Notre-Dame-d'Amour

Chapter 9

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Jean, de taille moyenne, mais plutôt grand que petit, sec, nerveux et très vigoureux, se plaisait à voir cette jeune fille, mignonne comme une véritable enfant. L'idée de la soulever entre ses mains, pour élever le joli visage jusqu'à sa bouche, lui était venue vingt fois. Et puis, il ne pouvait la regarder, ses yeux ne tombaient pas sur les yeux de Zanette, sur l'entre-bâillement des fichus, où un peu de la poitrine se laissait voir, doucement remuée par le souffle égal, sans qu'il se rappelât le jour où il l'avait surprise habillée seulement d'eau et de blanche écume, puis, au sortir des vagues, courant sur le sable, toute blanche et toute emperlée de gouttelettes d'eau qui étincelaient au soleil.... Il revoyait toujours cela et jamais, non jamais encore, il ne lui en avait parlé.

--C'est vous, monsieur Jean?

--Oui, demoiselle; où est votre père?

--Au travail, là-bas.

--Je venais lui montrer le cheval. Il est sage comme une image.

--Il faut vous méfier, toujours.

--Toujours je me méfie, demoiselle... des chevaux comme des femmes.... C'est un peu traître, des fois.

--Vous êtes méchant!

--Que non! vous le savez bien. Coup de pied de cheval--fait moins mal peut-être que blessure d'amour....

--Vous voulez rire, Jean!

--Je ne ris pas, pas du tout, Zanette!

--Alors, il obéit, le Sultan, comme vous voulez?

--A peu près, j'ai mes moyens.

--Et qu'est-ce que vous lui faites?

--Je lui fais désirer l'avoine, et moi seul je la lui donne.... Il me sera reconnaissant.

--Qui sait? Peut-être il vous en veut plutôt d'avoir à l'attendre, qu'il ne vous a reconnaissance de la recevoir.

--Je le crains! C'est ainsi encore, mais ça changera....

--Ah! c'est ainsi encore? Comment le savez-vous?

--Regardez, Zanette.

--Non! non! ne l'approchez pas par derrière!...

Pastorel alla vers le cheval, assez loin, assez près, et il tendit le bras comme pour caresser la croupe. Le Sultan tourna à peine la tête comme s'il voulait que ce mouvement ne fût pas vu. Il jeta en arrière un coup d'oeil oblique, jugea la position du gardian et, portant brusquement sa croupe un peu de côté, il détacha vers l'homme un maître coup de pied. Jean, sur ses gardes, l'esquiva.

--Voilà, dit-il, comment nous sommes amis!

Zanette, assise sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, au soleil, un plat sur ses genoux, triait des lentilles. Elle en prenait quelques-unes dans le plat, les mettait sur sa main où elle les éparpillait du doigt, enlevait les pierrettes, puis soufflait pour faire partir les grains de sable. Celles qui étaient triées, elles les mettait au creux de son tablier.

Jean vint s'asseoir près d'elle. Ils se turent longtemps. Elle se sentait aimée. Elle était bien là, près de lui, et lui tout content près d'elle. Il regardait le profil de sa joue penchée; et, sur le contour de cette joue, la lumière irisait un duvet pareil au duvet des pêches. Il songeait que ce visage avait, des pêches sur l'arbre, la fermeté, la couleur, rose, blanche, même verte un tout petit peu,... et que sans doute aussi il en avait la bonne odeur....

--Zanette?

--Monsieur Jean?

--Est-ce que, derrière moi, en croupe, vous le monteriez, Sultan,--comme vous avez monté, un jour, mon cheval?... N'auriez-vous pas peur?

--Avec vous, non, monsieur Jean, je n'aurais pas peur, peur de rien--jamais, il me semble.

Elle avait répondu comme en rêve, malgré elle, sans réflexion, parce que, pour trier ses lentilles, elle avait la tête baissée, et qu'elle ne voyait pas le regard du jeune homme.

Il se sentit secoué d'un frisson, et, la voix toute troublée, il dit avec une oppression:

--Vous n'auriez peur de rien, avec moi? C'est vrai? C'est bien vrai, ça?

--C'est vrai, dit-elle.

