Nous marions Virginie

Part 18

Chapter 183,858 wordsPublic domain

--Vraiment, vous m’étonnez! lâcha M. O*** à tout hasard, car, en ce moment, il était tout à la pensée de ce que pouvaient être devenus la Clarisse et l’oncle qui avaient si prestement déménagé au moment où la dupe qu’ils exploitaient allait recouvrer la vue... Avaient-ils eu le temps de faire leur coup? ou bien la guérison de l’aveugle les avait-elle surpris avant la réussite?

Il fut tiré de ses réflexions par un nouveau hurlement de Poliveau, qui, s’en prenant encore à sa chevelure, se dépouillait le crâne en beuglant:

--Plus de Clarisse! Plus d’oncle!... Pourquoi ai-je eu la bêtise de me faire opérer!... A quoi me sert la vue? je vous le demande.

--Mais à voir clair, dit le commissaire.

L’ex-aveugle eut un sourire amer.

--A voir clair! répéta-t-il, quelle erreur! quelle erreur complète?

--Ah bah! fit M. O***.

--Oui, erreur, vous dis-je, c’est précisément depuis que j’ai retrouvé la vue que je n’y vois plus.

--Expliquez-moi donc cette particularité, mon cher monsieur Poliveau.

--Sans doute. Autrefois, quand j’étais aveugle, j’allais à tâtons, j’assurais mon pied à chaque pas; l’instinct me guidait; mille remarques m’aidaient à me conduire; bref, j’avais cette sagacité de l’aveugle qui flaire l’obstacle, devine la direction à suivre et le coin à tourner. Tout m’était renseignement; un bruit habituel à droite, une odeur à gauche (un serrurier et un rôtisseur, je suppose), un pavé plus ou moins raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit où l’air plus vif m’indiquait un carrefour. Chaque détail se casait dans mon cerveau et me traçait ma route dont je ne déviais plus... Voilà comme j’étais quand je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n’ai jamais manqué d’arriver au but fixé... Tenez, par exemple: il a suffi qu’on m’ait guidé deux fois pour me conduire au siége de la Compagnie _la Précaution_ et, toujours, depuis, j’ai été tout seul toucher mon mois de rente viagère.

Après avoir repris haleine, Poliveau continua d’un ton vraiment navré:

--A présent que j’ai retrouvé la vue, c’est tout autre chose. Soit que le jour m’éblouisse, soit manque d’habitude, je dégringole dans les escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je suis perdu à dix pas de chez moi, j’ai failli me faire écraser vingt fois depuis deux jours, je me heurte à chaque angle... La preuve de cela, ne vous l’ai-je pas donnée ce matin en entrant dans votre bureau? j’ai renversé des meubles, éparpillé des papiers, bousculé une dame...

Et, s’interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un énorme soupir et lança cette exclamation:

--Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.

Puis, comme s’il croyait n’avoir pas assez prouvé, il ajouta:

--Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il préside à tous mes actes. Me fiant à mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe... Je m’assieds à côté d’un siége, tous les malheurs, quoi! Quand j’étais aveugle, je procédais doucement: j’avançais la main avec prudence, mes doigts palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux objets pareils de forme, ils se décidaient sur le poids... Ah! ouiche! à présent, le sens du toucher est émoussé, la différence de poids m’échappe... Que dis-je, elle m’échappe... bien mieux encore! elle me trompe. Pas plus tard que ce matin je m’en suis aperçu à déjeuner.

--Est-ce que vos côtelettes vous ont paru être plus légères qu’autrefois? demanda le commissaire en riant.

--Non, pas mes côtelettes... mais mon argenterie, les couverts qui me viennent de mon père... autrefois ils semblaient plus lourds à ma main d’aveugle... La vue que j’ai retrouvée, je vous le répète, m’a fait perdre cette finesse de tact que je possédais.

Et Poliveau, lançant encore ses mains vers le ciel, recommença sa phrase:

--Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.

Son geste d’élever les mains en l’air avait apporté le bouton de manchette de Poliveau sous les yeux du commissaire, qui, une seconde fois, vit gravées en relief, ces deux initiales M. P. qu’il avait déjà remarquées le matin dans son cabinet.

A cette vue, une idée traversa rapidement le cerveau de M. O***.

