n'excédant pas, en sa modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre--et que c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms: DAPHNIS ET CHLOÉ.

Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais discrète,--bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage, il heurta, poliment, à la porte.

--Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants.

Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur de l'idyllique habitation.

M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,--et d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un complet de deuil, en étoffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants--et leur air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.

Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue.

Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé, regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie, quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en tout récent melchior,--complétaient l'ameublement du réduit nomade.

Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet inespéré rayon de soleil!... Vous déjeunez avec nous sans façons, n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du café, même;--Chloé, vite un couvert de plus!

Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et, par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.

«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins de Paris--et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les vacances!... Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage: voyons.»

--Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre champêtre.

On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas commença sur-le-champ.

--Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans détours: mais--en vain!

M. C** les regarda:

--Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines!

--Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.

--Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention nouvelle.

A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes amphitryons:

--Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il.

--Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées, lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé, studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus... mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette _fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie.

M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.

--Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!

--Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en essuyant une invisible larme.

--Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui, pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des légendes?

--Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez...

--Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!... de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre:

Je songe en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!