Notre-Dame-d'Amour

Chapter 7

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Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour à tour sous la vague écumante, semblait un rocher noir. L'arête sinueuse de son échine luisait dans l'éclat palpitant de la mer, sous le rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et faisait face à l'ennemi non sans regarder parfois d'un oeil oblique la petite nageuse qui s'éloignait.

Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant.

Zanette, stupéfaite, consternée, avait reconnu Pastorel.

Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la bête.

La honte, en elle, dépassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur, certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les taureaux libres en Camargue, mais le «chevalier» qu'allait-il faire? qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il fût bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, élevée parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent à de subites et dangereuses folies.

Après tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et s'éloignait du rivage, afin d'être cachée entièrement par l'eau, lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites épaules très blanches apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il était interdit et amusé, un peu inquiet pourtant....

--Prends garde, petite! cria-t-il, la bête est mauvaise.... Je vais tâcher de la reprendre à la mer et de la reconduire. Reste où tu es!

Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer entre le taureau et la fille.

La petite tête de Zanette (son lourd chignon tout mouillé, ruisselait d'eau étincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le cheval lui apparut, cabré, pivotant sur ses pieds de derrière, détournant sa tête de la mer, rebelle au mors et à l'éperon. La lance du gardian, appuyée à l'étrier, luisait à son côté et rayait le ciel éclatant d'une barre rigide, au bout de laquelle étincelait le fer en trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le trident enflammé au soleil lui parut sans doute plus menaçant que jamais, car il fit un mouvement, hésita une seconde, puis se dirigea sur Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui écumait comme la mer, le pressa si bien que, cabré pour la troisième fois, l'animal se lança en avant. Ses deux pieds retombèrent dans la vague qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un étincellement d'eau éclaboussée, épanouie en gerbe, au milieu duquel cheval et cavalier étaient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le cheval cessa de résister et se mit à marcher résolument, mais le taureau continuant à se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers elle; et quand il parvint à se placer entre la fille et la bête, l'homme n'était loin ni de l'une ni de l'autre.

Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une expression rapide d'étonnement mêlé de plaisir... puis, aussitôt après, de vive inquiétude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gré.

Il regarda le taureau. Elle fut rassurée, mais elle était lasse. Le coeur commençait à lui battre fort. Elle fut forcée de s'arrêter. Et le gardian, bien malgré lui, soumis à la loi invincible, plus volontiers regardait maintenant du côté de la fille que du côté de la bête, du côté de l'amour que du côté du péril. Les vagues étaient larges, espacées, et n'écumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles étaient lisses, lourdes, molles, et après chaque gonflement, la mer s'abaissait, découvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses bras posés l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle était trop fatiguée. Elle avait bu un peu d'eau amère. Elle respirait avec effort.

Pastorel réfléchissait, combinant une tactique.

Le taureau menaçant fit un mouvement vers le cheval. Les deux bêtes, habituées à se combattre à terre, se sentaient gênées, dans cette eau lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il était maintenant tout proche. Elle allait se remettre à la nage, quand,--après avoir tourné vers le rivage la tête du cheval, de manière à pouvoir faire bien vite face au taureau,--Pastorel lui cria:

--Écoutez-moi! Écoutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la première fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux sont gênés, ils ne se sentent plus libres d'eux-mêmes. Ils se méfient de l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille sur vous, je ne pourrai peut-être pas lui «couper les devants».... Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite, habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau où il est. Je vous prendrai en croupe et vous ramènerai aux Saintes. Cela vous plaît-il? Je ne vois pas comment faire autrement.

Elle non plus, la pauvre! ne voyait pas «comment faire autrement!»

--Essayez d'abord, dit-elle, d'emmener le taureau.

--A votre volonté! dit-il. Éloignez-vous donc un peu.

A son idée, elle ne gagna pas grand'chose.

Elle se croyait cachée par la mer, habillée pour ainsi dire d'eau et d'écume, et elle se mit à nager. Et du haut de son cheval, il regardait, malgré lui, cette forme jeune onduler sous la claire transparence de l'eau, s'étendre, se mouvoir gracieusement, plus jolie, plus vivante, plus blanche qu'elle n'aurait paru à terre.

Elle s'arrêta de nouveau et prit pied.

