Nous marions Virginie

Part 6

Chapter 63,913 wordsPublic domain

--J’ai dix-huit ans, répliquait Paméla.

--Sois tranquille, tu ne perdras pas pour attendre un peu.

Au fond, Bokel eût été heureux de marier sa fille. La demoiselle avait un petit caractère difficile qu’elle tenait de sa défunte mère, laquelle, disait la chronique, avait été une maîtresse femme, qui menait son époux au doigt et à l’œil.

Mais si le tailleur appelait de tous ses vœux l’heure où il se débarrasserait de sa fille en faveur d’un gendre, il voulait aussi que ce gendre fût énormément riche. L’affection paternelle, avouons-le, n’entrait pour rien dans ce souhait, inspiré par l’unique égoïsme. A tailler des culottes, à couper des gilets, à coudre des habits, le cher papa s’était amassé une fortune assez rondelette, dont il ne soufflait mot à son enfant, attendu qu’il s’était promis, Paméla une fois mariée, d’appliquer cette fortune à la satisfaction de sa félicité paternelle. Le printemps et l’été de sa vie, grâce à l’humeur tyranique de sa défunte épouse, avaient été un affreux purgatoire; il voulait tâter du paradis, en se donnant un automne tout capitonné de plaisirs et de jouissances variées.

Or, un gendre énormément riche, comme il désirait de le trouver, serait fort coulant sur le chiffre de la dot, qui, si minime qu’elle pût être, devait écorner le capital auquel le tailleur comptait demander de lui égayer son été de la Saint-Martin.

Certes, Paméla était trop charmante pour que, des deux désirs du papa, celui d’être délivré de sa fille ne fût pas d’une réalisation facile. Mademoiselle Bokel n’aurait pas manqué d’amoureux... sans le sou qui se seraient estimés fort heureux de l’épouser pour ses beaux yeux. Mais, plus tard, tant il est vrai qu’on ne vit pas d’amour et d’eau claire, les jeunes époux seraient venus pleurer misère en plein milieu de ce bonheur plantureux que se promettait le tailleur. «Croissez et multipliez!» commande l’Évangile aux nouveaux mariés. A ce précepte, Bokel, en guise de corollaire, n’eût pas manqué d’ajouter l’avis suivant: «Mais ne comptez pas sur moi pour élever vos mioches.»

Donc, on le voit, il était logique en demandant au ciel un gendre fort riche.

Cela bien posé, nous reprendrons notre récit au moment où Bokel était rentré chez lui comme une trombe, cherchant à épancher sur le tiers et le quart cette colère causée par l’effronté marin Filandru, qui avait osé lui dire que, mis en pot-au-feu, il ferait un excellent bouillon.

Il est à remarquer que, très-souvent, une plaie, qui se serait facilement cicatrisée, se trouve ravivée par les accidents qu’amène le guignon. «On se cogne toujours où on a mal,» dit un dicton qui, ce jour-là, fut de toute vérité pour notre héros.

Après avoir déchargé, en partie, sa fureur sur sa servante et ses ouvriers, Bokel, à demi soulagé, se serait refroidi, peu à peu. Par malheur, son premier coupeur, bien inconsciencieusement, ralluma le feu. Croyant faire du zèle en rendant compte de ce qui s’était passé pendant l’absence du patron, il profita de ce calme trompeur pour lancer cette phrase:

--M. le duc de B... est venu pour commander un gilet. En apprenant que vous aviez fermé son crédit, il est parti bleu de rage contre vous... On aurait dit qu’il voulait vous manger.

Ce dernier mot était vraiment malheureux! il fit tressauter l’homme obèse.

--Me manger!... En pot-au-feu, n’est-ce pas? lui aussi! cria-t-il d’une voix aiguë qui annonçait une nouvelle tempête.

Le nuage n’avait pas encore crevé sur la tête du coupeur quand mademoiselle Paméla, que l’organe furibond de son père avait fait accourir, entra dans l’atelier en demandant d’un ton étonné:

--Qu’as-tu donc, papa?... toi, d’ordinaire, gentil à croquer!

Croquer!!! A cet autre coup d’épingle sur la plaie vive, le tailleur fut secoué par un tremblement qui donnait à son abdomen des frémissements de gélatine, et, plus rouge qu’une tomate, il bégaya furieusement:

--Me manger! Me croquer! Me mettre dans une marmite!... Ma fille aimerait son père en bouillon gras! Oh! les enfants!

