Part 10
--Respectons sa manie de croire qu’il fait de bon café... mais, sacrebleu! quelle drogue!... Il est rudement vrai que je n’en ai jamais bu ayant un tel goût.
Si grand amateur de piano agacé par quatre mains que fût devenu Bokel, il faut reconnaître qu’il n’était pas de ces fanatiques qui abusent des exécutants. Une fois le morceau, pendant lequel il préparait son café, terminé, il tenait Timoléon et sa fille quittes de tout nouveau vacarme et, engourdi par la torpeur d’une douce digestion, il laissait les jeunes gens à leur bavardage amoureux.
Donc, ces dix jours, qui précédèrent le mariage, s’écoulèrent dans un calme uniforme. Nous ne trouvons à y glaner qu’une seule conversation, tenue l’avant-veille du mariage, qui n’était pas la répétition de ce qu’on avait dit et archi-répété depuis une semaine.
Entre la poire et le fromage du dîner, à propos de nous ne savons plus quoi, Paméla s’écria d’un petit ton résolu:
--Tu sais, papa, que je veux faire un voyage de noces!
Bokel, depuis huit jours, attendait-il cette phrase? Nous ne saurions le dire. Mais le fait est qu’il s’empressa de répondre avec une satisfaction visible:
--Mais telle a été toujours mon intention, ma chérie. Nous le ferons ce voyage de noces, sois-en certaine. J’ai déjà donné mes ordres au chef coupeur pour qu’il me remplace pendant mon absence.
Le projet de voyage avait souri à Timoléon. En entendant Bokel parler de venir en tiers dans ce chemin des amoureux où, dit un refrain, on n’est bien qu’à deux, il ne put retenir une légère moue qui échappa au tailleur, car, sans se douter qu’il était de trop dans ce futur déplacement, il reprit d’un ton bonhomme.
--Voyons, où irions-nous bien, fillette? Que dirais-tu d’une semaine passée à Fontainebleau?
--Non, fit Paméla d’un signe de tête.
--Ou à Montmorency?
Mademoiselle Bokel répéta son mouvement négatif.
--As-tu une idée, ma belle? Alors dis-la-moi, reprit le papa.
--Je veux voir la mer, déclara la jeune fille.
A cette époque, temps des coches et des coucous, le rêve de tous les Parisiens était de voir la mer au Havre ou de visiter la Suisse. Les commerçants trimaient pendant trente années avec cette espérance qu’un jour leur fortune acquise les mettrait à même d’aller voir la mer au Havre ou le lever du soleil sur le Righi. Un Parisien qui avait vu la mer ou le mont Blanc obtenait dans son quartier cette considération que les mahométans accordent à ceux de leurs coreligionnaires qui ont fait le pèlerinage de la Mecque.
Au désir exprimé par sa fille, une lueur de joie, qui n’eut que la durée de l’éclair, avait brillé dans l’œil de Bokel. On eût dit que le gras bonhomme attendait cette phrase.
--Oui, je veux voir la mer, répéta la jeune fille... Et vous, Timoléon?
--Du moment que vous le désirez, mademoiselle, j’aurais mauvais goût à ne pas partager vos souhaits.
--Et même, poursuivit Paméla, j’aimerais à me sentir assise dans une barque, mollement balancée par la vague.
C’était là, probablement, une balle que le tailleur guettait au bond, car il s’écria:
--Ah! tu aimerais à être balancée par la mer! Eh bien! tu seras balancée, je m’y engage! Non-seulement tu verras la mer, mais encore tu iras dessus... N’est-ce pas, Timoléon, que nous lui ferons faire un tour en mer?... Tiens! est-ce que ce projet ne vous plaît pas?
En effet, la figure de Polac, qui s’était épanouie tant qu’il avait été question de voir la mer sans quitter ce qu’on nomme le plancher des vaches, s’était rembrunie dès qu’il avait été parlé de se confier aux caprices du flot. A la question de Bokel, il répondit avec une franchise quelque peu embarrassée:
--C’est qu’il me faut vous avouer que je n’ai pas du tout le pied marin... La mer ne me réussit nullement... Au premier roulis, je suis obligé de me coucher dans mon cadre où, du moment du départ à celui de l’arrivée, je reste anéanti par le mal de mer... Jusqu’à ce jour mes voyages ont été de courte durée, mais je crois que, s’il me fallait naviguer pendant un mois, je passerais tout ce temps-là sans pouvoir avaler gros comme un pois de nourriture.