Elle leva les yeux. Elle le vit debout. Il la saisit par la taille, brusquement l'éleva vers lui, comme une enfant... et il couvrait de baisers le joli visage, partout; ses lèvres allaient du front au cou;... la rude moustache se prenait aux cheveux follets.... Et que dit-elle à la fin? Seulement trois mots, trois mots seulement:

--Oh! mes lentilles!

Les lentilles étaient à terre, sur les dalles du seuil, éparpillées, celles qui étaient triées et les autres... et le plat cassé en vingt morceaux!

--Oh! mes lentilles!

Alors, il la reposa à terre, devant le banc où elle s'assit. A genoux devant elle, il ramassa les lentilles à poignées, avec un peu de poussière, et chaque fois qu'ils se regardaient ils se mettaient à rire comme des fous.

--Il faudra les mettre dans l'eau! fit-il.

--Pour sûr, dit-elle.

Et, en lui tendant la dernière poignée, comme elle avançait la main, il retira un peu la sienne pour qu'elle le regardât.... Elle vit qu'il était devenu très grave.

--Si vous voulez, mademoiselle Zanette, je vous le ferai monter pour aller à Saint-Trophime, en Arles, le jour de notre mariage?

--Nous serions fiers, dit-elle, en habits de fête, sur ce cheval de roi!

--Alors, c'est dit?

--Demandez à mon père.

Le rude compagnon,--toujours à genoux, à cause des lentilles,--prit dans sa forte main le tout petit pied de l'enfant, et dévotement le baisa, comme on baise la châsse aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

--Je le comprends, que je t'aime! fit-elle.

Son sein battait très vite, très vite.

--Alors, fit-il, je suis avec Dieu.

Elle se leva:

--Je vais les mettre dans l'eau.... Vous en mangerez avec nous, monsieur Jean?

--Pardi! j'ai à parler à ton père. Je n'aime pas languir. Beau fruit sur l'arbre est trop en danger d'être volé!

Longtemps, ils se regardèrent, assis l'un près de l'autre, se tenant les mains.

--Et quand m'as-tu aimée, Jean?

--Quand je t'ai vue habillée d'eau, Zanette, d'eau bleue et d'écume blanche, et puis, sur le rivage, jolie comme une reine, toute vêtue de perles....

C'était la première fois qu'il rappelait ce souvenir.

--Tais-toi, méchant!

--C'est pour te taquiner, dit-il. Tu sais bien que tu m'avais plu avant. Sans ça, t'aurais-je donné la cocarde, aux fêtes de Meyran?

Elle fronça le sourcil, se rappelant Rosseline, trop oubliée peut-être.

Il ne s'en aperçut pas, et reprit:

--Tu fus reine aussi, ce jour-là.... Elle est à moi, la reine, maintenant.

--Oh! pas encore.

--Non, mais bientôt.... Et toi, quand t'ai-je plu, Zanette?

--Le jour des fêtes tout d'abord, et puis surtout quand tu as vaincu le cheval.... J'aurais voulu être avec toi, avec toi m'envoler sur cette bête farouche dont tu faisais tout ce que tu voulais. Oui, vous aviez l'air tous deux de vous envoler et j'aurais voulu être avec toi comme le jour de la baignade. J'étais fière à l'idée qu'un si courageux m'aimerait.... Et tu ne sais pas?... Eh bien,--acheva-t-elle avec un sourire malicieux,--eh bien... j'y comptais!

--Ah! coquine!

Le père Augias fut consentant; ils se fiancèrent.

XXII

TOUJOURS.

Ils s'étaient plu d'abord parce qu'ils étaient jeunes, beaux et forts, et que leur âge voulait ça. Une fois fiancés, ils causaient, durant des heures, de leur passé, de leur enfance, de leurs père et mère; et, peu à peu, une tendresse douce se mêla au désir ardent, un peu âpre, de leur jeune coeur.

--Où allais-tu à l'école, quand tu étais petitette? Comment était ta mère?... Ah! oui! je l'ai connue! Elle était si brave! Je me souviens qu'une fois....

--Tu l'as connue, Jean?

--Oui, oui, je m'en souviens maintenant!

Et il parlait,--ravi de rattacher sa vie passée à celle de Zanette, voulant à tout prix l'avoir aimée avant ce jour de la baignade, qui les avait rapprochés pour jamais.

--Un jour, à la procession des Saintes, est-ce que--voilà cinq ans--tu n'étais pas en tête des filles, toute habillée de blanc, avec des lys dans ta main?