Sur ce, n’en pouvant dire plus long, car il étranglait, il gagna son bureau en poussant de petits cris rauques et en brandissant, comme une massue, le paquet qui contenait l’habit de M. de la Morpisel, notaire royal.

Nous n’insisterons pas sur l’ahurissement des témoins de cette sortie rageuse.

--C’est un tigre! murmura le coupeur aux ouvriers, quand le patron eut disparu derrière la porte, qu’il avait refermée avec une violence extrême.

Comme, à ce moment, onze heures sonnaient, ouvriers et coupeur, qui, à cause du dimanche, n’avaient qu’une demi-journée de travail, décampèrent au plus vite.

Quant à mademoiselle Paméla, elle avait couru à la cuisine et elle s’était mise à fondre en larmes dans les bras de Gertrude, brave servante qui l’avait élevée.

--Pour sûr, il a été mordu par un chien enragé! disait la cuisinière.

--Il ne m’a jamais parlé de la sorte! balbutiait la jeune fille en sanglotant.

--C’est moi qui ai reçu la première averse quand je lui ai ouvert la porte, ajoutait Gertrude.

Les deux femmes étaient d’autant plus épouvantées qu’elles ne comprenaient rien à cette démence furieuse qui n’avait beuglé d’autre explication que les mots pot-au-feu et bouillon gras. Aussi pleuraient-elles si bien à chaudes larmes que leurs yeux noyés d’eau les empêchaient de voir que les rognons du déjeuner se crispaient sur le gril en petits résidus noirs et qu’un certain ragoût de veau, au lieu de chanter joyeusement au fond de son récipient, gardait ce silence sournois qui, chez les ragoûts, est l’indice qu’ils vous jouent le mauvais tour de s’attacher au fond de la casserole.

A défaut de leurs yeux obscurcis par les pleurs, ce fut le nez qui les prévint de cette catastrophe culinaire annoncée par une odeur de mauvais augure.

--Bonté du ciel! Un pareil déjeuner va doubler l’humeur de dogue de votre papa! s’exclama le cordon-bleu qui, perdant la tête, crut conjurer le désastre en ajoutant du sel.

Demoiselle et cuisinière se reprirent à trembler de plus belle devant l’orage nouveau qui montait à leur horizon. Ce tremblement ne tarda pas à devenir des plus convulsifs au double bruit d’une porte ouverte, puis refermée, qui leur vint aux oreilles du fond de l’appartement.

--Voici la bête féroce qui sort de son antre, murmura la servante en saupoudrant son veau d’une seconde dose de sel.

Paméla, brisée par la terreur, se laissa tomber sur une chaise, en fermant les yeux pour ne pas voir arriver le danger.

Tout à coup les deux femmes relevèrent brusquement la tête et se regardèrent, stupéfaites de joie.

La voix de Bokel venait de se faire entendre, non pas rauque et irritée, mais fredonnant le petit air tout sautillant qui était habituel au tailleur quand il se sentait en belle humeur. Son pas, qui s’approchait de la cuisine, était léger, doux, bien réglé, celui d’un homme en parfaite tranquillité d’âme. Bientôt le propriétaire du pas et de la voix apparut sur le seuil de la cuisine, le visage joyeux, l’œil aimable et le sourire aux lèvres.

Il y eut même, dans son timbre, une sorte de mélancolie tendre, quelque chose de la harpe éolienne, quand il prononça ces prosaïques paroles:

--Eh bien! ma brave Gertrude, nous as-tu fait un bon petit fricot?

Tout en parlant, il s’était avancé vers les fourneaux pour se régaler d’avance l’odorat et le regard dudit fricot. Il y eut, de la part des deux femmes, un moment de silence terrible pendant qu’il soulevait le couvercle de la casserole. Elles ne le voyaient que de dos et il leur sembla, le long de ce dos, qu’un frémissement remontait vers les épaules. A coup sûr, ce ne pouvait être qu’une fureur subite qui, secouant le tube humain qu’elle ne pouvait briser, allait faire explosion par la bouche.