Il y eut une immense explosion de joie dans le ton avec lequel le tailleur s’écria imprudemment:
--Un mois sans manger!... Quelle chance!...
Puis, tout aussitôt, pour expliquer sa singulière exclamation, il se hâta de se reprendre en disant:
--Quelle chance ce serait pour un capitaine au long cours qui aurait vingt passagers comme vous!... Il ferait une fière économie sur la nourriture.
Ensuite, revenant à son sujet:
--Après tout, mon cher gendre, ne vous effrayez pas trop d’avance, car je n’entendais parler à Paméla que d’une simple et fort courte promenade en mer... par un temps de calme plat. Si la chose peut vous déplaire, nous y renonçons.
--Mais non, mais non, dit vivement Polac, il n’y faut pas renoncer. Je braverai le péril, car je suis certain que la présence de Paméla me rendra fort et vaillant.
Si insignifiante que cette conversation ait pu paraître à notre lecteur, nous avons été obligé de la relater tout au long, car elle prépare notre dénouement. Disons encore qu’elle avait fait à Bokel une impression des plus joyeuses, car, vingt fois, quand il était seul, il éclatait de rire en se répétant:
--Un mois sans manger! Quel atout dans mon jeu!.. quoique je regarde la partie des millions comme déjà gagnée!
Qu’avons-nous oublié encore de ce qui se passa dans les dix jours d’avant le mariage? Rien autre, il nous semble, que de dire qu’au désir exprimé par Polac d’annoncer son mariage à son cousin Dumouchet et de le prendre pour témoin, Bokel s’y était énergiquement opposé en alléguant cette étonnante raison:
--Non, non, il est trop malheureux... N’insultons pas à sa misère par notre joie... Ce serait manquer de cœur.
Tout en conseillant ainsi l’éloignement de Dumouchet, le tailleur était loin de prêcher d’exemple, car, la veille du mariage de sa fille, il se rendit chez le rôtisseur.
--Eh bien, quelles nouvelles de M. Dumouchet? demanda-t-il à l’homme aux volailles.
--Ah! monsieur, vous pouvez assurer au comité que son protégé se rend digne de ses bontés. M. Dumouchet engraisse à vue d’œil. Vous ne le reconnaîtriez pas.
--Comment a-t-il pris ce déluge de viande?
--Très-bien; je lui ai dit ce dont nous étions convenus... que je lui faisais crédit sur son brillant avenir, qui m’avait été annoncé par une tireuse de cartes... Alors il a joué sans scrupule des mâchoires... C’est plaisir d’avoir un gaillard pareil à l’engrais... Il profite en diable.
--Très-bien. Continuez et songez à la prime que vous réserve le comité.
Sur ce, Bokel était revenu chez lui et, suivant sa coutume de parler à mi-voix quand il réfléchissait, un passant à l’oreille fine aurait pu l’entendre qui murmurait:
--Pendant que le cousin engraisse, Polac se tient en jolie maigreur... Mon futur gendre m’a fait un instant peur en mangeant à gogo chez moi, mais j’y ai mis bon ordre à l’aide de mon café purgatif.
Ce gueux de Bokel disait juste. Si les jours, grâce à Paméla, faisaient la joie de Timoléon, les nuits causaient le désespoir du jeune homme, qui, à chacune de ses cinq ou six promenades nocturnes, se répétait:
--Décidément, ça ne me profite pas de manger à ma faim!
Disons encore que, pendant ces dix jours, M. de la Morpisel avait deux fois fait réclamer l’habit que Bokel avait promis de lui rapporter tout réparé sous quarante-huit heures.
Enfin arriva le jour où Polac et Paméla furent mariés.
Nous n’avons pas à détailler les pompes et les joies de la noce de nos jeunes gens. Ce fut, pour ainsi dire, un mariage à huis clos, grâce à Bokel, aussi partisan de l’économie qu’ennemi du fla-fla. A l’issue de la cérémonie, un déjeuner fut offert aux témoins de rigueur et à deux ou trois amies de pension de la mariée.
Et ce fut tout.