Il venait d’être parlé d’un coquin disparu et de sa complice, de la compagnie _la Précaution_, de couverts d’argent; joignez à cela ces initiales, et vous comprendrez pourquoi le commissaire se trouva brusquement porté à se souvenir de Maurice Prévannes, ex-employé de la _Précaution_, qui avait vendu des couverts d’argent marqués M. P.--Et, en même temps, il pensa à mademoiselle Lurette Baba, une gaillarde fort capable d’avoir joué le rôle de Clarisse.

--Si c’était eux! pensa le fonctionnaire.

Mais, en homme prudent qu’il était, il se garda bien de s’aventurer sur un simple soupçon.

--Montrez-moi donc vos couverts? demanda-t-il à Mathurin.

Poliveau en alla chercher un dans le buffet de la salle à manger.

--Ils sont en argent, n’est-ce pas? reprit le commissaire, qui, du premier coup d’œil, venait de s’assurer qu’ils étaient en ruolz.

--Je le crois... du reste, tels qu’ils sont, ils me viennent de mon père, répondit Mathurin en allant remettre en place le couvert qui lui avait été rendu.

--On lui a volé les vrais qu’on a remplacés par ceux-là, pensa M. O*** pendant la courte absence de notre héros.

Et quand ce dernier fut revenu:

--Dites-moi, reprit le magistrat, ne m’avez-vous pas prétendu que vous sauriez reconnaître votre femme à la voix?

--Rien qu’à l’entendre faire: Puh, puh, pour refroidir sa soupe.

A cette réponse, le soupçon de M. O*** se corsa de cet autre souvenir que, le matin, Prévannes et Baba n’avait plus ouvert la bouche dès que Poliveau avait fait irruption dans le cabinet.

Après un petit silence donné à la réflexion, M. O*** regarda notre héros en semblant se demander s’il fallait tenter l’aventure dont l’idée venait de lui surgir en tête.

La face niaise du bonhomme et le récit de son mariage accusaient chez Mathurin une si monstrueuse crédulité que le commissaire crut pouvoir se risquer à mettre son projet à exécution.

--Monsieur Poliveau, dit-il, voulez-vous me permettre d’être franc avec vous?

--Mais je ne déteste pas la franchise... Mon pauvre Touriquet, s’il était encore de ce monde, vous l’attesterait.

--Eh bien! à mon avis, vous avez mal cherché votre oncle.

--Mal cherché! fit Mathurin en tressautant de la surprise qu’on mît en doute son zèle à découvrir le bon vieillard.

--Non, non, je m’exprime mal... Je voulais dire que vous vous y êtes peut-être mal pris pour retrouver M. Canivel.

--Comment! mal pris! je suis entré dans toutes les maisons de la rue... Que pouvais-je faire vraiment de mieux?

Le commissaire prit une mine hésitante:

--De la rue Dauphine, n’est-ce pas? reprit-il en pesant sur les mots.

--Sans doute, de la rue Dauphine.

La figure de M. O*** devint encore perplexe; il secoua la tête, puis il finit par dire:

--Ne vous seriez-vous pas trompé par hasard... Votre oncle ne demeurait-il pas rue Constantine... ou des Feuillantines... ou des Capucines... ou tout autre terminaison en _ine_?

--Que diable peut vous faire supposer cela! s’écria Poliveau, en ouvrant des yeux grands comme des portes cochères.

Tout semblait dire à M. O*** que Prévannes et Lurette Baba étaient le couple qui s’était joué de l’aveugle, mais, en homme qui n’agit que sur preuves, il voulait que ce fût Mathurin qui les lui livrât.

En conséquence il débita le petit thème qu’il venait de préparer:

--Voyez-vous, mon cher monsieur, il arrive bien souvent qu’on s’entête sur un nom, un mot, une désinence, en s’imaginant qu’ils vous sont fournis par la mémoire. Dans votre cas, il se peut fort bien que votre mémoire vous donne la désinence en _ine_ et que votre esprit se bute sur le mot _Dauphine_... ce qui fait que, de la meilleure foi du monde, vous avez été chercher rue Dauphine votre excellent oncle qui, peut-être, habite rue Constantine.

Poliveau se laissa prendre à cette conclusion.

--Oui, s’écria-t-il, vous devez avoir raison. Savez-vous ce que je vais faire?

--Quelque chose de très-ingénieux, je n’en doute pas.

