Nouveaux contes bleus

Chapter 13

Chapter 133,875 wordsPublic domain

«Nous voici, mon enfant, dit la fée des eaux, qui prit la parole comme la plus âgée; nous avons entendu ce que tu disais; le voeu que tu as formé te fait honneur; mais, si nous pouvons t'aider dans le projet que tu as conçu, toi seul tu peux l'exécuter. Nous pouvons bien prolonger de quelque temps l'existence de ta grand'mère; mais, pour qu'elle vive toujours, il te faut aller au Château de la Vie, à quatre grandes journées d'ici, du côté de la Sicile. Là se trouve la fontaine d'immortalité. Si tu peux accomplir chacune de ces quatre journées sans te détourner de ton chemin, si, arrivé au château, tu peux répondre aux trois questions que t'adressera une voix invisible, tu trouveras là-bas ce que tu désires; mais, mon enfant, réfléchis bien avant de prendre ce parti, car il y a plus d'un danger sur la route. Si une seule fois tu manques d'atteindre le but de ta journée, non seulement tu n'obtiendras pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d'où nul n'est revenu.

--Je pars, Madame, répondit Gracieux.

--Mais, dit la fée des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne connais pas même le chemin.

--N'importe! reprit Gracieux; vous ne m'abandonnerez pas, belles dames, et, pour sauver ma grand'mère, j'irais au bout du monde.

--Attends, dit la fée des bois; et, détachant le plomb d'une vitre brisée, elle le mit dans le creux de sa main.

Et voici le plomb qui se met à fondre et à bouillir sans que la fée paraisse incommodée de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le métal, qui s'y fige en mille formes variées.

--Que vois-tu dans tout cela? dit la fée à Gracieux.

--Madame, répondit-il, après avoir regardé avec attention, il me semble que j'aperçois un chien épagneul avec une grande queue et de grandes oreilles.

--Appelle-le, dit la fée?

Aussitôt voilà qu'on entend aboyer, et que du milieu du métal sort un chien noir et couleur de feu, qui se met à gambader et à sauter autour de Gracieux.

--Ce sera ton compagnon, dit la fée; tu le nommeras Fidèle; il te montrera la route, mais je te préviens que c'est à toi de le conduire, et non pas à lui de te mener. Si tu le fais obéir, il te servira; si tu lui obéis, il te perdra.

--Et moi, dit la fée des eaux, ne te donnerai-je rien, mon pauvre Gracieux?

Et, regardant autour d'elle, la dame vit à terre un morceau de papier que de son pied mignon elle poussa dans le foyer. Le papier prit feu; quand la flamme fut passée, on vit des milliers de petites étincelles qui couraient l'une après l'autre, comme des nonnes qui à la nuit de Noël se rendent à la chapelle, ayant chacune un cierge en main. La fée suivit d'un oeil curieux toutes ces étincelles; quand la dernière fut près de s'éteindre, elle souffla sur le papier; soudain on entendit un petit cri d'oiseau; une hirondelle sortit tout effrayée, alla se heurter à tous les coins de la chambre et finit par s'abattre sur l'épaule de Gracieux.

--Ce sera ta compagne, dit la fée des eaux, tu la nommeras Pensive; elle te montrera la route, mais je te préviens que c'est à toi de la conduire, et non pas à elle de te mener. Si tu la fais obéir, elle te servira; si tu lui obéis, elle te perdra.

--Remue cette cendre noire, ajouta la bonne fée des eaux, peut-être y trouveras-tu quelque chose.

Gracieux obéit; sous la cendre du papier, il prit un flacon de cristal de roche qui brillait comme du diamant; c'est là-dedans, lui dit la fée, qu'il devait recueillir l'eau d'immortalité: elle eût brisé tout vase fait de la main des hommes. A côté du flacon, Gracieux trouva un poignard à lame triangulaire. C'était bien autre chose que le stylet de son père le pêcheur auquel on lui défendait de toucher; avec cette arme on pouvait braver le plus fier ennemi.

--Ma soeur, vous ne serez pas plus généreuse que moi, dit l'autre fée; et, prenant une paille de la seule chaise qu'il y eut dans la maison, elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitôt, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout incrustée de nacre et d'or; une seconde paille donna une cartouchière que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait à merveille: on eût dit d'un prince qui partait en chasse. Il était si beau que sa grand'mère en pleurait de joie et d'attendrissement.

Les deux fées disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui recommandant bien de l'attendre, et il se mit à deux genoux pour lui demander sa bénédiction. L'aïeule lui fit un beau sermon pour lui recommander d'être patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais s'écarter du droit chemin, «non pas pour moi, ajouta la vieille, qui accepte la mort de grand coeur, et qui regrette le voeu que tu as formé, mais pour toi, mon enfant, pour que tu reviennes; je ne veux pas mourir sans que tu me fermes les jeux».