--Oui, Jean.

--Eh bien, je t'avais remarquée! Tu n'étais qu'une enfant alors. Mais si jolie, tout près d'être, comme tu es aujourd'hui, une demoiselle bonne à marier.

--Pas possible qu'alors tu m'aies remarquée! et que tu t'en souviennes!

--Si! si, il y a des souvenirs comme ça.... Et tiens, veux-tu la preuve? Quand la procession sortit des Saintes (mes souvenirs, à mesure que je te parle, reviennent), ...à la sortie du village donc, les bohémiens se disputaient autour du bateau que les jeunes hommes portaient sur leurs épaules et où les Saintes, en bois sculpté, luisaient de dorure au soleil; ils voulaient, tous à la fois, toucher la barque et les manteaux d'or des Saintes; et toi, tu fus poussée par l'un d'eux. Tu fis un petit cri... et--souviens-toi--un homme prit un de ces bohémiens, celui qui était le plus près de toi, et l'envoya, d'un coup d'épaule, rouler dans le sable.... Eh bien! cet homme, c'était moi!

--Comment! c'était toi, Jean!... oui, je crois bien! je me souviens de ça.

Ils bavardaient ainsi, trouvant drôles ces souvenirs qui déjà étaient de l'amour, et qui s'étaient effacés, perdus, et que l'amour leur rapportait....

Une fois elle dit:

--Quand j'avais huit ans, j'eus la fièvre typhoïde. Ma mère fit voeu, si je guérissais, de m'habiller de bleu pendant trois ans, et de me mener chaque fois aux Saintes, tous les ans, le jour où les châsses descendent et font des miracles. Elle promit que, chaque fois, j'accrocherais aux cordes qui font descendre les châsses, un bouquet de lys et d'immortelles....

Jean écoutait de l'air d'un homme qui, près d'interrompre, se retient.

--C'était vous! dit-il enfin. C'était vous! J'étais là, un jour de fête... oui, oui... il y a neuf ans, j'en avais quinze, moi; j'étais déjà un gardian, grand comme à présent presque et aussi fort.... Vous ne pouviez arriver aux cordes. Alors, je vous enlevai dans mes bras... vous ne pesiez guère! et, de vos petites mains vous attachiez vos fleurs pendant que votre mère me remerciait.... C'était vous! c'était vous, petite! vous que toute petite j'élevais ainsi dans mes bras.... Qui m'aurait dit alors: «Voilà ta petite femme!»

Et ils riaient tous deux, heureux, sans s'expliquer pourquoi, de se retrouver en remontant dans l'impalpable passé, de se posséder dans le néant de ce qui fut vécu, de s'être vus, touchés, avant de s'aimer.... Ainsi, ce n'était plus une chose d'hier, que leur amour, non; elle était avant, et maintenant elle serait toujours.

L'amour est un espoir, un rêve d'éternité.

Zanette, avec maître Augias, alla visiter la mère de Jean.

La mère du gardian était une vieille femme maigre, à peau sèche, très ridée, les yeux vifs comme des veilleuses dans des orbites profonds. L'arcade sourcilière formait voûte au-dessus de ces yeux-là qui semblaient embusqués, épiant toujours. Sa coiffe blanche mordait le haut de ses oreilles. Elle était têtue, entière, énergique, prenant tout au sérieux, campée dans son honnêteté de brave femme comme en toutes ses idées.... Une de ses expressions favorites, expression populaire d'ailleurs, en pays de Camargue, était celle-ci: «On me _pilerait_ plutôt que de me faire faire ce qu'une fois j'ai décidé de ne pas faire!» Jamais on ne l'avait entendue prononcer une parole en français. C'était une femme de l'ancien temps. Elle était de ces vieilles gens d'autrefois, chrétiens et stoïques, qui ne savaient pas même lire, qui ne savaient rien et qui concevaient tout, qui avaient le sens de la vie et ses plus sublimes sagesses. Derniers nés d'une longue suite de générations, bien loin d'être abâtardis, ils semblaient représenter les forces accumulées de vingt siècles d'expérience populaire. Le génie même paraît souvent digne de quelque dédain à côté de ces êtres-là qui sont naïfs, forts, généreux et féconds. Leur race existe encore sur cette terre chrétienne et païenne, romaine et gauloise, mais quand les poètes en parlent, le siècle, né malin, les traite de rêveurs. N'est-il pas convenu que le paysan, partout et toujours, est un être laid, grossier, incapable d'un trait d'élévation, d'un mouvement de générosité? La mère de Pastorel était une de ces belles créatures de vieille roche populaire.