Point du tout! Au lieu d’une tempête de cris et de jurons, ce fut un éclat de rire qui résonna au-dessus de la casserole, puis le tailleur se retourna en disant:

--Bast! on déjeune comme un prince avec du pain et du fromage quand on a le cœur content.

Là-dessus, il prit sa fille par la taille et l’entraîna vers la salle à manger en lui demandant d’un ton profondément étonné:

--Que signifient tes yeux rougis? C’est à croire que tu as pleuré.

--Sans doute.

--Et pourquoi?

--Tu as été si méchant!

--Moi! fit le père, qui avait vraiment l’air de tomber des nues, j’ai été méchant! Quand ça?

--Tout à l’heure; quand tu agitais ton paquet en poussant des cris.

Bokel, à cette réponse, pouffa encore de rire.

--Ah! tu as pris cela pour de la colère, toi! s’écria-t-il.

--Qu’était-ce donc?

--Mais c’était de la joie... de la plus folle joie... Le bonheur m’étouffait.

Et comme la jeune fille, arrivée devant son couvert, allait s’asseoir, le tailleur l’embrassa au front, en ajoutant:

--Car je t’ai enfin trouvé un mari selon mes vœux, bichette.

II

Il y aurait impudence de notre part à soutenir que Bokel disait la vérité en attribuant à une joie folle ce transport qui avait effrayé toute la maison; mais nous affirmerons que l’immense satisfaction qui rayonnait maintenant dans son regard était de la plus complète sincérité. C’était bien l’œil d’un homme arrivé au comble de ses souhaits les plus ardents.

Il avait réellement trouvé son gendre!!! Le gendre de ses rêves!!!

Comment ce _rara avis_ tant désiré était-il tombé sous sa main, ou, plutôt, comment une aussi violente colère avait-elle fait place à un contentement aussi énorme? Pour expliquer le fait, nous remonterons à l’instant où le tailleur furibond, brandissant le paquet qui avait l’honneur de contenir le vieil habit de M. de la Morpisel, s’était enfermé dans son cabinet.

Par cela même que la crise de cet emportement, dont la cause était si stupide, avait été plus aiguë, la réaction fut plus prompte. Au bout de cinq minutes, Bokel était tout honteux de la scène idiote qu’il venait de faire. Hurler et trépigner, fendre l’air avec l’habit d’un notaire, parce qu’on vous a trouvé gentil à croquer, cela ne sentait-il pas la folie et n’appelait-il pas les douches? Alors le tigre, la bête féroce, comme l’avaient nommé les siens, devint plus penaud que renard pris par une poule. Ceux qui redoutaient de le voir s’élancer en rugissant de sa tanière étaient bien loin de se douter, qu’on en juge, que le pauvre diable n’osait plus sortir, tant il avait peur de se rencontrer, de l’autre côté de la porte, avec un médecin qu’on aurait été chercher en toute hâte. Ce fut donc avec un fort soupir de soulagement qu’il entendit partir les ouvriers et le coupeur, ces témoins de sa démence. Restaient encore les deux femmes et, avec les femmes, Bokel avait pris l’habitude d’être brave; mais, que voulez-vous? en cet instant, il était tant déconfit qu’il reculait à se montrer tout de suite.

Il voulut donc gagner du temps.

Le meilleur moyen d’arriver à ce but, qui s’offrit à lui, fut de s’occuper de l’habit, tant secoué, de M. de la Morpisel, qu’il avait promis de renvoyer, tout réparé, le surlendemain.

En deux clins d’œil, le ventru bonhomme eut promptement constaté le mauvais état des boutons, du collet et de la doublure des basques. (Disons, entre parenthèses, que M. de la Morpisel était un notaire qui usait beaucoup. Ce qui nous fait avancer cette assertion, c’est qu’il était veuf de sa troisième femme.) Après cet examen à première vue, Bokel, qui aimait à aller au fond des choses, introduisit dans les poches de derrière une main en quête de trous à boucher; puis, tout naturellement, il en vint à sonder la poche de côté.

Dans celle-là, le frou-frou d’un papier froissé se fit entendre, et la main du fouilleur ramena aussitôt une lettre, oubliée là par le notaire.

Nous n’en avons pas fait mystère, le digne tailleur était un maître curieux. De plus, nous l’avons dit, il cherchait à gagner du temps. Il ne pouvait donc pas trouver une plus agréable occupation que celle de lire cette lettre. En conséquence, il l’ouvrit et, comme tout autre l’eût fait à sa place, son premier soin fut d’aller chercher des yeux la signature.