Ajoutons pourtant qu’à ce déjeuner dînatoire, Bokel s’abstint de s’occuper du café, dont la préparation fut abandonnée à Gertrude, ce qui amena Timoléon, après l’avoir bu, à faire cette réflexion burlesque:
--Il se peut que ce café soit moins bon que celui du beau-père, mais il est meilleur.
Nous passerons donc tout de suite au lendemain des noces, quand, à dix heures du matin, Polac, au sortir de la chambre nuptiale, se trouva nez à nez avec son estimable beau-père.
Le gros homme était en train de nouer les coins d’une toilette en serge noir qui enveloppait un habit.
--Savez-vous ce que vous devriez faire, mon gendre? demanda-t-il. Vous avez deux longues heures à dépenser avant que votre femme soit prête à déjeuner. Accompagnez-moi chez un client auquel j’aurais dû reporter cet habit depuis longtemps. Vous serez l’excuse vivante de mon retard. Je vous présenterai à ce client et, croyez-moi, c’est une bonne connaissance à faire que celle de M. de la Morpisel, notaire royal... Vous ne vous en repentirez pas.
Comme Bokel avait souri en prononçant les derniers mots sur lesquels il avait appuyé, Timoléon s’imagina que l’habit à reporter n’était qu’un prétexte.
L’espérance vint lui souffler que son beau-père avait un motif pour le conduire chez le notaire.
--Tiens! tiens! se dit-il, est-ce que maintenant qu’il est certain que je n’ai pas épousé sa fille par intérêt, il voudrait revenir sur sa promesse de ne pas me compter un sou de dot?... Ce manque de parole serait vraiment gentil de sa part.
Et, avec empressement, il répondit:
--Je vous suis, beau-père.
Quand les deux hommes arrivèrent chez M. de la Morpisel, le tailleur se garda bien de passer par l’étude. Il se présenta à l’entrée particulière, que vint lui ouvrir le domestique.
--M. de la Morpisel est-il occupé avec quelqu’un? demanda Bokel.
--Oui, mais ce quelqu’un-là est sans importance, et n’empêchera pas mon maître de vous recevoir.... Il y a bien aussi dans l’étude un inconnu qui attend son tour, mais il a l’air d’un pauvre diable fait pour avoir de la patience, dit dédaigneusement le valet.
--Alors nous vous suivons, dit Bokel, en marchant à la suite du domestique, qui, par les appartements du notaire, les conduisit au cabinet de M. de la Morpisel.
Ce dernier, quand il tourna la tête au bruit de la porte qui s’ouvrait, était en train d’écrire une lettre destinée sans doute à être emportée par un individu qui se tenait respectueusement debout auprès du bureau.
Le demi-tour de tête de M. de la Morpisel ne lui permit d’apercevoir que Bokel, dont d’ailleurs l’énorme masse faisait un rempart qui rendait invisible son gendre, marchant derrière lui.
--Ah! c’est vous, Bokel? dit le notaire; le temps d’écrire cette lettre, qu’on attend, et je suis à vous.
--A vos ordres, monsieur, répondit le tailleur, en faisant à Timoléon un signe de s’asseoir.
Quand lui-même eut placé sur sa chaise la partie de son individu sur laquelle il avait l’habitude de se poser, Bokel pensa alors à regarder le personnage qui attendait la lettre.
Ah! si vous aviez vu sa figure! elle tourna au rouge violet, tant une colère rageuse vint subitement la colorer. Là, devant lui, il voyait l’ignoble marin, le nommé Filandru, cet effronté drôle qui avait osé l’appeler «gras à tuer,» en disant qu’il ferait un bon bouillon dans la marmite du bord; ce mécréant enfin, dont la langue avait tenté de s’assurer s’il n’était pas en sucre.
Filandru avait aussi reconnu son homme. Il faut croire que le marin n’était pas fertile en plaisanteries et que, quand il en tenait une et la croyait bonne, il en abusait, car, immédiatement, sans se troubler, à la vue de la fureur muette de Bokel, il se mit à faire fonctionner à vide ses mâchoires de requin, en montrant le blanc jaune de ses yeux et en se frottant, de la main, le creux de l’estomac, en un mot toute la pantomime d’un glouton qui se pâme d’aise en mâchant un morceau de choix.
Bokel allait éclater si, à ce moment, M. de la Morpisel qui venait de finir sa lettre, n’avait, en relevant la tête, interrompu la grimace de l’impudent Filandru.
