Chapter 11
Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais, une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune. Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt, et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:
--Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu n'aurais pas ces opanques.
Alors il lui dit:--Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces opanques?
La vieille lui dit:--Je suis ta fortune.
En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant:
--Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui donc t'a donnée à moi?
Et la vieille lui dit:
--C'est le Destin.
--Où est le Destin? demanda-t-il.
--Va et cherche-le, lui répondit-elle en se rendormant.
Alors il partit et s'en alla chercher le Destin.
Après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans ce bois il trouva un ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin; l'ermite lui dit:
--Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.
Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et, quand il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du logis. Après le souper, le Destin se coucha, l'autre en fit autant. Vers minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:
--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues au monde: donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!
Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la chambre des ducats tout brillants en disant:
--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!
Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot.
Après souper tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:
--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la lumière, donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!
Et voilà le Destin qui se lève, il ouvre un coffre d'argent; mais cette fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le destin sema cet argent sur la terre en disant:
--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!
Au point du jour la maison avait disparu, et à sa place il y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin la maison diminuait, jusqu'à ce qu'enfin il n'y eut plus qu'une misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint le soir, le Destin prit une croûte de pain dur, en cassa la moitié et la donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper: quand ils l'eurent mangé, ils se couchèrent.
Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on distinguait une voix qui disait:
--Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit: donne-leur quelque chose à ton bon plaisir.
Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et, ce faisant, il disait:
--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie.
Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais comme au premier jour. Alors pour la première fois le Destin parla à son hôte et lui dit:
--Pourquoi es-tu venu?
Celui-ci conta en détail sa misère; et comment il était venu pour demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise fortune. Le Destin lui répondit:
--Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats, et ce qui a suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit. Il restera heureux jusqu'à la fin. Mais, puisque tu as pris tant de peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.
L'hôte remercia le Destin bien des fois et partit. Quand il fut de retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:
--Frère, donne-moi Miliza, tu vois que sans elle je suis seul au monde!
Et le frère répondit:
--Cela me plaît; Miliza est à toi.
Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il devint très riche, mais il disait toujours:
--Tout ce que j'ai est à Miliza.
Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux qu'on ne pouvait trouver rien de plus beau. voilà qu'un voyageur vint à passer sur le chemin et lui demanda:
--A qui ces blés?
Et lui, sans y penser, répondit:
--Ils sont à moi.
Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le champ qui est tout en feu. Vite il court après le voyageur, et lui crie:
--Arrête, mon frère; ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza, la fille de mon frère.
Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à Miliza.
* * * * *
--Seigneur Dalmate, dis-je, à mon conteur, votre histoire est jolie, quoiqu'elle sente terriblement le turc. En mon pays, nous avons d'autres idées: loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur notre bras, sur notre prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on cher un bon conseil.
--Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet de peau qui lui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé, l'an dernier, à un de mes voisins.
VIII
LE FERMIER PRUDENT
Il y avait près de Raguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait là quelle route il lui fallait prendre.
--Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne parle pas à moins; chacun de mes avis vaut cent écus.
--Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait l'air d'un renard, qu'est-ce que peut être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on vous donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage. Allons, dit-il à l'homme, parle, voilà tes cent écus.
--Écoute donc, reprit l'étranger; cette route qui va tout droit, c'est la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de demain. J'ai encore un avis à te donner, continua-t-il; mais il faut aussi me le payer cent écus.
Le fermier réfléchit longtemps, puis il se décida.
--Puisque j'ai payé le premier conseil, je puis bien payer le second.
Et il donna encore cent écus.
--Écoute donc, lui dit l'étranger: Quand tu seras en voyage et que tu entreras dans une hôtellerie, si l'hôte est vieux et si le vin est jeune, va-t-en au plus vite si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Donne-moi encore cent écus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose à te dire.
Le fermier se mit à réfléchir.
--Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah! puisque j'en ai acheté deux, je peux bien payer le troisième.
Et il donna ses derniers cent écus.
--Écoute donc, lui dit l'étranger: si jamais tu te mets en colère, garde la moitié de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute ta colère en un jour.
Le fermier reprit le chemin de sa maison, où il arriva les mains vides.
--Qu'as-tu acheté? lui demanda sa femme.
--Rien que trois avis, répondit-il, qui m'ont coûté chacun cent écus.
--Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.
--Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payées.
Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les épaules et l'appela un fou qui ruinait sa maison et mettait ses enfants sur la paille.
Quelque temps après, un marchand s'arrêta devant la porte du fermier, avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un associé, et offrit au fermier cinquante écus, s'il voulait se charger d'une des voitures et venir avec lui à la ville.