--Je vais acheter un _Indicateur des rues de Paris_ et, toutes les rues dont les noms se termineront en _ine_, je les visiterai maison par maison.

--Heu! heu! fit M. O***, cela peut vous mener bien loin et durer fort longtemps.

--Je ne vois pas d’autre moyen.

--Parce que votre intelligence ou plutôt votre mémoire ne veut pas s’en donner la peine... Voyons, rappelez-vous ce que disiez tout à l’heure.

--Que disais-je?

--Que vingt fois vous étiez allé chez l’oncle Canivel, soit avec madame Poliveau, soit seul quand vous avez connu le chemin.

--C’est la vérité.

--Souvenez-vous, à présent, de ce que vous vous êtes écrié dans un moment de colère.

--Aidez-moi un peu.

--Voici, je crois, vos paroles: «A quoi me sert la vue! Je n’ai jamais vu plus clair que du temps où j’avais les yeux au bout d’un bâton.»

--Je le répète encore.

--Eh bien?

--Eh bien! quoi?

--Qu’est-ce qui vous empêche, pour une fois encore, de supposer vos yeux au bout d’un bâton? Ainsi, ce soir, quand les rues seront désertes, pourquoi ne vous mettriez-vous pas en route, les yeux fermés et le bâton en main?... En redevenant aveugle, vous retrouverez cette ancienne sagacité dont vous m’avez parlé... Tous vos points de repère vous reviendront à la mémoire... vos...

Poliveau ne le laissa pas achever.

Il se mit à bondir par la chambre en hurlant:

--Vous avez raison... Je n’y pensais pas!... Ah! le bon conseil!... Vous êtes pour moi un sauveur... un second Touriquet.

--Ainsi c’est convenu, n’est-ce pas?

--Je voudrais être déjà à ce soir.

--Et vous me permettrez de vous accompagner?

--De tout cœur... Vous verrez que je vous conduirai tout droit chez l’oncle Canivel.

Et Mathurin battit l’air de ses deux bras étendus en criant:

--Brave oncle! il me tarde de l’embrasser...

--Par lui, nous apprendrons ce qu’est devenue madame Poliveau, ajouta le commissaire, jugeant bon de donner un coup d’éperon à la bonne volonté de Mathurin.

Tout à coup Poliveau devint pâle.

--J’ai une peur! dit-il en frémissant.

--Laquelle?

--Que ma colombe m’en veuille de ne plus être aveugle.

--N’en croyez rien.

--Dame! écoutez donc: pourquoi Clarisse m’a-t-elle épousé? Par amour du sacrifice... pour consacrer son existence entière à un aveugle. Du moment que je vois, le but de sa vie est manqué.

--Oh! avec vous, il y a de la ressource. Vous avez tant de qualités auxquelles une femme peut rattacher son amour!... Elle vous aimait pour votre cécité, elle vous aimera maintenant pour votre esprit.

--Allons! je vous crois, je vous crois, dit Mathurin rassuré.

Ensuite reprenant sa gaîté:

--Vous verrez ce soir comme mon instinct et mes habitudes d’aveugle vont me faire marcher à droite, à gauche, tourner au bon coin, enfiler la vrai voie... Et quand je m’arrêterai en disant: «C’est là!» vous pourrez être certain que nous serons devant la maison... Le bouton de la sonnette du concierge est une rose en cuivre; je vous l’annonce d’avance.

--Ainsi c’est convenu, à ce soir?

--Je vous attendrai pour partir.

VI

Il était minuit passé quand le commissaire revint chez Poliveau. Celui-ci l’attendait, tenant à la main ce bâton qui allait guider le magistrat vers les coupables.

A cette heure les passants étaient devenus rares et le trottoir, par conséquent, était libre.

--En route! dit gaiement Poliveau.

--Allons, fermez les yeux et ne les ouvrez plus.

--Je m’en garderai bien, répondit Mathurin, qui le bâton tendu, fit son premier pas.

M. O*** le suivait par derrière.

Arrivé au bout de la rue, Poliveau donna deux coups de bâton devant lui, deux autres à sa droite, et, pour prouver son aptitude d’aveugle, annonça au commissaire:

--Tenez, c’est ici que je prends à droite.

--Bon, je m’en doutais! se dit le magistrat en voyant son homme, au premier crochet, tourner le dos à la rue Dauphine.

Restait à savoir si la promenade durerait longtemps.