Après avoir glissé son mot sous enveloppe, le notaire y joignit une liasse de billets de banque en disant au marin:
--Du moment que mon client vous a envoyé, c’est qu’il a confiance en vous. Parce que vous me voyez mettre dans ce pli, vous jugez que vous devez bien veiller à ne pas le perdre ni à vous le laisser voler.
--Un rude malin que celui qui volerait Filandru! répliqua orgueilleusement le marin. Vous pouvez être certain que mon commandant aura la lettre dans deux jours.
--Il m’avait demandé de lui envoyer ces fonds en numéraire, mais la somme eût été d’un poids et volume trop embarrassants pour vous. Votre capitaine trouvera facilement à changer là-bas ces billets contre espèces en s’adressant au premier fournisseur de la marine.
--Dans une heure, lettre, billets et le beau garçon qui est dans ma peau seront en route, dit le marin en enfouissant l’enveloppe au plus profond de la poche de côté de sa veste d’uniforme.
Le notaire s’était levé et, tout en accompagnant Filandru vers la porte, il reprit:
--Il doit bien s’impatienter de rester ainsi en rade, votre commandant, lui qui, il y a une quinzaine de jours, quand il vint me faire ses adieux après avoir reçu l’ordre de rallier son bord au plus vite, croyait prendre immédiatement la mer.
--Il paraît que l’expédition n’est pas encore au complet... On attend un brick qui doit arriver de Brest. Il y a gros à parier que nous ne serons pas partis dans huit jours.
--Allons, bonne chance, mon brave! souhaita le notaire au marin qui franchissait le seuil du cabinet.
Après avoir refermé la porte, M. de la Morpisel revint vivement à Bokel en s’écriant:
--Et mon habit, homme sans parole! Vous m’aviez pourtant promis de me le...
Le notaire s’arrêta en apercevant alors Timoléon qui le saluait.
--J’ai pris la liberté, pour vous le présenter, de vous amener mon gendre, se hâta de dire Bokel.
--Ah! vous avez marié votre fille?
--Oui, depuis hier, elle est madame Polac.
Le notaire fit un saut en arrière.
--Polac! répéta-t-il d’une voix éclatante de surprise, vous vous nommez Polac, jeune homme?
--Oui, monsieur.
--Timoléon Polac... Hein? est-ce là votre prénom? Répondez, continua le tabellion avec la même vivacité.
--Oui, Timoléon Polac.
M. de la Morpisel se frappa le front, puis les cuisses, enfin le derrière. Il fit le télégraphe avec ses bras, eut l’air de s’envoler en agitant les coudes, claqua des mains, toussa, éternua, ricana, frétilla sur ses jambes comme un dindon qui danse sur une plaque de tôle brûlante, se refrappa sur le derrière, sur le front et les cuisses, tout cela avec cette joie qui, selon nous, doit être celle de l’homme qui découvre un merle blanc, et finit enfin par s’écrier:
--Mais, jeune homme, vous ne lisez donc jamais les journaux? Voilà dix jours que je vous réclame par la voix de toute la presse.
Bokel était resté calme pendant cette scène, qui avait ahuri Timoléon.
--Mon gendre a occupé ces dix jours à faire la cour à ma fille.
Le notaire était un homme positif, qui répliqua d’un ton péremptoire:
--Il n’y a pas fille qui tienne, fût-elle plus belle que Vénus, quand il s’agit d’encaisser des millions.
--Quoi! j’ai des millions à recevoir! bégaya Timoléon tout palpitant, ce qui, vu sa maigreur, lui donnait l’air d’un fil de fer qui vibre.
--Oui, cinq bons millions vous attendent.
Polac fut superbe. Il remit son chapeau sur sa tête et demanda:
--Où ça m’attendent-ils? J’y vais.
--Oh! oh! bien loin d’ici, annonça M. de la Morpisel en souriant à cette bonne volonté.
Timoléon ouvrait la bouche pour exprimer le dédain que lui inspirait la distance, quand trois coups furent frappés à la porte du cabinet, qui, tournant sur ses gonds, laissa passer une tête qui disait:
--En voyant sortir le marin, j’ai pensé que la place était libre et, comme c’est mon tour de passer, je me présente... M. de la Morpisel, s’il vous plaît!
