Notre-Dame-d'Amour

Chapter 8

Chapter 83,795 wordsPublic domain

De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffées de fumée d'un vert pâle, un peu rosée, tant sont fines feuilles et fleurs. Puis, une roubine ou un fossé à traverser. On lâchait la bride aux chevaux qui, à leur gré, sautent les fossés ou y descendent, la tête au fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les avoir fréquentés au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin que la vue s'étend, la plaine plate, l'île à peine élevée au-dessus du niveau de la mer, de la mer qu'on devine là-bas, vers le sud, à la couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes buées sans cesse exhalées des eaux. Au nord, le feston estompé des Alpilles. A l'est et à l'ouest, au bord des deux Rhônes, la dentelure des aubes et des ormeaux, noyée dans le brouillard qui s'élève du double fleuve.

--La manade! cria le père Augias.

Dans un marais en contre-bas, parmi les canéous et les siagnes, la manade paissait. Les aigues, le cou allongé vers le sol, arrachaient à lèvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tête, les oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues traînantes leurs croupes et leurs flancs grisâtres. Des poulains se mordillaient l'un l'autre au cou, à la crinière. Des étalons, inquiets d'eux-mêmes, tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme s'ils voulaient plaire, et préluder par des grâces à la violence des caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'étaient couchés, leurs pieds sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de cristal étincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique à l'étrier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la lumière dont ils étaient réjouis.

Tout à coup, au beau milieu du troupeau, une tête de cheval émergea.

--C'est lui! dit Augias.

--Pardi, répliqua Pastorel. Pas difficile à deviner. Je n'ai jamais vu son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval?

--Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son père.

L'oeil de Martégas s'alluma de convoitise.

--Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon.

On ne s'occupait pas de lui.

Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquiétude. En quelques bonds il s'écarta du troupeau, puis s'arrêta bien campé sur ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renflée, toute frémissante. Il était sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un monticule du bord, il se découpait en plein ciel, et l'on voyait son poitrail bien large et la courbe fière de l'encolure et la finesse de sa petite tête sèche et sa queue très relevée, qui frappait sa croupe avec une allure féline....

--A moi! dit Martégas.

--C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse?

--Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est là que j'irai le prendre.

Les gardians obéirent. Le troupeau fut cerné. Le Sultan se réfugia au beau milieu.

Martégas attacha son cheval à un tamaris, prit son séden, qu'il garda dans sa main gauche tout prêt à être passé au cou de l'étalon, et marcha vers le troupeau, lentement, l'oeil sur l'animal qu'il voulait capturer.

Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou là, selon les mouvements de la manade qu'il fallait empêcher, s'il était possible, de se dérober. Si elle s'échappait, on la rejoindrait.

--Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le lier, s'il t'échappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite!

Attentif à sa manoeuvre, Martégas ne répondit pas.

En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout le reste.

Très lentement il entra dans la manade où se firent des mouvements inquiets et confus. Il était là dedans, pressé parfois par les flancs et les encolures, effleurant des crinières de sa main droite, s'abritant derrière une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans être vu, sans l'effaroucher. Et si lentement, si posément il marchait, que bientôt le calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs bêtes étaient à demi familières. Celles-ci, Martégas les reconnaissait à leur allure; il les approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'étaient elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entière restait là, en attente.

A ce moment Martégas était arrivé à quelques pas de Sultan. Sultan regardait, la tête haute, immobile, les gardians qui cernaient la manade. La manade tout à coup se resserra un peu autour de l'étalon. Il ne bougea pas. Martégas, pour le tromper, s'éloigna de lui, puis tourna de manière à aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis marcha vers l'ennemi. Martégas prépara son lasso.... On vit le séden onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque volte-face et, d'un coup de pied médité, il frappait l'homme à la cuisse; aussitôt il détala, au trot.

La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martégas blessé, hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait rien de cassé.... On ne songea plus à lui.