Zanette lui plut. Elle lui parla tout de suite, beaucoup, de son Jean.

--Quand il était petit, il faisait ça et ça. Jamais un mensonge. Je lui disais: «Quand tu as mal fait, viens me le conter de toi-même et tu seras alors pardonné. Je ne veux pas de mensonge.» Et, figurez-vous, des fois, quand je rentrais à la maison, il venait me dire: «Mère, j'ai mis la main dans le pot de confiture; mère, j'ai volé du miel ou du sucre!» Et comme je le pardonnais, mais sans vouloir l'embrasser, il pleurait eu criant: «Corrige-moi! corrige-moi! Je veux être puni, pour qu'après tu m'embrasses!» Voilà comment il était, mon Jean.... Il me disait aussi: «Quand je serai grand, je gagnerai du bel argent; il sera tout pour toi, mère, je viendrai le verser sur tes genoux, dans ton tablier!» Et comme il l'a promis, il le fait. Oh! oui, c'est un brave enfant, ce sera un brave homme. Aimez-le comme j'ai aimé son père, petite. Je n'ai jamais souri sous le regard d'un autre homme. Nous comptions l'un sur l'autre. Il faut ça; c'est le bonheur. Soyez heureux. La vieille vous bénira.

Au bout de deux ou trois mois, il leur sembla, à Zanette et à Jean, qu'ils s'étaient toujours connus, toujours. Jean était venu souvent faire chez maître Augias un peu de veillée. Il parlait de ses chasses avec lui, des perdreaux qu'on force à cheval, dans le désert, qu'on tue à coups de bâton lancé, à la manière arabe; il parlait des bécassines, des hérons, des flamants qui nichent en Camargue, de toutes les bêtes des marais, des castors du Rhône; et surtout et sans cesse ils parlaient métier et ils se contaient des courses de chevaux aux plaines de Meyran, et puis des ferrades, des jeux de cirque. Une fois en train là-dessus, ils ne s'arrêtaient ni l'un ni l'autre, et dans tout ce que disait le gardian, Zanette le sentait courageux, aussi bon que brave; elle se sentait en de bonnes mains; il saurait la défendre, elle, et, plus tard, défendre leurs enfants; et quand il la serrait dans ses bras, le soir, en lui disant adieu, elle appuyait un instant sa joue contre sa poitrine. L'homme la dépassait de la tête, et elle se sentait heureuse d'être là, si petite, blottie une seconde, comme l'oiseau au nid et l'enfant sur la mère.

Et la vie devant elle s'annonçait simple, étendue, droite, comme le désert même de Camargue qui lui était familier et qui ne serait jamais pour elle ni froid ni désolé, puisque le vent qui passe, le soleil qui brille, l'eau qui chante et l'eau qui gronde, tout, jusqu'aux aigues libres et aux taureaux sauvages, tout lui parlait de l'amour, de leur amour, de l'amour... qui est éternel.

* * * * *

Peut-être oubliait-elle trop Rosseline que Pastorel n'oubliait pas autant qu'on pouvait le croire. La mère du gardian ne s'y trompait pas, mais elle n'en laissait rien voir. Elle voulait hâter le mariage, arriver le plus tôt possible à ce qui lui semblait le port de salut.

XXIII

L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT.

La mère de Jean avait raison de s'inquiéter. Toute cette apparence d'amour, de bonheur, de calme, n'était qu'une apparence, travaillée en dessous par un élément de trouble, de corruption, de mort. L'amour de Jean pour Zanette était bien vrai, mais n'était pas établi sur la terre ferme. On aurait pu le comparer à la _trantaïère_. La trantaïère, c'est, à la surface de certains marais de Camargue, une végétation saine, abondante, bien verte, bien réelle, charmante aux yeux, attirante. Les tiges des plantes d'eau se mêlent entre elles fortement, se nouent, se trament, forment enfin sur l'eau mouvante une surface solide aux regards, qui a l'aspect d'un terrain fleuri. Si vous vous y hasardez, elle vous porte, mais elle ondule, prête à fléchir, et il peut arriver qu'elle crève sous vos pieds, et, alors, adieu, mon pauvre homme! L'homme est englouti. Il y a là-dessous l'eau trouble, obscure, un abîme.... Jean regrettait obscurément Rosseline.