Il était tard; Gracieux se coucha par terre, trop agité, à ce qu'il croyait, pour s'assoupir. Mais le sommeil l'eût bientôt surpris; il dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand'mère regardait la figure de son cher enfant éclairée par la lueur vacillante de la lampe, et ne pouvait se lasser de l'admirer en soupirant.

III

De grand matin, quand l'aube pointait à peine, l'hirondelle se mit à gazouiller et Fidèle à tirer la couverture: «Partons, maître, partons, disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait par le don des fées; déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.»

Gracieux embrassa une dernière fois sa vieille amie et prit le chemin qui mène à Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en chassant les moucherons; Fidèle caressait son jeune maître ou courait devant lui.

Ils n'étaient pas encore à deux lieues de la ville, que Gracieux vit Fidèle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes régulières, traînant avec elles toutes leurs provisions.

--Où allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles répondirent:

--Au Château de la Vie.

Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'étaient mises aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au Château de la Vie, pour boire à la fontaine d'immortalité. On marcha de compagnie, comme gens qui suivent la même route. Pensive présenta à Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrément. L'amitié vient vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons étaient inséparables.

Aller tout droit n'est pas le goût des papillons; aussi l'ami de Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes; Gracieux, qui de sa vie n'avait été libre, et qui n'avait jamais vu tant de fleurs ni tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon, il ne s'inquiétait pas plus de la journée que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout de quelques lieues son nouvel ami se sentit fatigué.

--N'allons pas plus loin, disait-il à Gracieux; vois comme cette nature est belle; que ces fleurs sentent bon! comme ces champs embaument! restons ici; c'est ici qu'est la vie.

--Marchons, disait Fidèle, la journée est longue et nous ne sommes qu'au début.

--Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l'horizon infini; allons toujours en avant.

Gracieux, rentré en lui-même, fit de sages raisonnements au papillon qui voltigeait toujours de droite et de gauche, ce fut en vain.

--Que m'importe? disait l'insecte; hier j'étais chenille, ce soir je ne serai rien, je veux jouir aujourd'hui. Et il s'abattit sur une rose de Paestum toute grande ouverte.

Le parfum était si fort que le pauvre papillon en fut asphyxié; Gracieux essaya en vain de le rappeler à la vie, et, après l'avoir pleuré, il le mit avec une épingle à son chapeau comme une cocarde.

Vers midi, ce fut le tour des cigales de s'arrêter.

--Chantons, disaient-elles; la chaleur va nous accabler, si nous luttons contre la force du jour. Il est si bon de vivre dans un doux repos! Viens, Gracieux, nous t'égayerons, et tu chanteras avec nous.

--Écoutons-les, disait Pensive, elles chantent si bien!

Mais Fidèle ne voulait pas s'arrêter; il avait du feu dans les veines, il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir après l'importun.

Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche à miel toute chargée de butin.

--Où vas-tu? lui dit-il.

--Je retourne chez moi, répondit l'abeille, et ne veux pas quitter ma ruche.

--Eh quoi! reprit Gracieux, laborieuse comme tu es, vas-tu faire comme la cigale et renoncer à ta part d'immortalité?

--Ton Château est trop loin, répondit l'abeille, je n'ai pas ton ambition. Mon oeuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien à tes voyages; pour moi, le travail, c'est la vie.

Gracieux fut un peu ému d'avoir perdu dès le premier jour tant de compagnons de route; mais, en pensant avec quelle facilité il avait fourni la première étape, son coeur fut plein de joie; il caressa Fidèle, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et s'endormit plein d'espoir en rêvant à sa grand'mère et aux deux fées.

IV

Le lendemain, dès l'aurore, Pensive avertit son jeune maître.

--Partons, disait-elle. Déjà la mer blanchit à la plage, l'oiseau chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.

--Un moment, répondait Fidèle; la journée n'est pas longue; avant midi nous verrons les temples de Paestum, où nous devons nous arrêter ce soir.

--Les fourmis sont déjà en route, reprenait Pensive: le chemin est plus difficile qu'hier et le temps plus lourd; partons.

