Part 4
Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.
Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une douceur de main toute amicale.
Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie.
Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était mort.
Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière, qui se plaignait sourdement à chaque heurt.
L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre:
--Le croque-mort est croqué.
LE PARADIS DES CHATS
Une tante m'a légué un chat d'Angora qui est bien la bête la plus stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a conté, un soir d'hiver, devant les cendres chaudes.
J'avais alors deux ans, et j'étais bien le chat le plus gras et le plus naïf qu'on pût voir. A cet âge tendre, je montrais encore toute la présomption d'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et pourtant que de remercîments je devais à la Providence pour m'avoir placé chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond d'une armoire, une véritable chambre à coucher, coussin de plume en triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain, jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.
Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un désir, qu'un rêve, me glisser par la fenêtre entr'ouverte et me sauver sur les toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me donnait des nausées, j'étais gras à m'en écoeurer moi-même. Et je m'ennuyais tout le long de la journée à être heureux.
Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fenêtre le toit d'en face. Quatre chats, ce jour-là, s'y battaient, le poil hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contemplé un spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le véritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu'on fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la viande.
J'arrêtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre chose que de la chair saignante. C'était là l'inconnu, l'idéal. Un jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un petit toit qui se trouvait au-dessous.
II
Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient, exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces gouttières, où mes pattes enfonçaient dans une boue fine, qui avait une tiédeur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur qui fondait ma graisse.
Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y avait de l'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois chats qui roulèrent du faîte d'une maison, vinrent à moi en miaulant affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse bête, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis à miauler avec eux. C'était charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou de la bande me prit particulièrement en amitié. Il m'offrit de faire mon éducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance.
Ah! que le mou de votre tante était loin: Je bus aux gouttières, et jamais lait sucré ne m'avait semblé si doux. Tout me parut bon et beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit d'une émotion inconnue. Mes rêves seuls m'avaient jusque-là montré ces créatures exquises dont l'échine a d'adorables souplesses. Nous nous nous précipitâmes à la rencontre de la nouvelle venue, mes trois compagnons et moi. Je devançai les autres, j'allais faire mon compliment à la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.
--Bah! me dit le vieux matou en m'entraînant, vous en verrez bien d'autres.
II
Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce.
--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je à mon ami le matou.
--Ce qu'on trouve, me répondit-il doctement.
Cette réponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais rien. J'aperçus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre, s'étalait une belle côtelette, d'un rouge appétissant.
--Voilà mon affaire, pensai-je en toute naïveté.
Et je sautai sur la table, où je pris la côtelette. Mais l'ouvrière m'ayant aperçu, m'asséna sur l'échine un terrible coup de balai. Je lâchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable.
--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C'est dans les gouttières qu'il faut chercher.
Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartînt pas aux chats. Mon ventre commençait à se fâcher sérieusement. Le matou acheva de me désespérer en me disant qu'il fallait attendre la nuit. Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, à la seule pensée de ce jeûne prolongé.
IV
La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil, ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma triple couverture et de mon coussin de plume.
A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite:
--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me demanda-t-il.
--Oui.
--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés à la broche!
--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous? On ne mange pas, et l'on est mangé!
V
Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme je regrettai ma prison!
Au jour, le matou, voyant que je chancelais:
--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange.
--Oh! oui, répondis-je.
--Vous voulez rentrer chez vous?
--Certes, mais comment retrouver la maison?
--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte.
Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés:
--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion.
--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma maîtresse est une brave femme...
Il ne me laissa pas achever.
--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison votre mou et votre coussin de plume... Adieu.
Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre frissonner d'aise aux caresses du soleil levant.
Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite.
VI
Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le véritable bonheur, le paradis, mon cher maître, c'est d'être enfermé et battu dans une pièce où il y a de la viande.
Je parle pour les chats.
LILI
I
Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs âpres, aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas où ne va pas la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite est une maison blanche, cachée comme un nid au milieu des arbres. C'est là que tu vis tes printemps, dans la santé de l'air libre. Aussi quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles étonnées de tes joues aussi fraîches que tes aubépines, de tes lèvres aussi rouges que les églantiers.
Mais ta bouche est toute sucrée, et je jurerais qu'hier encore tu mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite maîtresse qui craint les guêpes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil, sachant bien que le hâle de ton cou a des transparences d'ambre fin. Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fière des égratignures roses que les chardons ont laissées sur tes mains blanches.