Toujours tâtant du bout de son bâton, Poliveau remonta le Faubourg Montmartre, tourna dans la rue Lafayette, enfila le boulevard Haussmann, et arriva enfin à l’Opéra.

M. O*** se gardait bien de parler de peur de distraire le marcheur.

Celui-ci ralentit bientôt son pas pour dire:

--Hein! vous y reconnaissez-vous? N’est-ce pas que je suis dans le bon chemin?

--C’est pourtant vrai que vous allez rue Dauphine, répondit le commissaire.

La vérité était que, pour la troisième fois, Mathurin venait de faire le tour de l’Opéra.

--Je repars! annonça-t-il.

--Surtout n’ouvrez pas les yeux, recommanda M. O***, tremblant pour la réussite de l’épreuve.

--Oh! non, non, soyez tranquille. Si je risquais seulement un œil, je me perdrais aussitôt.

Sa marche continua encore pendant un quart d’heure.

Puis Poliveau s’arrêta net.

--Eh bien! fit le commissaire, est-ce que vous ne retrouvez plus votre chemin?

--Pas du tout... nous sommes arrivés.

--Ah! bah! lâcha M. O***, étonné.

On était à l’entrée de la rue de Provence, juste à cent pas du point de départ.

Et ils avaient marché pendant une heure.

--Je dois être arrêté devant une porte? reprit Poliveau, les yeux toujours fermés.

--Oui.

--Alors vérifiez vous-même si le bouton de sonnette figure une rose.

--Oui, c’est une rose, avoua le commissaire après vérification faite.

--Eh bien! c’est la maison de l’oncle Canivel, je vous en réponds... Dans le couloir nous allons rencontrer les deux marches.

Ce disant Poliveau, qui avait rouvert les yeux, étendit la main vers le bouton pour sonner.

--Pardon, fit le magistrat en lui arrêtant le bras.

--Oh! nous pouvons monter malgré l’heure avancée, le cher oncle se couche très tard; nous allons le trouver encore sur pieds, dit l’ex-aveugle se méprenant sur les intentions du commissaire.

--Oui, mais j’ai une crainte... Ne se peut-il pas que M. Canivel, de même que madame Poliveau, ait été victime de quelque violence... Qui sait si nous n’allons pas trouver là-haut leurs bourreaux les gardant à vue?

Caver sur la crédulité de Mathurin, c’était être certain d’avance de réussir. Il goba si bien la bourde qu’il répondit aussitôt:

--Et ce doit être ces mêmes bourreaux qui ont empêché le vieillard de me donner de ses nouvelles... C’est probablement un d’eux qui a joué le rôle du portier qui m’a répondu ne pas connaître de Canivel dans la maison. Ah! ils avaient bien ourdi leur trame.

--En conséquence, reprit M. O***, comme nous ne sommes que deux et qu’ils sont sans doute nombreux...

--Qui sait? cent peut-être.

--Vous ne voyez donc aucun inconvénient à ce que nous nous fassions accompagner?

--J’allais vous le demander.

Deux sergents de ville passaient, faisant leur ronde, M. O*** les appela et se fit connaître. Ils se mirent aussitôt à ses ordres.

--A présent, monsieur Poliveau, écoutez-moi bien, j’ai une petite leçon à vous faire. Ces deux hommes et moi, après la porte ouverte, nous nous tiendrons dans l’obscurité du vestibule. Vous, vous continuerez votre chemin, jusqu’à la loge du concierge... Il est inutile de nous montrer si cet homme vous laisse monter... Nous ne paraîtrions que dans le cas où il voudrait vous faire violence... car je tremble à cette idée, que vous venez d’émettre, que nous avons probablement affaire à un faux portier.

--Je vous ai dit que j’étais très-observateur.

--Vous avez mieux fait que le dire, vous me l’avez prouvé, avança le commissaire, qui, depuis qu’il s’était résolu à jouer du Poliveau, était arrivé, on le voit, à acquérir, un beau talent.

--Bon! c’est convenu! A présent, je sonne, dit Mathurin en étendant la main.

--Non, pas encore; il me reste à vous faire une dernière et très-sérieuse recommandation. Cet homme vous croit sans doute encore aveugle, jouez donc l’aveugle, quoi qu’il arrive... Lui apprendre ou lui laisser découvrir que vous voyez clair serait lui donner l’éveil, le pousser à quelque brutalité ou lui faire donner un signal d’alarme aux brigands qui ont séquestré votre oncle vénéré.