--Tiens! tiens! fit-il sur le ton de surprise de celui qui rencontre un nom pouvant s’appliquer sur un visage de sa connaissance.

Mais il reconnut son erreur quand, revenu à l’en-tête de la lettre, il y lut son point de départ.

--Saint-Louis du Sénégal, murmura-t-il, alors ce n’est pas le même, car le mien n’a jamais quitté Paris.

Puis, avec la physionomie de l’homme qui se souvient, et après s’être encore assuré que la suscription portait bien l’adresse du notaire, il se posa cette question:

--Serait-ce l’ami dont me parlait ce matin M. de la Morpisel en me disant qu’il était si gros, si gros que force lui était de faire porter son ventre par ses nègres?

Après cette réflexion, et sa mémoire l’aidant toujours, Bokel ajouta:

--Mais mon client ne m’a-t-il pas dit aussi que son ami était mort?

Sur ce, il consulta la date de la lettre. Elle était vieille de trois mois. Ce laps de temps, même en admettant qu’il fût possible de s’exercer à sauter le pas, étant plus que suffisant au moins décidé pour faire cinq cents fois la dernière culbute, le tailleur, rassuré sur la véracité du notaire, commença enfin sa lecture.

Elle était fort longue, cette lettre et, paraît-il, intéressante au superlatif, car, à mesure qu’il la lisait, Bokel fit entendre un «_Fichtre!_» auquel succéda un «_Sapristi!_» qui fut suivi par un étrange «_Sacrebleu!_» Comme ces trois exclamations furent lancées sur des tons d’une différence notable, nous allons essayer de les analyser.

Dans le _Fichtre!_ il y avait l’accent d’une surprise mêlée de crainte. C’était, de prime abord, l’étonnement d’un homme qui apprend une chose phénoménale, puis qui se dit, après courte réflexion, que, dans un temps donné, cette même chose phénoménale menace de le concerner désagréablement.

Le: _Sapristi!_ s’accentuait tout autrement. Bokel, paraissant avoir oublié ce danger dont le premier tiers de la lettre assombrissait son avenir, s’exclamait joyeusement devant l’heure présente que le deuxième tiers de la missive lui offrait tout agrémentée d’un profit inattendu, d’une aubaine inespérée. La preuve en est que, s’interrompant de lire pour secouer la tête, il murmura en soupirant:

--Ma foi! voilà une créance que je regardais bien comme perdue!

Ce disant, il avait posé la lettre sur son bureau pour étendre la main vers un casier dont il tira un registre qui, sur maroquin rouge, portait ce titre en lettres dorées: DÉBITEURS VÉREUX. Le doigt du tailleur glissant le long de l’échelle alphabétique, accolée à la droite des feuillets, s’arrêta au P, et, s’introduisant dans la tranche, ouvrit le registre à cet endroit. Alors, pendant que le même doigt descendait la colonne de ces noms marqués au P, la voix du chercheur marmotta entre ses dents:

--P. P. Po... Pol... Pola... Ah! le voici! Voyons jusqu’à quel chiffre le gueux a su abuser de ma confiance.

Il faut croire que le gros homme n’était pas des plus faciles sur le crédit, car il y eut une intonation de vive surprise dans son timbre quand il reprit:

--83 francs!!! Comment ai-je pu me laisser entraîner à une folie pareille!

Son renseignement pris, Bokel revint à la lettre aux deux tiers connue de lui, et en poursuivit la lecture jusqu’à la fin.

Sans doute que cette fin, au premier moment, ne lui avait pas inspiré grand intérêt, car ce fut seulement quand il était bien tranquillement en train de remettre le papier dans ses plis que tout à coup, en tressaillant de la tête aux pieds, il lâcha enfin le «_sacrebleu!_» que nous avons qualifié d’étrange.

Ce juron fut bref, rauque, à demi étranglé par l’émotion qui, subitement, empourpra les larges joues du tailleur. L’œil écarquillé, la bouche béante, la face illuminée par la joie, tout, chez Bokel, révélait le mortel brusquement surpris par une idée hardie qui lui ouvre un horizon immense, superbe... quelque chose comme un conte de fées qui promet de devenir une réalité splendide.