D'abord, il avait ressenti, à la quitter, à la braver, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, une joie de fierté: il était fort, et le faisait bien voir;--une joie de vanité: il choisissait, pour la remplacer, celle qu'il voulait, la plus jeune, la plus mignonne, la plus jolie; une joie de délivrance: il n'était plus l'esclave de la coquette, soumis à ses caprices, courant à cheval par tous les temps, toujours maltraité, toujours jaloux.... Quel repos!

Et, sincèrement, il s'était tourné vers Zanette, pour faire plaisir à sa mère autant que pour punir Rosseline, et aussi par goût personnel. Mais ce goût qu'il avait pour la fillette, il l'aurait eu pour toute autre fille aussi jeune et aussi gentille.

Ce qui avait surtout servi à le tromper sur ses propres sentiments, c'est la sensation que lui avait donnée la matinée du bain. Facilement, dans cette émotion matinale de lumière, de jeunesse, de lutte, devant la grâce et la pudeur surprises, Jean, envahi par un charme en parfait contraste avec la beauté de son infidèle, s'était cru amoureux. La gentillesse de Zanette, les amabilités du père Augias, les instances de la vieille mère surtout, lui avaient fait croire qu'il désirait passionnément une chose qui lui semblait désirable en effet et qui sans doute aurait pu le fixer, s'il n'avait pas eu dans sa mémoire le souvenir de joies passionnées, précises, de sensations déterminées qu'il regrettait tous les jours.

Il aimait en Zanette l'enfant, avec un désir viril et tendre de la protéger. Une fois, il la vit pleurer pour un chagrin pas bien gros. Il ne put supporter la vue de ce petit visage crispé et tout ruisselant de larmes. Le rude gardian se sentit le coeur faible et défaillant. Il aurait voulu prendre la peine de la petite. Il l'aimait donc bien!

Il aimait encore en Zanette toutes les filles aussi jolies et aussi jeunes que Zanette, il aimait en elle l'espérance d'un foyer où se reposer dans le contentement de lui-même, après les dures fatigues de son métier; bref, il aimait en Zanette des idées, mais il aimait, en Rosseline, Rosseline elle-même et les fièvres de l'amour pervers telles qu'elle les lui avait données et non pas autres. Rosseline était une réalité d'amour, connue, et regrettée.

Oui, le bouvier dompteur de chevaux les regrettait, ces fièvres ardentes, tandis que le bon fils et le brave homme qu'il était, s'efforçait en vain de les oublier. Ainsi, moitié de sa propre volonté, moitié contraint par les circonstances, il en était venu à s'engager de telle sorte qu'il n'y avait plus à reculer. Il allait donc au mariage délibérément, mais sans beaucoup d'entrain.

Hélas! de bonne foi il s'était cru guéri de sa passion pour Rosseline; il s'était cru guéri, surtout, tant qu'il n'avait pas eu la permission d'embrasser Zanette chaque fois qu'il la retrouvait.

Ce baiser sur la joue qu'il avait vraiment désiré avant de le prendre, et qui, la toute première fois, le jour du plat de lentilles, l'avait charmé, il n'y trouvait pas maintenant la saveur, la vraie saveur d'amour. Une enfant! une véritable enfant! répétait-il à son tour après Martégas, mais avec des pensées bien différentes.

Il l'enlevait dans ses bras et la baisait au front comme une petite soeur.... Serait-ce jamais là une femme? une femme pour lui? pour l'amant de Rosseline, de Rosseline, la créature aux beaux bras solides, aux lèvres bien mûres....

Et les souvenirs lui vinrent en foule. Ce qu'il se rappelait bien, c'est que la seule approche, la seule vue de cette belle créature le bouleversait. «Ce quelque chose» qui sortait d'elle, de son regard, des plis de sa robe, faisait de lui ce qu'elle voulait. Et c'était irritant à la fois et délicieux. Sans doute il l'aimait bien, Zanette, mais c'était tout, tandis que de mystérieuses affinités, profondes, l'attachaient à l'autre....