La manade s'arrêta devant les six cavaliers accourus, mais l'étalon passa à travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'échapper le côté qui, à dessein, semblait le moins gardé; il vint passer près de Pastorel.

Dès que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bête au galop, joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou son séden, dont l'autre extrémité était solidement fixée autour du haut troussequin qui forme le dossier des selles à la gardiane. Pendant que le séden se déroulait, Pastorel manoeuvrait son cheval de façon que la corde se tendît progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se raidit enfin; ils s'arrêtèrent.

...Oh! comme Zanette, là-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et fixes, remerciait Notre-Dame!

La bête était prise. Ce n'était rien. L'homme regardait le cheval hagard. Tout à coup, Pastorel lança sur Le Sultan son cheval enlevé sur place au galop. Le séden détendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourné bride, et quand la corde se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au moment où il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, étonné, et demeura sur place, vaincu.

Pastorel se rapprocha de Sultan, prêt à recommencer cette manoeuvre s'il se relevait; il ne se releva pas.

La violence de la secousse et de la chute, l'étonnement, la terreur visionnaire, paralysèrent une seconde l'animal étouffé, car il avait été pressé à la gorge rudement.

Alors, sautant à bas de son cheval, à l'arçon duquel il prit bride, filet et caveçon, Pastorel, tenant le séden, s'assit par surprise,--pesant de tout son poids,--sur l'encolure de la bête couchée. Les quatre pattes étendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en un clin d'oeil, passa le fer d'un filet dans la bouche béante du cheval, et le coiffa de la têtière.... L'animal, toujours sur le flanc, se débattit sous l'homme qui comprimait sa tête contre terre, il chercha à se soulever, raclant la terre de ses sabots, piétinant le vide, ruant.

--«Notre-Dame-d'Amour!» cria tout haut Zanette tremblante et pleine d'admiration, les yeux démesurément ouverts comme pour mieux voir. Elle admirait, bouche bée, et son fichu aux mille plis se gonflait et s'abaissait par coups précipités.

Tout sellé comme il était, le cheval de Pastorel courut se mêler à la manade, broutant avec elle.

Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel était sur son dos!

Alors, une véritable fureur saisit l'étalon. Il se secoua, se cabra, s'enleva en des ruades folles, se détacha de terre, les quatre pieds en l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin, en brusques saccades des reins et des flancs, retombait à terre pour rebondir.

Jean, son petit feutre cloué sur la tête, laissait faire, rivé au dos de la bête, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme vissé par les genoux, les mains hautes et légères, un peu narquois jusqu'à laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une détente des reins de la bête lui faisait quitter le cheval.... On voyait le cavalier lancé en l'air, jambes ouvertes, et il retombait à cheval avec une telle précision qu'on eût dit un jeu appris et souvent répété par avance. Sultan, mâté tout debout, fit mine de se renverser en arrière. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage appuyé contre le col de sa bête, il tendit le bras droit et tira de haut en bas sur la bride. Dix fois au même mouvement de l'animal il fit la même réponse. Une fois, il saisit à poignée le séden et le mit comme une menace sous l'oeil du Sultan qui se reprit à trembler. Sultan voulut tout à coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le maintint. Alors la bête dansa sur place, relevant alternativement chacun de ses quatre pieds avec une rapidité extrême, sans avancer ni reculer d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements dès qu'il les vit près de s'arrêter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait de l'éperon légèrement; puis, quand il le jugea un peu dominé déjà, il le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolèrent.

En un clin d'oeil, les six spectateurs, du haut de leurs bêtes, ne virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournèrent et décrivirent autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se rétrécissant en spirale jusqu'à revenir juste au point de départ.

Le Sultan était couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il suait. L'écume tombait à gros flocons de sa bouche. Son oeil dur lançait une flamme oblique. Les quatre pieds étaient comme enracinés au sol. On voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui, ne semblait pas plus fatigué qu'au départ, ni plus étonné.... Il se mit à rire.

--Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.