L’extase de notre gras personnage dura cinq minutes, après lesquelles il leva son regard, tout jubilant, vers le ciel, représenté par le plafond du cabinet et, les yeux fixés sur le piton de la rosace, il prononça d’une voix émue:

--Merci! mon Dieu! je tiens le gendre de mes rêves!

C’était après ce remercîment à la Providence, qui lui faisait sortir un gendre d’une poche de l’habit de M. de la Morpisel, que le tailleur, non sans avoir d’abord mis sous clef la précieuse lettre, était sorti de son cabinet pour aller rejoindre à la cuisine Paméla, Gertrude et le ragoût de veau qui s’était attaché au fond de la casserole.

On comprend de reste quelle fut aussi la joie de Paméla quand son père, alors qu’elle allait se mettre à table, lui avait annoncé, après un baiser au front, qu’il avait enfin trouvé un mari.

Aussi s’empressa-t-elle de demander:

--Beau garçon?

--Il est riche, répondit le papa.

--Brun ou blond?

--Très-riche, te dis-je.

--Jeune ou vieux?

--Cinq fois millionnaire.

De quelque côté que la jeune fille tentât de revenir à l’assaut, Bokel ne donna pas plus de développement à sa confidence. Renonçant donc à poursuivre un interrogatoire auquel son père ne faisait qu’une réponse unique, Paméla coupa au court en disant:

--Quand me le présenteras-tu?

--Ce soir même, si je suis assez heureux pour le trouver encore chez lui à cette heure, annonça le tailleur en se levant de table après avoir regardé le pendule, qui marquait midi.

--Alors, pars vite, conseilla la jeune fille. Moi, je vais me faire belle pour recevoir ton protégé et je commanderai à Gertrude de nous préparer un bon dîner.

Il était dit que, dans cette journée, Bokel devait éprouver une émotion désagréable toutes les fois qu’il serait question de nourriture. Aux derniers mots de sa fille, il pâlit un peu, et, dans son œil, il y eut une légère expression de peur en même temps qu’il s’écriait vivement:

--Mais non, mais non, pas de bon dîner!... Tu ne peux t’imaginer combien mon jeune homme est piètre mangeur!... Une mouche lui ferait deux repas.

--Ta, ta, ta! répliqua la demoiselle d’un petit ton gourmand, ne fût-ce que pour me dédommager de notre mauvais déjeuner de charcuterie, je tiens à mon dîner fin.

Trop insister parut imprudent à Bokel, qui, ravalant son secret, céda aussitôt.

--Va donc pour un dîner fin, dit-il.

--Allons, pars, pars vite, répéta la jeune fille, qui, impatiente déjà de connaître son futur, poussa gaiement monsieur son père par les épaules hors de la salle à manger.

Rentré dans son cabinet, le tailleur resta un gros quart d’heure à réfléchir, en homme qui étudie son plan et dispose ses batteries. Après quoi, il prit dans sa caisse des billets de mille francs qu’il glissa dans son portefeuille. Puis, d’un paquet de factures, il en tira une au bas de laquelle il traça quelques mots et qu’il plaça ensuite à côté des billets de banque. Cela fait, il mit le portefeuille dans sa poche.

Cinq minutes après, Bokel, portant un énorme paquet de vêtements sous son bras, sortait de chez lui. Vous n’auriez jamais dit qu’il pesait deux cent quarante cinq livres, tant la satisfaction le rendait alerte et léger. Il avait vraiment l’air de ne pas toucher terre.

La démarche, à petits pas pressés et sautillants, de notre héros, n’avait plus rien de cette allure saccadée qui, le matin, l’avait ramené de chez le notaire, alors qu’il frémissait de colère après la plaisanterie du grossier marin. Nous pouvons vous affirmer qu’il avait complétement oublié l’ignoble Filandru et sa langue infecte. Bokel avait un bien autre martel en tête et ce martel, à en juger par le sourire qui ne quittait pas les lèvres du digne homme, devait lui battre bien agréablement au cerveau.

Toujours trottinant, il ne mit pas plus d’une demi-heure à se rendre de la rue de Richelieu au haut du faubourg Saint-Jacques où il s’arrêta enfin devant une masure à cinq étages qui, sur sa façade crevassée, portait cette enseigne: _Hôtel du Paradis_.