Gracieux avait vu en songe sa grand'mère qui lui souriait; aussi se mit-il en marche avec une ardeur plus vive que la veille. Le jour était splendide: à droite, la mer qui poussait doucement ses vagues bleuâtres et les déroulait sur le sable en murmurant; à gauche, dans le lointain, des montagnes bordées d'une teinte rosée; dans la plaine, de grandes herbes toutes parsemées de fleurs, un chemin planté d'aloès, de jujubiers et d'acanthes; en face, un horizon sans nuages. Gracieux, ravi de plaisir et d'espérance, se croyait déjà au but du voyage. Fidèle bondissait au milieu des champs et mettait en fuite les perdrix effrayées; Pensive se perdait dans le ciel et jouait avec la lumière. Tout à coup, au milieu des roseaux, Gracieux aperçut une belle chevrette qui le regardait avec des yeux languissants, comme si elle l'appelait. L'enfant s'approcha; la chevrette bondit, mais sans s'éloigner de beaucoup. Trois fois elle recommença le même manège, comme si elle agaçait Gracieux.

--Suivons-la, dit Fidèle; je lui couperai le chemin, nous l'aurons bientôt prise.

--Où est Pensive? dit l'enfant.

--Qu'importe, maître? reprit Fidèle; c'est l'affaire d'un instant. Fiez-vous à moi, je suis né pour la chasse; la chevrette est à nous.

Gracieux ne se le fit pas dire deux fois; tandis que Fidèle faisait un détour, il courut après la chevrette, qui s'arrêtait entre les arbres, comme pour se laisser prendre, et bondissait dès que la main du chasseur l'effleurait. «Courage, maître!» cria Fidèle en débusquant; mais d'un coup de tête chevrette lança le chien en l'air et s'enfuit plus vite que le vent.

Gracieux s'élança à sa poursuite; Fidèle, les yeux et la gueule enflammés, courait et jappait comme un furieux; ils franchissaient fossés, sillons, branchages, sans que rien arrêtât leur audace. La chevrette fatiguée perdait du terrain; Gracieux redoublait d'ardeur, déjà il étendait la main pour saisir sa proie, quand tout à coup, le sol lui manquant sous les pieds, il roula avec son imprudent compagnon dans un piège qu'on avait couvert de feuillages.

Il n'était pas remis de sa chute, que la chevrette s'approchant du bord leur cria:

--Vous êtes trahis; je suis la femme du roi des loups qui vous mangera tous les deux.

Disant cela, elle disparut.

--Maître, dit Fidèle, la fée avait raison en vous recommandant de ne pas me suivre; nous avons fait une sottise, c'est moi qui vous ai perdu.

--Au moins, dit Gracieux, nous défendrons notre vie.

Et, prenant sa carabine, il y mit double charge pour attendre le roi des loups.

Plus calme alors, il regarda la fosse profonde où il était tombé; elle était trop haute pour qu'il en pût sortir, c'est dans ce trou qu'il lui fallait recevoir la mort. Fidèle comprit les regards de son ami.

--Maître, dit-il, si vous me preniez dans vos bras et si vous me lanciez de toutes vos forces, peut-être arriverais-je au bord; une fois dehors je vous aiderais.

Gracieux n'avait pas grand espoir. Trois fois il essaya de pousser Fidèle, trois fois le pauvre animal retomba; enfin, au quatrième effort, le chien attrapa quelques racines, et s'aida si bien de la gueule et des pattes, qu'il sortit de ce tombeau. Aussitôt il poussa dans la fosse des branches coupées qui se trouvaient au bord:

--Maître, dit-il, fichez ces branches dans la terre et faites-vous une échelle. Pressez-vous, pressez-vous, ajouta-t-il, j'entends les hurlements du roi des loups.

Gracieux était adroit et agile. La colère doubla ses forces; en moins d'un instant il fut dehors. Là, il assura son poignard dans sa ceinture, changea la capsule de sa carabine, et, se plaçant derrière un arbre, il attendit de pied ferme l'ennemi.

Soudain il entendit un cri effroyable: une bête horrible, avec des crocs grands comme les défenses d'un sanglier, accourait sur lui par bonds énormes; Gracieux l'ajusta d'une main émue, et tira. Le coup avait porté, l'animal tourna sur lui-même en hurlant; mais aussitôt il reprit son élan, «Rechargez votre carabine, pressez-vous, maître», cria Fidèle, qui se jeta courageusement à la face du monstre, et le prit au cou à belles dents.

Le loup n'eut qu'à secouer la tête pour jeter à terre le pauvre chien, il l'eût avalé d'une bouchée, si Fidèle ne lui eût glissé dans la gueule en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son compagnon; il s'avança hardiment et lira son second coup, en visant à l'épaule. Le loup tomba; mais, se relevant par un effort suprême, il se jeta sur le chasseur, qu'il renversa sous lui. En recevant ce choc terrible, Gracieux se crut perdu; mais, sans perdre courage, et appelant les bonnes fées à son aide, il prit son poignard et l'enfonça dans le coeur de l'animal, qui, prêt à dévorer son ennemi, tout à coup tendit les membres et mourut.