--Bravo, Pastorel! dit le père Augias. Le cheval est tien, mais crois-moi, je connais la bête, ça n'est pas fini entre elle et toi. Le Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, étant le cavalier que nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras à terre, méfie-toi!

--Maître Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux présent que vous m'avez fait là!.. Je vous remercie. Je l'emmène donc tout de suite, pour le dépayser dès le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan.

--Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute tout sellé parmi les aigues et les taureaux....

--Tiens! fit un des gardians, où donc a passé celui de Martégas?

Tous s'aperçurent alors que Martégas, sans doute pour ne pas assister au triomphe de son rival, avait disparu.

--Que Dieu le bénisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel.

--Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce soit vous!... Oh! de sûr, bien contente!

Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait légèrement de la main Sultan dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la méfiance et la rancune.

--Adieu tous, merci; je reviendrai bientôt vous voir, maître Augias.... Bientôt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le coeur sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant, Sultan!

--Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'élancer, après quelques bonds désordonnés, dans une course furieuse.

Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il imitait, ce Griset, le coeur même de Zanette qui, d'un élan fou, suivait Sultan et son nouveau maître....

Elle retint son cheval et aussi son coeur, mais non ses regards qui ne se détachèrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y fondit comme un flocon nuageux emporté par le mistral.

XX

DEUX BONNES AMES.

Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui avait infligée Martégas, n'était plus tout à fait la même femme. Non pas qu'elle fût plus maîtresse de ses volontés, mais la direction générale de ses pensées vers le mal s'était affirmée. Ce n'était plus, au même degré, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce qu'elle désirait, ce qu'elle espérait; elle n'avait ni but défini, ni plan précis; en ceci elle était la Rosseline d'autrefois, mais tout en elle était tourné aux violences, aux vengeances, aux voeux de colère et de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en cela qu'elle était nouvelle. Les éléments mauvais, jusqu'alors en puissance, cachés en elle et comme subordonnés, avaient pris le dessus dans son coeur obscur.... Sous l'influence de circonstances différentes, peut-être seraient-ils restés endormis.... Maintenant, elle laissait ses instincts de malignité dominer.

Elle était nettement devenue méchante. Que voulait-elle? Tout à la fois, tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce fût violent et mauvais.

Pour l'exciter aux rages, pour la précipiter du seul côté de la malice, il avait suffi du face à face avec cette petite, si jolie, si aimable. Jalousie, envie, avaient fait lever et s'épanouir dans son coeur les germes vénéneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de Martégas avaient provoqué en elle la mauvaise bête qui, maintenant, était déchaînée. Tout en elle était confus toujours, mais tout ce confus était décidément le Mal.

Elle n'aimait pas Martégas, mais elle se rappelait avec une sorte de volupté la terreur qui l'avait secouée, sous le poing de cet homme qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument peut-être; et «faire marcher» un homme si terrible, en lui refusant tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui être soumise.

Elle n'avait jamais aimé Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un seul de ses caprices, mais il lui déplaisait d'être abandonnée par lui si dédaigneusement, pour une frêle, une insignifiante personne, qui, à côté d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prétendre à paraître belle? Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, fût-ce pour le rejeter dédaigneusement à son tour.... Même elle comptait bien le reprendre et le faire souffrir d'amour.... Si elle avait été battue par Martégas, c'est Pastorel, le gueux, qui en était cause!--«Il me le paiera!» Cela ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui étaient pas tout à fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont elle ne voulait pas convenir avec elle-même. Il fallait donc aussi se venger sur Pastorel de ces coups dont il était la cause, et que, ravie au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est entendu qu'être battue est humiliant.

Quant à Zanette, c'était la rivale triomphante, aimée ou désirée des deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au possible! Volontiers Rosseline l'eût déchirée. Et puis, c'était une vertueuse. On l'épouserait, elle!... A cette idée, Rosseline frémissait. Oh! la faire déchoir, cette enfant, de son titre de fille honnête, de fiancée heureuse et candide!... Ce Martégas semblait fait exprès, si violent, si fort. Elle l'avait lancé sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa curiosité diabolique était excitée autant que son dépit de vengeance. Quelle joie elle aurait à dire à Jean: «Elle ne vaut pas mieux que moi, ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde bleue, que tu lui avais donnée, et que j'ai su lui reprendre!»