--J'espère, dit à son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas; cette fois, du moins, tu gagneras quelque chose.
On partit; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait qu'à grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda celle qu'il fallait prendre.
--C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle est plus sûre.
Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.
--Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par ce chemin.
On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eut souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée dans un marais, tout le chargement était endommagé, et le maître était blessé, par-dessus le marché.
Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier; une branche de sapin annonçait qu'on y vendait du vin nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.
--Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus! s'écria le fermier.
Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.
Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué, et, comme on craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.
Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircit l'affaire, on jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.
Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut, au moins, mettre en sûreté sa voiture, et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait du jardin, il aperçut à la brume un jeune soldat monté sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur; mais il réfléchit.
--J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur reviendra. Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et, comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui se jette dans ses bras en criant:
--Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous embrasser.
Le fermier dit alors à sa femme:
--Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu verras si j'ai payé trop cher mes trois avis.
Il lui conta toute l'histoire; et, comme le pauvre marchand fut pendu, quoi qu'il pût faire, le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent. Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.
IX
LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE
--Seigneur Dalmate, lui dis-je quand il eut fini son histoire, voilà sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second récit détruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sèment le grain ne récoltassent que le vent.
--Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j'en sais an exemple que je puis vous conter.
--Vous avez donc des contes sur toutes choses? m'écriai-je.
--Contes et chansons, c'est toute la vie, me répondit-il froidement.
LA PARESSEUSE
Il y avait une fois une mère qui avait une fille très paresseuse et qui n'avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un bois, auprès d'un carrefour, se mit à la battre de toutes ses forces. Près de là passait par hasard un seigneur qui demanda à la mère pourquoi ce rude châtiment.
--Mon cher seigneur, répondit-elle, c'est que ma fille est une travailleuse insupportable: elle nous file jusqu'à la mousse qui garnit les murs.
--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute son envie.
--Prenez-la, dit la mère, prenez-la, je n'en veux plus.
Et le seigneur l'emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.
Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où était un grand tonneau plein de chanvre. C'est là qu'elle se trouva dans une grande peine.
--Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!
Mais, vers la nuit, voici trois vieilles sorcières qui frappent à la fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.
--Si tu veux nous inviter à tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons à filer ce soir.
--Filez, Mesdames, répondit-elle bien vite, je vous invite à mon mariage.
Et voilà les trois sorcières qui filent et filent tout ce qu'il y avait dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait à loisir.
Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du pied et défendit que personne entrât dans la chambre, afin que la fileuse pût se reposer d'un si grand travail. Cela n'empêcha pas que, le jour même, il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre, mais les sorcières revinrent à l'heure dite, et tout se passa comme le premier jour.
Le seigneur fut émerveillé, et, comme il n'y avait plus rien à filer dans la maison, il dit à la jeune fille:
--Je veux t'épouser, car tu es la reine des filandières.
La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari:
--Il faut que j'invite mes tantes.
Et le seigneur répondit qu'elles seraient les bienvenues.
Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle; elles étaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée:
--Tes tantes ne sont pas belles.
Puis, s'approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle avait un si long nez.
--Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on branle la tête, le nez s'allonge insensiblement.
Le seigneur passa à la seconde, et lui demanda pourquoi elle avait de si grosses lèvres.
--Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres grossissent insensiblement.
Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.
--Mon cher neveu, dit-elle, c'est à force de filer. Quand on est assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.
Et alors le seigneur eut grand'peur qu'à force de filer sa femme ne devint aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si la paresseuse en fut fâchée, je le laisse à deviner à celles qui lui ressemblent.
--Mon conte est fini.
--Je vois avec plaisir, dis-je à mon Dalmate, qu'en votre heureux pays les femmes réussissent sans peine et sans esprit.
--Pas du tout, s'écria mon insupportable conteur, il n'y a pas d'endroit au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages. Ne savez-vous pas comment la fille d'un mendiant épousa l'empereur d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fût, se montra plus habile et meilleure que lui?
--Encore un conte! m'écriai-je.
--Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans tous les livres qui disent la vérité.
DE LA DEMOISELLE QUI ÉTAIT PLUS AVISÉE QUE L'EMPEREUR
Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane: il n'avait avec lui qu'une fille, mais elle était très avisée. Elle allait partout chercher des aumônes et apprenait aussi à son père à parler avec sagesse et à obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que le pauvre homme alla vers l'Empereur, et le pria de lui donner quelque chose.