Et l’arrivant fit un pas en avant, ce qui le mit en vue de Timoléon qui s’écria:
--Eh! c’est Dumouchet!
A ce nom, M. de la Morpisel se remit à gesticuler, à battre des ailes, à se claquer le postérieur jusqu’au moment où sa surprise un peu apaisée lui permit de s’écrier:
--L’autre! c’est l’autre!... Enfin je les tiens tous les deux!
Comme tous les gens tombés dans l’extrême misère, Dumouchet était devenu humble et timide. Pour rien au monde il ne se serait permis de rire de ce notaire royal métamorphosé en derviche tourneur. Ce fut donc quand M. de la Morpisel eut pleinement terminé ses exercices qu’il se risqua enfin à dire en présentant au tabellion un papier qui ruisselait de graisse:
--Le rôtisseur qui me fournit mes repas m’ayant, ce matin, monté des pommes de terre frites dans ce fragment de journal, le hasard a fait que j’y ai jeté les yeux. C’est alors que j’ai lu l’avis que vous donniez à MM. Timoléon Polac et Baptiste Dumouchet de passer à votre étude pour y entendre une communication importante.
Cela dit, Dumouchet salua M. de la Morpisel et ajouta:
--Je suis Baptiste Dumouchet... et je viens écouter la communication importante.
--Vous seriez entré une minute plus tôt que vous m’auriez entendu la faisant à votre cousin... Il s’agit de cinq millions qui vous attendent, répondit le notaire.
--Quoi, cinq millions! répéta Dumouchet, se sentant près de se trouver mal de bonheur.
Timoléon s’empressa de le soutenir.
--Oui, cousin, dit le nouveau marié, nous voici devenus riches... Chacun nos cinq millions!
Mais à ces mots M. de la Morpisel se mit à secouer la tête en disant vivement:
--Ah! non, ah! non, pas de malentendu, je vous prie. Je n’ai pas annoncé que cinq millions attendaient chacun de vous: ne persistez pas dans cette erreur. Je vais mieux préciser. Il y a cinq millions... cinq seulement, vous m’entendez, qui planent sur vos têtes, mais Ils ne tomberont que sur un seul de vous... c’est-à-dire sur celui de vous deux qui remplira une condition prescrite.
VII
Mettez-vous à la place des deux cousins, et que, sans un petit trémolo préparatoire, on vous annonce brusquement qu’une pluie de millions va tomber sur votre tête. Votre premier mouvement sera de pointer le nez en l’air et d’ouvrir la bouche pour recevoir l’ondée bienfaisante. Puis, la réflexion arrivant, vous penserez alors à vous demander par quelle cause il se fait que ce nuage doré crève précisément sur votre individu.
Il en aurait, indubitablement, été ainsi des jeunes gens, si, au lieu d’attendre l’éveil de leur curiosité, M. de la Morpisel ne l’avait désagréablement hâtée en parlant de «cette condition prescrite» qui n’assignait qu’un élu au bonheur de palper les millions.
--Ah! il y a une condition prescrite? répétèrent ensemble les deux cousins à cette nouvelle inquiétante qui, comme une douche d’eau froide, calma le bouillant transport de leur satisfaction.
--Une condition formelle... qui ne fait qu’un seul heureux, déclara le notaire.
Nous aurions bel à mentir en assurant que la voix des jeunes-gens était d’un calme parfait quand, avec le même ensemble, ils demandèrent:
--Quelle est cette condition?
--Ne feriez-vous pas mieux de vous informer d’abord par qui cette condition a été exigée? dit le tabellion en riant.
Notons, en passant, que Bokel, pendant cette scène qui aurait dû vivement exciter son intérêt de beau-père, demeurait bien tranquille dans son coin. Son air, sa prestance, son sourire étaient celui de l’homme qui sait d’avance à qui est réservé le gros lot.
A la remarque du notaire, les deux cousins étaient restés si bien interdits que M. de la Morpisel put continuer.
--Voyons, dit-il, ne vous doutez-vous pas un peu de qui vous vient cet héritage? car c’est un héritage... Cherchez bien... Ne vous connaissez-vous pas un parent dont, depuis longtemps, vous n’avez plus reçu de nouvelles?
--Oui, oui, notre oncle Gaspard Polac, le marin, s’écria Dumouchet.