C'était là quelques-unes des pensées de Rosseline.

Quant à Martégas, il commençait à croire que la conquête de Zanette lui serait aussi impossible que celle de Sultan.

Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'être vaincu comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au coeur, et, sans s'arrêter à aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il n'abandonnait pas l'idée d'avoir un de ces matins Zanette à merci, par surprise, ne fût-ce que pour mettre au désespoir son ancien maître détesté, maître Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui, il l'aurait tôt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La résistance serait longue! Et il sentait le péril d'une telle victoire, comme il en reconnaissait la difficulté.

Rosseline lui échapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il entrevoyait de chances d'atteindre bientôt Zanette, plus sa pensée revenait à la belle Arlèse qu'il avait tenue sous lui, toute frémissante de colère, qu'il avait battue, dont il se sentait le maître.

--Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle est à moi, celle-là du moins.

Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le récit détaillé de sa déconvenue et du succès de Pastorel, il alla tout droit, prudemment, conter lui-même à la belle cabaretière, comment il s'en était fallu de peu qu'il se rendît maître du cheval indompté et de la sauvage fillette.

Il commença par dire comment, la veille, son cheval fatigué l'avait trahi, était tombé sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui avait échappé.

--Sans cela, tu étais vengée! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir même, je pense, tu m'aurais payé.... Dette de jeu, c'est sacré.

Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martégas que la maladresse et le ridicule.

--Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses dents...--Pauvre cavalier!... Comme tu devais être drôle, dans cette boue glissante, roulant sur ton derrière!... c'est bien la peine d'être si fort!... Ah! ah!

Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre encore,--mais il y avait des témoins.... Il conta alors la journée dernière, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin d'être excusé, il altérait un peu la vérité: «Il y avait eu un coup monté contre lui. Au moment où il allait capturer le cheval, Pastorel, qui n'était pas loin, l'avait, d'un geste, effarouché.... Il donnait avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied qu'il avait reçu, il ne parla même pas; il avait bien trop peur de la voir rire encore, se moquer de lui impunément! Le pis, c'est qu'elle n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-même, rageusement. Ses deux mésaventures l'exaspéraient; il ne les pardonnerait ni à Zanette ni à Pastorel, jamais!

Et il répétait: «C'est un coup monté!»

Rosseline l'écoutait, en hochant la tête. C'était le soir, très tard. Deux ou trois buveurs attardés ne s'en allaient pas.... Martégas s'en impatientait, mais il pouvait, le pauvre! attendre longtemps leur départ: Rosseline les avait priés de rester, et l'un d'eux, pour lui obéir, avait de bonnes raisons....

--Vois-tu, disait Martégas, j'ai bien eu un instant l'idée de lui jouer un méchant tour. Pendant que tous ils regardaient (comme s'ils n'avaient jamais rien vu!) ce gueux de Pastorel filer sur son cheval,--pas si terrible qu'on le disait, ce cheval!--j'avais envie de faire ce qu'un jour déjà je fis à un autre, qui en demeura longtemps bien malade.... L'ancien cheval de Pastorel broutait, tout sellé, parmi la manade. A un moment, il est venu tout à côté de moi, et,--vois,--je tenais toute préparée ma main dans ma poche, et dans ma main ce petit caillou dur, un vrai marbre.... Ça n'est pas gros, non, mais ça a plusieurs pointes fines.... De quelque côté qu'on le pose,--regarde,--il porte sur des pointes.--Un vrai oursin, ce caillou.... Eh bien, je n'avais--comprends-tu--qu'à le glisser, au beau milieu du dos de sa bête et, dans le milieu de la selle, à l'endroit où elle ne touche pas.... Et dès que l'homme serait monté, le poids aurait suffi pour faire entrer sur l'échine du cheval les pointes,--tu comprends?--les pointes du mignon caillou.... On aurait vu alors si le dompteur de chevaux sauvages se serait rendu maître d'un cheval apprivoisé! L'animal le plus doux deviendrait féroce, avec ça dans la peau! Mon homme, je t'assure, aurait fait connaissance avec la boue du marais ou les pierrailles du chemin!... Le Sultan, je parie, lui aurait cassé la tête!