Sans hésiter, Bokel enfila l’allée sombre et gluante d’humidité qui donnait accès dans la maison. Au bout de vingt pas, il se trouva devant une sorte de trou noir. C’était la loge du concierge. Il eût fallu au moins un bon quart d’heure à l’arrivant pour que ses yeux, en s’habituant aux ténèbres, pussent s’assurer si ce bouge contenait un habitant.

--M. Timoléon Polac? demanda-t-il à tout hasard.

Le hasard lui fut propice, car une voix lui répondit aussitôt:

--Au sixième, chambre 34.

Le tailleur, en tâtonnant du pied, avait déjà trouvé la première marche de l’escalier quand la crainte de faire une ascension inutile lui inspira cette autre et prudente question:

--Êtes-vous bien sûr qu’à cette heure M. Polac soit encore chez lui?

--Oh! oui, j’en suis sûr, riposta moqueusement la voix. Depuis ce matin je le guette au passage pour lui annoncer de la part du patron de l’hôtel que si, ce soir, il n’a pas donné un fort à-compte sur sa note, on l’enverra coucher à la belle étoile. J’ai déjà grimpé trois fois à son sixième et tambouriné à sa porte; mais bernique! mon gaillard fait le mort.

Si peu rassurant que fût ce renseignement sur la situation financière de celui qu’il venait visiter, Bokel n’en commença pas moins l’escalade des six étages. Nous croyons oiseux d’annoncer que le gros homme soufflait comme un soufflet de forge quand, après sa pénible montée, il se trouva enfin devant la porte du nº 34.

Bokel n’était pas tailleur que d’hier seulement. En qualité de créancier, il était expert en moyens nombreux de se faire ouvrir une porte s’obstinant à rester close. Après avoir un peu attendu pour retrouver son haleine, il frappa trois petits coups bien nets, coups d’ami, coups sans gêne ni prétention, coups qui endorment la méfiance et annoncent une visite agréable.

Rien ne bougea dans la chambre.

Un créancier stupide et ordinaire eût persisté à frapper et, par son obstination, n’eût que mieux révélé sa personnalité. Bokel se garda bien de cette faute. Après cette unique épreuve, il s’éloigna aussitôt en faisant résonner ses talons de bottes pour attester son départ. Cette manœuvre donnait à croire que le visiteur était un intime, monté au hasard, qui n’insistait pas parce qu’il n’avait nulle raison de se persuader qu’on ne voulait pas le recevoir. Cette façon d’agir en piquant la curiosité du reclus, pouvait le faire sortir à la sourdine de sa chambre pour venir, par-dessus la rampe de l’escalier, reconnaître celui qui s’éloignait et le rappeler s’il y avait lieu.

Mais, si Bokel possédait un joli fonds des ruses du créancier, celui qu’il nommait Timoléon Polac paraissait jouir d’une solide expérience de débiteur; car le tailleur, qui, le nez en l’air, s’était arrêté à l’étage au-dessous, ne vit, en haut, aucune tête curieuse dépasser la rampe.

--Le finaud doit m’avoir reconnu par quelque trou invisible percé dans la porte ou la muraille, pensa le tailleur.

Comme il était fermement résolu à trouver son homme, il renonça aux finasseries. Après avoir remonté l’étage, il se mit à refrapper en disant de son timbre le moins rogue:

--Ouvrez, monsieur Polac; c’est moi, votre tailleur; je vous apporte vos vêtements.

Même silence!

Ce qui fit que la voix de Bokel s’adoucit encore pour ajouter vivement:

--Ouvrez, je vous jure que je ne viens pas pour vous demander de l’argent.

C’était bien engageant, n’est-ce pas? Mais le locataire, en admettant qu’il fût chez lui comme l’affirmait son portier, devait être un garçon sceptique qui refusait de croire ace fait anormal qu’un tailleur monte au sixième étage pour ne pas réclamer d’argent.

Le silence continua!

Ce que voyant, Bokel tira son portefeuille, en sortit la facture que nous l’avons vu y placer et la glissa sous la porte en disant, d’un ton presque suppliant:

--Tenez, pour vous prouver que je ne veux pas d’argent, voici votre facture acquittée... Maintenant que vous ne me devez plus rien, monsieur Polac, ayez la bonté de m’ouvrir.