Couvert de sang et d'écume, Gracieux se releva tout tremblant et s'assit sur un arbre renversé. Fidèle se traîna près de lui sans oser le caresser, car il sentait combien il était coupable.

--Maître, disait-il, qu'allons-nous devenir? La nuit approche, et nous sommes si loin de Paestum!

--Il faut partir, s'écria l'enfant; et il se leva; mais il était si faible qu'il fut obligé de se rasseoir.

Une soif brûlante le dévorait; il avait la fièvre, tout tournait autour de lui. Alors, songeant à sa grand'mère, il se mit à pleurer. Avoir oublié sitôt de si belles promesses et mourir dans ce pays d'où l'on ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d'une chevrette: quels remords avait le pauvre Gracieux! Comme elle finissait tristement, cette journée si bien commencée!

Bientôt on entendit des hurlements sinistres; c'étaient les frères du roi des loups qui l'appelaient et qui accouraient à son secours. Gracieux embrassa Fidèle, c'était son seul ami; il lui pardonna une imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie; puis il coula un lingot dans sa carabine, fit sa prière aux bonnes fées, leur recommanda sa grand'mère et se disposa à mourir.

--Gracieux! Gracieux! où êtes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait être que celle de Pensive.

Et l'hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tête de son maître.

--Du courage! disait-elle; les loups sont encore loin. Il y a tout près d'ici une source pour étancher votre soif et arrêter le sang de vos blessures, et j'ai vu dans les herbes un sentier caché qui peut nous conduire à Paestum.

Gracieux et Fidèle se traînèrent jusqu'au ruisseau, tremblants de crainte et d'espérance; puis ils s'engagèrent dans le chemin couvert, un peu ranimés par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil était couché; on marcha dans l'ombre pendant quelques heures, et, quand la lune se leva, on était hors de danger. Restait une route pénible et dangereuse pour qui n'avait plus l'ardeur du matin: des marais à traverser, des fossés à franchir, des fourrés où l'on se déchirait la figure et les mains; mais, en songeant qu'il pouvait réparer sa faute et sauver sa grand'mère. Gracieux avait le coeur si léger, qu'à chaque pas ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, après mille fatigues, on arriva à Paestum comme les étoiles allaient marquer minuit.

Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, après avoir remercié Pensive, il s'endormit ayant à ses pieds Fidèle, meurtri, sanglant et silencieux.

V

Le sommeil ne fut pas long; Gracieux était debout avant le jour, qui se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les fourmis qui avaient élevé un monceau de sable, et qui y enterraient les grains de la moisson nouvelle. Toute la république était en mouvement. Chaque fourmi allait, venait, parlait à sa voisine, recevait ou donnait des ordres; on traînait des brins de paille, on voiturait de petits morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des provisions: c'était tout un établissement pour l'hiver.

--Eh quoi! dit Gracieux aux fourmis, n'allez-vous plus au Château de la Vie? Renoncez-vous à l'immortalité?

--Nous avons assez travaillé, lui répondit une des ouvrières; le jour de la récolte est venu. La route est longue, l'avenir incertain, et nous sommes riches. C'est aux fous à compter sur le lendemain, le sage use de l'heure présente; quand on a honnêtement amassé, la vraie philosophie, c'est de jouir.

Fidèle trouva que la fourmi avait raison; mais, comme il n'osait plus donner de conseils, il se contenta de secouer la tête en partant; Pensive, au contraire, dit que la fourmi n'était qu'une égoïste; s'il n'y avait qu'à jouir dans la vie, le papillon était plus sage qu'elle. En même temps, et plus vive que jamais, Pensive s'envola à tire-d'aile pour éclairer le chemin.

Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu'il regrettât un peu la chevrette, il se promettait que, le troisième jour, rien ne le détournerait de sa route. Fidèle, l'oreille déchirée, suivait en boitant son jeune maître, et ne semblait pas moins rêveur que lui. Vers midi on chercha un lieu favorable pour s'arrêter quelques instants. Le temps était moins brûlant que la veille, il semblait qu'on eût changé de pays et de saison. La route traversait des prés récemment fauchés pour la seconde fois, ou de beaux vignobles chargés de raisin; elle était bordée de grands figuiers tout couverts de fruits où bourdonnaient des milliers d'insectes; il y avait à l'horizon des vapeurs dorées, l'air était doux et tiède; tout invitait au repos.