--Je t'aurais tué, si tu avais fait ça! dit-elle violemment.

Le pauvre Martégas la regarda d'un air ahuri....

Rosseline, les yeux fixes, se prit à songer.... Elle fit un mauvais songe....

Elle voyait Zanette et Pastorel, ensemble, et ils riaient, heureux, et se moquaient d'elle.... Et, passant brusquement d'une impression à une autre toute contraire:

--Pourquoi n'as-tu pas fait ça? demanda-t-elle d'une voix sourde.

Martégas la regarda encore d'un air stupide, et comprenant de moins en moins; il se remit à boire.

Elle avait pris le petit caillou, l'examinait curieusement, le faisait tourner entre ses doigts, sur deux des pointes,--en souriant, maligne.

--D'abord, j'étais trop en vue, pour le cas où quelqu'un d'entre eux se serait retourné, dit Martégas.... Puis, j'ai réfléchi que sans doute il rentrerait chez lui monté sur le Sultan. Alors, un des gardians lui aura ramené son ancien cheval. C'est probable. Et c'est ce gardian là qui aurait dansé la danse! Ça, ce n'aurait rien été, mais le mal, c'est que la mèche, vois-tu, aurait été éventée.... J'ai préféré attendre.... L'avenir est long.

Après un silence, il reprit, en glissant un bras autour de la taille de Rosseline:

--J'ai fait de mon mieux, ma belle!... je mérite, voyons, quelque petite chose... un peu de récompense....

--Donnant, donnant! répliquait-elle, narquoise. Je ne t'aime pas, je ne te dois rien. Fais seulement ce que je t'ai dit.

Il frappa la table du poing.

Les clients qui, là-bas, jouaient aux cartes, la rassuraient. Elle reprit, d'un ton plus gouailleur, en le regardant de côté:

--Tu me tenais l'autre jour.... Quand on tient la poulette, il faut la plumer.... A présent il faut me gagner. Tu sais le moyen. Emploie-le.... Tu me tenais, et tu me tenais bien,--je te dis,--moi qui suis une gaillarde!... Qu'est-ce que c'est que cette petite, entre tes mains? Une alouette! un rien du tout. Tu la porterais d'une main, à bras tendu.... Tu n'en feras qu'une bouchée.... Débrouille-toi, je n'ai qu'une parole!

Il était minuit. Les gendarmes, en rentrant en ville, virent le nouveau cabaret ouvert, cognèrent à la vitre et entre-bâillèrent la porte.

--C'est l'heure des procès-verbaux! dit le brigadier. «Les minuit» sont sonnés.... Pour cette fois, nous fermerons les yeux, mais, vous, fermez la boutique.... Ah! te voilà,--Martégas?--On te retrouve dans tous les bons endroits, hein?

Il fallut, bon gré, mal gré, quitter la partie.

XXI

LE PLAT DE LENTILLES.

Il revenait souvent à la ferme de la Sirène, Jean. Il arrivait, fier, monté sur le Sultan. Il ne l'enfermait jamais; il l'attachait à un arbre, fortement, avec le séden. Le tronc de l'arbre, un vieux tamaris, à un mètre du sol se divisait en trois maîtresses branches. Dans l'enfourchure, Jean, un moment avant de repartir, plaçait un peu d'avoine. Il détachait Sultan avant que l'animal eût fini de manger, se mettait en selle par surprise et disparaissait bientôt, suivi du regard de Zanette.