L'homme oubliait la bête.... Il se décida pourtant à l'attaquer, avança contre elle, la lance en arrêt, la piqua au front, mais le cheval n'ajoutait pas, comme à l'ordinaire, à la force du coup de trident, celle du poids et de la vitesse. Le taureau ne recula pas d'un pouce; il ne se détourna même point et fit au contraire un nouveau pas en avant.

C'est le cheval qui dut reculer.

Le gardian cria:

--Vous voyez! c'est comme j'ai dit. Nous n'en finirions pas. Allez à terre!

Et, tournant le dos à la fille, il regardait vers le large, surveillant la bête.

Il n'y avait pas à faire de conditions, à établir de pourparlers; il fallait obéir; mais Zanette s'était éloignée de ses vêtements, dont le gardian, au contraire, se trouvait rapproché.... Et c'est le taureau qui était leur maître!... Elle en prit son parti, courut à terre le plus vite qu'elle put, dans un éclaboussement d'étincelles d'eau. Elle songea bien à passer derrière la dune, mais il faudrait la repasser, se hisser deux fois sur ce piédestal de sable.... Cela valait-il mieux? Elle ne le pensa pas, et prit sa course, le long de la plage. L'attention du taureau se détourna du cheval; il suivait des yeux cette petite forme humaine qui courait.... Inquiet, il se rapprocha du rivage et d'elle. Le gardian dut le suivre, s'interposer entre la terre et lui, le repousser dans la mer, mais, dans ces mouvements, plusieurs fois le jeune homme put voir la jolie fille, à demi nue maintenant, qui, en toute hâte, se rhabillait.

Déjà, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, il avait trouvé que Zanette était la plus jolie; il n'avait donc aucune peine à la trouver, comme ça, plus jolie encore!

Ils laissèrent le taureau dans les vagues. Zanette, prise en croupe, retournait vers les Saintes.

Pastorel allait au pas, car la route était trop courte... trop courte vraiment. Et Zanette lui contait comment et pourquoi, pendant ce temps-là justement, maître Augias le cherchait.

Et Jean sentait un petit bras, un peu tremblant encore de crainte et de honte, qui s'accrochait à lui.

De l'aventure qui venait d'arriver, ils ne dirent mot ni l'un ni l'autre, mais pour l'avoir vue si jolie toute nue dans la grande mer, voilà qu'il se croyait tout de bon amoureux.

A courir taureaux ou filles on prend quelquefois mal de mort.

XVII

NOBLESSE.

Au père de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en croupe et sauvée du taureau, et la fille se garda bien de raconter la baignade. Pourquoi faire?... Après tout, elle avait eu tort. Elle le reconnaissait en elle-même: il ne faut pas se fier à la solitude du désert, quand on est une fille honnête. Vraiment, que lui serait-il arrivé si au lieu d'un Pastorel, elle eût rencontré un Martégas!

--Ah! ce brave Pastorel! dit le père Augias.... Je te connais comme un des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais justement pour te chercher.... Je pensais hier à toi, et puisque tu viens de rendre service à ma fille, c'est-à-dire à moi, bien plus volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis même allé chez ta mère pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur notre domaine du château de la Sirène, dans une de nos manades, un cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir.

--Je le sais, dit Pastorel.

--De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit maître Augias, mais c'est un terrible!

--Je sais tout cela. On le connaît, ce cheval, dans tout le pays.

--Il est entier comme pas un!... On peut à peine l'approcher; c'est un diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les autres étalons; il a cassé les jambes à deux et tué un homme. Tous ceux qui veulent le prendre, il les attaque. Ça fait que nos maîtres n'en veulent plus: ils m'ont dit qu'à celui qui pourrait le dompter et l'emmener sans vider les étriers, ils en faisaient volontiers cadeau.... Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne.

Le père Augias ne se doutait guère qu'il copiait le mot de Charlemagne dans la légende: «Aymerillot, cette ville forte est à toi, je te la donne.... Tu n'as qu'à la prendre!»

Ce que le père Augias offrait à Jean, ce n'était pas seulement le fameux cheval, c'était le moyen de suivre Zanette.

--Je savais tout cela, maître Augias, dit-il. Et je serais allé moi-même vous demander la permission de prendre la bête.... Quand partez-vous?

--Doucement! dit Augias. Connais-tu Martégas?

--Oui, je sais qui c'est.