Que feras-tu en décembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas? Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal où je l'ai conduite, un soir? Tu avais les épaules nues, tu grelottais dans la voiture. Il faisait une chaleur étouffante, à ce bal, sous la lumière crue des lustres. Tu es restée au fond de ton fauteuil, bien sage, étouffant de légers bâillements derrière ton éventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque nous sommes rentrés, tu as murmuré, en me montrant ton bouquet fané:
--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais dans cet air chaud. Mon cher printemps, où êtes-vous?
Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de notre cheminée. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous nous aimerons encore.
Je me rappelle ton cri de l'autre jour: «Vraiment une femme est bien oisive.» J'ai songé jusqu'au soir à cet aveu. L'homme a pris tout le travail, et vous a laissé la rêverie dangereuse. La faute est au bout des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journée entière? On bâtit des châteaux où l'on s'endort comme la Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier qui passera sur la route.
--Mon père, m'as-tu dit souvent, était un brave homme qui m'a laissée grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal à l'école de ces délicieuses poupées qui cachent, en pension, les lettres de leurs cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redouté de faire du chagrin à mon père que d'aller cuire dans les marmites du diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir étudié l'art des révérences; mon maître à danser ne m'a pas exercée davantage à baisser les yeux, à sourire, à mentir du visage; je suis d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes qui constituent le plus clair d'une éducation de jeune fille bien née. J'ai poussé librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi j'étouffe dans l'air de Paris.
II
Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.
Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi. C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus.
Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes. Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une demi-douzaine de grandes révérences.
C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!»
Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier. Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes: l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte, venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de s'aborder en toute élégance.
Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de jouer.
--Vous avez là une jolie robe.
--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.
--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir venir, ainsi que je vous l'avais promis.
--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique.
--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante.
Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue, si elle disait la vérité.
--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.
C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle. Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres maris dorment tranquilles?
A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter Lili.
--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme cet enfant est débraillé!
Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses culottes.
Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les plis de sa jupe.
--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous, ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.
Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec de petites dents blanches, prêtes à mordre.
Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève, le diable vous tente au berceau!
Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre; elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte, par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des gaietés et des regards étranges de femmes faites.
III
Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes, habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes.
LA LÉGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR
I
Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de décembre, comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des signes certains qui annoncèrent la mission d'amour qu'elle venait accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au printemps.
Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilité sans doute, afin de montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut pas de famille, elle put aimer l'humanité entière, ayant les bras assez souples pour embrasser le monde. Dès qu'elle atteignit l'âge d'amour, elle quitta l'ombre où elle se recueillait; elle se mit à marcher par les chemins, à chercher les affamés qu'elle rassassiait de ses regards.
C'était une grande et forte fille, aux yeux noirs, à la bouche rouge. Elle avait une chair d'une pâleur mate, couverte d'un duvet léger qui faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps ondulait dans un rhythme tendre.
D'ailleurs, en quittant la paille où elle était née, elle avait compris qu'il entrait dans sa mission de se vêtir de soie et de dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes de satin roses comme ses joues.
Et quand elle fut équipée, il fit bon la rencontrer dans les sentiers, par les claires matinées de mai. Elle avait le coeur et les lèvres ouvertes à tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord d'un fossé, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des brûlures, des fièvres âpres du coeur, toute sa bouche lui donnait une aumône, et la misère du mendiant était soulagée.
Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se pressaient à sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trésors de tendresse, servant à chacun sa part.
Elle était bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la paroisse l'avaient surnommée le Petit-Manteau bleu de l'amour.
II
Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir.
Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant, en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les rivières.
Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures, remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait.
Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance, faisant l'aumône à pleine bouche.
Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils disaient entre eux:
--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans jamais en peser les gouttes.
III
Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait à peine quelques sous de tendresse. Et l'épidémie sévissait toujours.
L'enfant se révolta, ne songeant plus à l'immense fortune qu'elle avait dissipée follement, éprouvant des besoins de charité cuisants qui lui rendaient sa misère plus affreuse. Il était si doux, par les beaux soleils, d'aller en quête des mendiants, si doux d'aimer et d'être aimée! Et, maintenant, il lui fallait vivre à l'ombre, en attendant à son tour des aumônes qui ne viendraient peut-être jamais.
Un instant, elle eut la sage pensée de garder précieusement les quelques sous qui lui restaient et de les dépenser en toute prudence. Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par sortir, cherchant les rayons de mai.