Après ces instructions qui n’avaient d’autre but que de bien dégager la route pour pouvoir surprendre les coupables, le commissaire ajouta:

--Maintenant, sonnez.

La porte s’ouvrit et Poliveau, suivi par M. O*** et les deux sergents de ville qui marchaient sur la pointe du pied, s’avança dans un assez long, mais étroit vestibule, parfaitement obscur, car, à cette heure, le gaz était éteint.

--Prenez garde... voici les deux marches... Hein! vous les avais-je annoncées! souffla Poliveau à l’oreille du commissaire.

--Chut! chut! fit ce dernier, allez de l’avant, ne vous occupez pas de nous... et surtout n’oubliez pas votre rôle d’aveugle.

Puis il poussa Mathurin.

Il était temps, car le concierge, en costume de nuit, venait de sortir de sa loge, tenant une bougie dont la lumière ne put dissiper que l’obscurité d’un tiers du vestibule.

Et il se mit à dire:

--Est-ce vous qui rentrez, mademoiselle Léontine?... Dépêchez-vous de monter, car ils se battent encore là-haut comme des enragés.

A ce moment, Mathurin, son bâton en avant, sortit de l’ombre, s’avançant vers la loge.

--Tiens! c’est vous, monsieur Poliveau, dit le concierge en le reconnaissant; malgré l’heure avancée de la nuit, je n’en suis pas moins votre respectueux serviteur.

Et, à l’appui de ce qu’il venait de débiter, le respectueux serviteur, qui croyait avoir toujours affaire à un aveugle, tira une langue énorme à Mathurin.

Le commissaire n’eût pas fait d’avance la leçon à Poliveau qu’il se fût peut-être trahi à l’aspect de cette langue qui s’exhibait à six pouces de son visage. Il demeura la face immobile, les yeux grands ouverts et se contenta de demander:

--Mon oncle est chez lui?

--Faut avouer que vous choisissez bien votre heure pour rendre vos visites! reprit le concierge, qui riait silencieusement avec force grimaces sous le nez de celui qu’il croyait toujours privé de la vue.

Entre deux rires, il se reprit:

--Suis-je bête! j’oublie que, pour vous, il n’y a ni midi ni minuit!

Puis il eut l’air de se consulter et murmura:

--Après tout, c’est leur affaire... Je vais leur envoyer l’oiseau, ils s’en arrangeront... J’en ai assez de ces gens-là qui se bûchent à attirer encore la police!

Alors répondant à la question de Mathurin:

--Oui, oui, fit-il, vous allez le trouver, votre oncle... et votre femme est aussi là-haut qui veille à ce qu’il ait une bonne nuit.

Ce disant, le portier retirait la langue, faisait les cornes de ses deux doigts placés sur le front et était écarlate de son rire étouffé.

Cependant il retrouva sa respiration pour ajouter:

--Allons, montez près du vieillard. Probablement que c’est votre femme qui viendra ouvrir au coup de sonnette, car la bonne est descendue tout à l’heure pour aller leur chercher deux ou trois plats à un restaurant de nuit, attendu qu’ils veulent souper.

Poliveau ne se le fit pas répéter deux fois et, prenant la rampe, il enfila l’escalier sans s’attarder à écouter le portier, qui lui disait:

--Le gaz est éteint; prenez donc mon bougeoir.

Offre, du reste, que le concierge ne renouvela pas, car, tout aussitôt, il rentra dans sa loge en marmottant:

--Que ferait-il de mon bougeoir? Est-ce que le gaz n’est pas toujours éteint pour lui?

Arrivé au deuxième étage, Poliveau n’eut pas besoin de sonner. La bonne, en allant chercher le souper, avait oublié ou jugé inutile de fermer la porte, qu’elle avait laissée entre-bâillée.

Poliveau allait la pousser, quand il en fut empêché par le commissaire, qui, suivi de ses deux sergents de ville, venait de monter doucement l’escalier aussitôt qu’il avait vu le portier rentré dans sa niche.

--Y pensez-vous? souffla M. O*** à l’oreille de Mathurin... Risquer de tuer votre Clarisse par un saisissement de joie trop subite!... Attendons plutôt en silence et guettons la minute, qui ne peut tarder, où ils parleront de vous.