--Eh bien, Martégas arrive à la ferme demain matin; il veut le cheval... mais c'est à toi que je le donne. Il faudra, je pense, défendre ton intérêt.

--Quand partez-vous? répéta Pastorel, pour toute réponse.

--A deux heures, après déjeuner.

--Vous avez votre char à bancs?

--Oui.

--Je vous suivrai à cheval.

--Tu es un homme. Le cheval est à toi. Nous dînons ici chez ma soeur. A ton service! Tant qu'il te plaira, à l'avenir, tu pourras frapper à ma porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec nous?

--Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mère; je mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai sur la route.

Rendez-vous fut pris pour l'après-midi, sur un point de la route où, en effet, Jean rejoignit la carriole de maître Augias qui retournait à la ferme de la Sirène. Jean galopait à gauche, tout près de la fille dont les cheveux noirs, fauves au plein soleil, étaient encore un peu humides sous le velours posé en couronne, dont les bouts flottaient au vent de la course.

Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel parlaient du cheval.

Un arrière-grand-père de ce cheval était venu tout droit de là-bas, des déserts que maître Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystérieux et barbare, du pays des contes de fées. Il avait été donné par un roi à un autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui habitait Marseille, n'en put rien faire à la ville. Il le fit venir en Camargue, chez ses amis les maîtres du château de la Sirène, qui le firent lâcher dans les pâturages libres, parmi les aigues et les taureaux. Cet ancêtre était d'un gris doux, d'un gris velouté, pâle, comme le fond du Vaccarès quand il est à sec, comme les sansouïres, ces terrains de Camargue, gris, jaspés d'efflorescences salines. Sa crinière et sa queue étaient très longues, et noires comme du charbon. Sous le poil, toute sa peau était noire aussi, noire comme la nuit. C'était une bête d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblèrent pas. Et maintenant, voilà que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait, disait-on, ressembler à son bisaïeul, trait pour trait, au physique et au moral, méchanceté comprise.

Était-ce bien de la méchanceté? N'était-ce pas plutôt la colère de l'étranger retenu malgré lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'église crénelée des Saintes!

L'histoire était vraie. L'ancêtre du cheval que maître Augias offrait à Pastorel était un des Syriens rapportés d'Orient par Lamartine, qui, dans l'histoire contée par Augias, devenait un roi. A ce roi des poètes, le cheval syrien avait été offert par un autre roi, un prince arabe, un émir des grands déserts libres. Ce cheval s'étant blessé un pied, pendant la traversée, de riches Marseillais, amis du grand poète, avaient offert de le garder jusqu'à ce qu'il fût guéri. Et plus tard, quand on voulut le lui rendre, le prince des poètes, royalement généreux, avait répondu: «Puisqu'il est guéri et si beau, gardez-le.»

Redevenu sauvage dans le delta du Rhône, qui sans doute lui rappelait son pays natal pour le lui faire obscurément regretter, le cheval syrien était mort révolté. Il revivait après un demi-siècle, et refusait par tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'était le Sultan.

XVIII

LE SÉDEN.

Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,--toute confuse, à cause du souvenir de la journée,--surprit le regard du gardian posé sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait que son regard était surpris par elle, vite, il le détournait. Mais plusieurs fois il continua de regarder «fixe et profond».... Il était, comme on dit là-bas, «dans ses pensées».

Il voyait, d'un côté, Rosseline et l'amour tourmenté qu'elle représentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener avec cette petite si attentive auprès de son père, si ferme et si douce en même temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite aussi, et encore si prompte à faire elle-même les choses qu'il fallait.

Il la félicita.

--Vous êtes dégourdie, demoiselle! dit-il.

--C'est toute sa mère, fit le père Augias.

Et Augias parla de sa femme. Il conclut:

--J'ai perdu l'âme de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pût élever sa petite soeur. Et je l'ai envoyée, ma pauvre cadette, habiter chez ma soeur à moi, aux Saintes; ça m'est un crève-coeur.

--A moi aussi, fit Zanette.

Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mère à lui pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite, à ce brave Augias.

Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle était, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la beauté de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la poignant, elle se surprit elle-même à faire la coquette, à répondre plus aimablement qu'elle n'eût fait sans cela. Et surtout elle sentait que dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive, particulière à ce jour, destinées à entrer par les yeux de Jean, au plus profond de lui, pour lui prendre le coeur. Cela se faisait non pas à son insu, mais malgré elle, c'était plus fort qu'elle; c'était, aussi, plus fort que lui.