Dans la plus belle des prairies, auprès d'un ruisseau qui répandait au loin la fraîcheur, à l'ombre des platanes et des frênes, Gracieux aperçut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couchés à terre, ils faisaient cercle autour d'un vieux taureau qui semblait leur chef et leur roi. Gracieux s'en approcha civilement et fut reçu avec politesse. D'un signe de tête on l'invita à s'asseoir, on lui montra de grandes jattes pleines de fromages et de lait. Notre voyageur admirait le calme et la gravité de ces paisibles et puissants animaux. On eût dit autant de sénateurs romains sur leurs chaises curules. L'anneau d'or qu'ils portaient au nez ajoutait encore à la majesté de leur aspect. Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille, songeait malgré lui qu'il serait bon de vivre au sein de cette paix et de cette abondance; si le bonheur était quelque part, c'était là sans doute qu'il fallait le chercher.

Fidèle partageait l'avis de son maître. On était au moment où les cailles passent en Afrique; la terre était couverte d'oiseaux fatigués qui reprenaient des forces avant de traverser la mer. Fidèle n'eut qu'à se baisser pour faire une chasse de prince; repu de gibier, il se coucha aux pieds de Gracieux, et se mit à ronfler.

Quand les buffles eurent fini de ruminer, Gracieux, qui jusque-là avait craint d'être indiscret, engagea la conversation avec le taureau, qui montrait un esprit cultivé et qui avait une grande expérience.

--Êtes-vous, lui demanda-t-il, les maîtres de ce riche domaine?

--Non, répondit le vieux buffle; nous appartenons, comme tout le reste, à la fée Crapaudine, reine des Tours Vermeilles, la plus riche de toutes les fées.

--Qu'exige-t-elle de vous? reprit Gracieux.

--Rien que de porter cet anneau d'or au nez, et de lui payer une redevance de laitage, reprit le taureau; tout au plus de lui donner de temps en temps quelqu'un de nos enfants pour régaler ses hôtes. A ce prix nous jouissons de notre abondance dans une parfaite sécurité; aussi n'avons-nous rien à envier sur la terre; il n'est personne de plus heureux que nous.

--N'avez-vous jamais entendu parler du Château de la Vie et de la Fontaine d'immortalité? dit timidement Gracieux, qui, sans savoir pourquoi, rougissait de faire cette question.

--Chez nos pères, répondit le taureau, il y avait quelques anciens qui parlaient encore de ces chimères; plus sages que nos aïeux, nous savons aujourd'hui qu'il n'y a d'autre bonheur que de ruminer et de dormir.

Gracieux se leva tristement pour se remettre en chemin et demanda ce que c'était que ces tours carrées et rougeâtres qu'il apercevait dans le lointain.

--Ce sont les Tours Vermeilles, répondit le taureau; elles ferment la route; il vous faut passer par le château de Crapaudine pour continuer votre voyage. Vous verrez la fée, mon jeune ami, elle vous offrira l'hospitalité et la fortune. Faites comme vos devanciers, croyez-moi; tous ont accepté les bienfaits de notre maîtresse, tous se sont bien trouvés de renoncer à leurs rêves pour vivre heureux.

--Et que sont-ils devenus? demanda Gracieux.

--Ils sont devenus buffles comme nous, reprit tranquillement le taureau, qui, n'ayant pas achevé sa sieste, baissa la tête et s'endormit.

Gracieux tressaillit et réveilla Fidèle, qui ne se leva qu'en grommelant. Il appela Pensive; Pensive ne répondît pas: elle causait avec une araignée qui avait étendu entre deux branches de frêne une grande toile qui brillait au soleil et qui était pleine de moucherons.

--Pourquoi, disait l'araignée à l'hirondelle, pourquoi ce long voyage? à quoi bon changer de climat et attendre ta vie du soleil, du temps ou d'un maître? Regarde-moi, je ne dépends de personne et tire tout de moi-même. Je suis ma maîtresse, je jouis de mon art et de mon génie: c'est à moi que je ramène le monde, rien ne peut troubler ni mes calculs ni un bonheur que je ne dois qu'à moi seule.

Trois fois Gracieux appela Pensive qui ne l'entendait pas; elle était en admiration devant sa nouvelle amie. A chaque instant quelque moucheron étourdi se jetait dans la toile, et chaque fois l'araignée, en hôtesse attentive, offrait la proie nouvelle à sa compagne étonnée, quand tout à coup un souffle passa, un souffle si léger que la plume de l'hirondelle n'en fut pas même effleurée. Pensive chercha l'araignée; la toile était jetée aux vents, et la pauvre bestiole pendait par une patte à son dernier fil, quand un oiseau l'emporta en passant.

VI