Et puis, le temps, qui guérit tout à la longue, exaspère au contraire les passions, dans le commencement des ruptures. Zanette lui faisait faire un rêve d'amour trop chaste, trop timide, trop irréel. Au bout de quelques semaines, une fougue le prit, un plus violent regret des tourments passés, des injures suivies de caresses que lui prodiguait naguère sa maîtresse. L'honnête garçon se trouva malheureux, et sa mère le voyait bien.

--Sais-tu? dit-elle un jour à Zanette, j'aime mon fils, mais peut-être plus encore j'aime l'honnêteté... Écoute, je suis venue te voir pour te dire des choses.

Zanette leva sur la vieille femme un regard interrogateur. La vieille, que l'âge pliait un peu, s'était en parlant redressée. Son menton large, carré, jetait une ombre dure sur son cou maigre et puissant. Les saillies que faisaient les plis de ses rides semblaient, sous sa peau de parchemin, des cordes tendues.

Et à brûle-pourpoint la vieille dit à la fillette:

--Tu n'es plus une enfant, puisque tu te maries. Tu n'as plus ta mère, je dois la remplacer. L'honnêteté avant tout. C'est le trésor des pauvres.... Il y a des choses qu'il faut que tu saches, afin que tu puisses te défendre. Tu les apprendrais par d'autres, par des méchants.... J'aime mieux te les dire. Sais-tu que mon fils avait, il n'y a pas longtemps, une maîtresse?

--Oui! dit Zanette qui rougit et pâlit tour à tour, oui, je le savais.

--Par lui?

--Non.

--Et comment?

Zanette alors conta à la mère de Jean sa rencontre avec Rosseline, la cocarde volée et jetée au ruisseau, l'intervention de Martégas, comment elle avait été poursuivie, tout enfin....

--J'ai bien fait de venir, dit la vieille. Il est nécessaire qu'il soit au courant de tout cela: je lui conterai tout.... Et je verrai bien ce qu'il me dira.... Il ne faut pas qu'on nous le reprenne! Sois tranquille, on ne nous le reprendra pas. Je causerai avec lui et s'il faut, j'irai la voir, elle. Oh! elle ne me fait pas peur!

Quand la mère de Jean raconta à son fils l'histoire de la cocarde, et Rosseline attaquant Zanette, il ne manifesta pas contre Rosseline la fureur d'indignation qu'attendait la mère; il dit seulement d'un ton singulier: Ah? elle m'aime encore!

--Jure-moi que tu ne la reverras pas.

Il pâlit, il hésita à répondre. Puis:

--Laissez-moi tranquille, mère. De quoi avez-vous peur, donc?

--De rien, mais jure! Peux-tu refuser ça à ta pauvre vieille?... Jure, sur l'image des Saintes, que tu ne la reverras en aucun cas, pas même pour lui parler innocemment!

Et secouant la tête, elle ajouta:

--Je n'ai pas longtemps à vivre.... Si tu me fais ce chagrin de me refuser, tu le regretteras, moi une fois morte. Qu'est-ce que je te demande? de t'engager à suivre ton devoir.... Il faudra bien que tu la fasses, cette même promesse, devant le curé!... Songe, si tu n'étais pas ce que tu dois, au malheur qui en sortirait! Elle en mourrait peut-être, ta pauvre petite fiancée! Tu la tuerais!

--C'est bon! dit-il, vous avez raison. La pauvre innocente! Je ne voudrais pour rien au monde lui faire peine ni souffrance.... Je jure de faire ce que vous voulez, acheva-t-il, prenant en homme sa résolution.

La vieille respira profondément, comme soulagée.

Elle croyait en son fils. Il est «tant brave!» répétait-elle souvent.

XXIV

PARJURE.

Quand la vieille Pastorel avait conté à son fils l'intervention de Martégas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie de Martégas poursuivant Zanette, Jean avait montré quelque irritation contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'était répandu en injures, disant: «Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin!» mais, quelque temps après, lorsque sa mère, croyant bien faire, lui annonça que le bruit public accusait la cabaretière d'être la maîtresse de Martégas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honnêtes filles, et les compromettait; il s'écria:

«J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs, ça n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernière des dernières!»

La vieille femme pensa: «Il a encore quelque chose pour elle.... Après tout, c'est bien naturel.» Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui défendait aussi de rechercher Martégas.

Quant à Jean, depuis ce temps-là, il ne parlait plus que de venger Zanette des insolences du gardian....