L'Empereur, surpris de la façon dont parlait ce mendiant, lui demanda qui il était et qui lui avait appris à s'exprimer de la sorte.
--C'est ma fille, répondit-il.
--Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'Empereur; à quoi le pauvre homme répondit:
--C'est Dieu qui l'a instruite, ainsi que notre extrême misère.
Alors l'Empereur lui donna trente oeufs et lui dit:
--Porte ces oeufs à ta fille, et dis-lui qu'elle m'en fasse éclore des poulets; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.
Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose à sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs étaient cuits; mais elle dit à son père d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout. Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir; pour elle, prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fèves et la mit sur le feu; le lendemain, quand les fèves furent bouillies, elle appela son père, lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller labourer le long de la route où devait passer l'Empereur:
--Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'Empereur, prends des fèves, sème-les et dis bien haut: «Allons, mes boeufs, que Dieu me protège à fasse pousser mes fèves bouillies!» Et si l'Empereur te demande comment il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui:--Cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.
Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura, et, quand il vit l'Empereur, il se mit à crier:
--Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves bouillies!
Dès que l'Empereur entendit ces mots, il s'arrêta sur la route et dit aussitôt:
--Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves bouillies?
Et le pauvre homme répondit:
--Gracieux Empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.
L'Empereur devina que c'était la fille qui avait poussé le père à agir de la sorte; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et dit:
--Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tête.
Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout en larmes vers sa fille à laquelle il conta ce qui s'était passé; sa fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait tout. Le lendemain, elle prit un morceau de bois, éveilla son père et lui dit:
--Prends cette allumette et porte-la à l'Empereur; qu'il m'y taille un fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu'il a demandé.
Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla trouver l'Empereur, et lui récita tout ce qu'on lui avait appris.
Quand l'Empereur entendit cela, il fut étonné, et chercha ce qu'il pourrait faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au pauvre en disant:
--Prends ce verre, porte-le à ta fille, afin qu'elle m'épuise la mer et qu'elle en fasse un champ à labourer.
Le pauvre homme obéit en pleurant, et porta le verre à sa fille en lui redisant mot pour mot les paroles de l'Empereur. Et sa fille lui dit qu'il attendît au lendemain, et qu'elle arrangerait toute chose. Le lendemain matin elle appela son père, lui donna une livre d'étoupes, et lui dit:
--Porte ceci à l'Empereur pour qu'il étoupe toutes les sources et toutes les embouchures de tous les fleuves de la terre, après cela je lui dessécherai la mer.
Et le pauvre homme alla tout redire à l'Empereur.
Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il ordonna qu'on la fit venir, et, quand le père eut amené sa fille, et que tous deux eurent salué l'Empereur, ce dernier dit:
--Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin. Et la demoiselle répondit:
--Gracieux Empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et le mensonge.
Alors l'Empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses conseillers:
--Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe.
Et, quand ils l'eurent tous estimée, l'un plus et l'autre moins, la demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait deviné, et elle dit:
--La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse de l'été.
L'Empereur fut ravi, et dit:
--C'est elle qui a le mieux deviné.
Et il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu'il ne la lâcherait pas qu'elle n'eût consenti. La demoiselle s'inclina et dit:
--Gracieux Empereur, que ta volonté soit faite! Je te demande seulement d'écrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour tu deviens méchant pour moi, et que tu veuilles m'éloigner de toi et me renvoyer de ce château, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que j'aimerai le mieux.
L'Empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge et timbré du grand sceau de l'Empire.
Après quelque temps il arriva en effet que l'Empereur devint si méchant pour sa femme, qu'il lui dit:
--Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château, et va où tu voudras.
L'Impératrice répondit:
--Illustre Empereur, je t'obéirai; permets-moi seulement de passer encore une nuit ici; demain je partirai.
L'Empereur lui accorda cette demande, et alors l'Impératrice, avant de souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis elle engagea l'Empereur à boire en lui disant:
--Bois, Empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et, crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.
L'Empereur n'eut pas plutôt bu ce breuvage qu'il s'endormît; alors l'Impératrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait toute prête, et elle l'emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l'Empereur se réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s'écria:
--Qui m'a conduit ici?
A quoi l'Impératrice répondit:
--C'est moi qui t'ai conduit ici.
Et l'Empereur lui dit:
--Pourquoi as-tu fait cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'étais plus ma femme?
Mais alors elle lui tendit la papier en disant:
--Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accordé par ce papier. En te quittant, j'ai le droit d'emporter avec moi ce que j'aime le mieux dans ton château.