--Le courageux corsaire. Nous avons toujours cru qu’il avait été tué dans un combat ou qu’il était mort sur les pontons anglais, ajouta Polac.
--Mort? il ne l’était pas encore il y a quelques mois, reprit le notaire, ainsi que le prouve une lettre qu’il m’écrivit alors... car, sachez-le, j’étais un des bons amis de votre oncle. Quand je le vis pour la dernière fois, il y avait à peine une année que j’avais acheté cette étude... De là vient que là-bas, sachant ses jours comptés, il s’est souvenu de moi pour me transmettre ses intentions dernières en me priant de vous retrouver.
Tout en parlant, M. de la Morpisel s’était rapproché de son bureau dont il se mit à bouleverser les paperasses avec une vivacité qui, peu à peu, dégénérant en impatience, lui fit murmurer:
--Que diable est devenue cette lettre!... impossible de remettre la main dessus!
Assis qu’il était auprès du bureau, Bokel avait entendu ces mots. Il se pencha vers le notaire et, d’un ton bien humble, il souffla à l’oreille:
--Si monsieur de la Morpisel daigne me faire l’honneur de venir m’écouter dans l’angle de la fenêtre, je lui apprendrai où se trouve sa lettre.
Pour toute réponse, le tabellion se dirigea vers l’endroit désigné.
Bien qu’il fût persuadé qu’il n’y avait aucun danger à être franc, le tailleur n’en prit pas moins ses précautions. Sa confession, dite à voix basse, commença par poser cette condition:
--Avant tout, je prie monsieur de la Morpisel de promettre le secret à un père qui n’est coupable, au fond, que d’avoir voulu le bonheur de sa fille.
Le clignement d’yeux par lequel répondit le notaire était à la fois une invitation à parler et la promesse du secret réclamé.
--Elle est dans la poche de l’habit que je vous rapporte, déclara carrément le tailleur.
--Et vous l’avez lue?
Bokel fut beau d’aplomb.
--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répondit-il simplement.
--Alors vous connaissez la condition?
--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, répéta encore le gros homme.
A cette réponse, M. de la Morpisel tourna involontairement un regard vers Polac.
En ce moment, Timoléon, mettant à profit la conférence secrète de son beau-père avec le tabellion, apprenait son mariage à Dumouchet, qui faisait la moue de n’avoir pas été invité. Certes, le pauvre Dumouchet ne pouvait pas passer pour un gros homme, mais il faisait si bien ressortir la maigreur de son cousin qu’elle frappa le notaire.
--Mazette! fit M. de la Morpisel en souriant à Bokel, mes compliments, mon cher!
--N’est-ce pas que nous avons des chances?... reprit le tailleur en pesant sur les mots.
--Oh! mieux que des chances... Vous pouvez dire que vous avez la certitude du succès.
Puis, comme il fallait expliquer aux jeunes gens cette sorte de messe basse, tenue derrière un rideau, qui avait interrompu une explication palpitante d’intérêt pour les cousins M. de la Morpisel reprit en élevant progressivement la voix:
--Mais non, mais non, vous pouvez rester, mon cher Bokel. Ce qui intéresse votre gendre ne doit pas être un mystère pour vous.
Et s’adressant à Timoléon:
--N’est-ce pas, monsieur Polac, que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je retienne votre beau-père, qui veut se retirer avant que je vous en dise plus long, par peur d’être indiscret?
--Restez donc, beau-père, je vous en supplie, se hâta de dire Polac.
Pensant que ce serait trahir le secret promis à Bokel que de se mettre, sous les yeux des jeunes gens, à tirer la lettre de l’habit rapporté par le tailleur, le notaire se reprit à remuer les papiers de son bureau à la recherche de la missive disparue, recherche qu’il interrompit pour dire:
--Après tout, cette lettre n’est pas un acte officiel. C’était une correspondance toute privée, d’un ami à un ami... Je finirai pourtant par la retrouver un jour ou l’autre... J’ai eu grand tort même de la chercher ainsi, car je puis m’en passer, attendu que je la sais par cœur... Votre oncle m’y racontait toutes ses aventures et par quelle suite de circonstances il avait été amené à ne choisir qu’un seul de ses deux neveux pour héritier... Vous plaît-il que je vous en fasse part?
--Nous écoutons, dit Polac.