--Oui, vous avez raison; j’allais, pour ainsi dire, devenir un assassin... Je tuais ma Clarisse! répondit tout bas Poliveau, tremblant à la pensée du crime qu’il avait été sur le point de commettre.

Laissant ses deux agents à la porte du logis avec consigne de couper toute retraite, M. O***, tenant, par prudence, le bras de Mathurin, se glissa doucement dans l’antichambre.

--Écoutons, dit-il à l’ex-aveugle.

Il y avait certes matière à écouter, car on se disputait fort de l’autre côté d’une porte sous laquelle filtrait un rayon de lumière.

--Vas-tu m’ennuyer longtemps encore avec tes rengaînes?... allons, tais-toi ou je cogne, grondait une voix furieuse.

--C’est maître Prévannes! se dit le commissaire en reconnaissant l’organe du beau gars.

Cette menace de coups n’effrayait pas la personne à laquelle on l’adressait, car aussitôt une voix, voix de femme, répondit:

--Oui, tu n’es qu’un misérable... tu n’as même pas la probité des voleurs qui ne compromettent point ceux qui les ont aidés.

--Tais-toi! ordonna encore la voix d’homme dont l’accent de colère avait monté d’un ton.

Si M. O*** n’avait solidement maintenu Poliveau, il est probable que ce dernier allait se précipiter dans la chambre.

--Chut! chut! fit le commissaire..

--C’est ma Clarisse! je reconnais sa voix suave, murmura Mathurin sous la main que le commissaire lui avait posée sur les lèvres.

Notons, en passant, que cette voix, qui retentissait si suave aux oreilles du mari, avait, en ce moment, les intonations les plus canailles qu’il fût possible d’imaginer. Une harengère, bien en veine, n’aurait pas trouvé mieux.

Devant l’orage, compliqué d’une grêle de coups de poings, qui planait sur elle, Clarisse, ou plutôt Lurette Baba, ne courba point la tête. Elle répliqua immédiatement:

--De quoi étions-nous convenus dans l’affaire de l’abruti? Que si nous ne réussissions pas à mettre la main sur le magot, en un mot, que si le coup était raté, nous décamperions sans rien laisser derrière nous qui pût nous nuire, sans rien faire qui donnât à l’aventure d’autre air que celui d’une plaisanterie faite à un idiot... C’est à cette condition que je t’ai prêté mon aide, car je ne tenais pas à aller reverdir dans une des maisons de campagne que la préfecture de police met à la disposition de ses clientes... Malgré la chose dite, qu’as-tu fait, toi, brigand?

--Veux-tu te taire! prononça Maurice le poing levé.

--Tu as volé les couverts de l’imbécile...

On entendit retentir un coup sourd.

--...et ses diamants.

A un second coup donné succéda le bruit de la chute d’un corps.

Puis la voix affaiblie de Lurette continua:

--...et en allant les vendre, tu as donné l’éveil à la police.

Les coups pleuvaient dru. Un d’eux, sans doute, fut plus terrible que les autres, car la victime poussa un long gémissement de douleur, suivi de ces mots balbutiés péniblement:

--Oh! comme j’ai eu tort de ne rien avouer, ce matin, au commissaire!

--Mais il est toujours temps de parler, Lurette Baba, dit M. O*** en apparaissant sur le seuil de la chambre où se passait la scène.

Si le magistrat s’était décidé à pousser la porte, c’était qu’il lui était impossible de contenir plus longtemps Poliveau, qui se démenait pour aller arracher sa colombe adorée aux serres du vautour.

Hélas! la colombe adorée était étendue sur le parquet, se défendant mal contre les coups de talon de botte que lui octroyait le vautour.

L’entrée de M. O*** fut un coup de théâtre.

Clarisse, qu’un dernier coup venait d’atteindre en pleine poitrine, s’évanouit entre les bras de Poliveau qui, oubliant ou n’ayant pas compris ce qu’il avait entendu, s’était élancé vers elle en s’écriant:

--Sous mon aile! ma colombe, sous mon aile!

Quant à Prévannes, la vue du commissaire, pénétrant en son logis à cette heure, lui avait donné à deviner que, cette fois, il allait en cuire pour lui. Sa première pensée fut de fuir et il prit un élan qui devait renverser M. O*** lui barrant la route.