Cette soirée décida de leur destinée. Rosseline méprisée, fut, au moins ce soir-là, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, après avoir regardé clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce soir-là, ils s'aimèrent.

Le père Augias le vit bien et s'en réjouit.

Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restèrent seuls.

--Écoute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais te montrer ta chambre, mais, avant «d'aller à la paille», écoute un mot sur ce Martégas. C'est un «marrias». Il ne faut pas qu'il ait le cheval.

--Il ne l'aura pas.

--Et pourquoi?

--Puisque je l'aurai avant lui.

--Bien! mais en même temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait.

--Peuh! dit Pastorel dédaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, maître Augias.

--Sois tout le temps en méfiance, voilà ce que je voulais te dire. Le monstre est capable de tout.

Ils allèrent dormir. Zanette, elle, ne dormit guère. Sa tête travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle s'éveillait en sursaut bien contente d'être tirée d'un cauchemar. Tantôt elle voyait Rosseline la menacer, tantôt Martégas la poursuivre, d'autres fois un taureau géant courir contre elle, les cornes basses, dans la mer où, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'était Saint Michel lui-même, comme il était représenté sur une image coloriée et encadrée, où on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rêve, le chevalier Saint Michel portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la ressemblance de Jean.

--Il vaincra le cheval méchant, ce chevalier-là, pour sûr!... Si je n'avais pas été là, il aurait été maître du taureau.... Il n'y a rien à craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que dira Martégas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!... Notre-Dame-d'Amour nous protégera...»

Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence, elle sortit, une lanterne à la main. Il faisait encore nuit, mais les grands chiens de garde vinrent tous deux à elle et se mirent à lui faire escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit à l'écurie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient sur leurs chaînes: «--Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau! beau! Cabri!» elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du cheval de Pastorel.

Aisément, elle les trouva.

Elle prit le séden (sédène), et l'emporta.

Le séden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le séden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit pas sortir. Vendre un séden est une faute de patriote. Le séden sert de lasso et de licol. De la solidité du séden pouvait dépendre le succès et même la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce séden était noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands chiens, l'emportait.... Où donc?

Elle alla droit à la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrèrent.

Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clarté de la lanterne frappa le visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de lumière souriait. Zanette passa derrière l'autel, monta sur une chaise, et du séden noir et blanc, elle fit à Notre-Dame une ceinture dont un bout, traînant à terre, serpentait jusqu'à la porte et même jusqu'au dehors.

Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens couchés près d'elle, leurs museaux appuyés sur les plis débordants de sa robe....

--Bénissez-le, le séden de Jean! murmurait-elle. Bénissez-le, qu'il n'aille pas rompre! Souvenez-vous, ô Notre-Dame, qu'il a été votre ceinture et qu'il est maintenant sacré.

Puis, elle alla doucement remettre le séden où elle l'avait pris.

Comme elle sortait de l'écurie, les chiens donnèrent des marques d'inquiétude....

--Martégas! songea-t-elle.

Et vivement elle rentra dans la ferme.

XIX

A QUI LE CHEVAL?

C'était Martégas. Maître Augias guettait son arrivée. Il lui était venu en l'esprit que, s'il n'était pas surveillé, ce Martégas pourrait bien jouer un vilain tour à Pastorel,--ou à son cheval, ce qui serait même chose.

Augias alla donc avec Martégas, qu'il ne quittait pas de l'oeil, soigner sa bête à l'écurie.

Puis on rentra à la ferme, pour casser la croûte, boire un coup, «tuer le ver». Et en route!

Martégas ne dit rien à Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut content de voir qu'elle s'apprêtait au départ.

Et quand, après le café, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe:

--Nous n'aurons pas à aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter l'ordre à la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la trouverons près d'une de nos vignes, au quartier du Campas.

--Bon! dit Martégas, mais ne sommes-nous que deux?

--Deux seulement, dit Augias.

--Qui commencera? dit Martégas, narquois.

--Pastorel! répliqua vivement Augias.

--Suis-je donc un âne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de chance.

--C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il davantage?

--Peut-être, dit Martégas.

Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorité; il lui déplut de demander le succès à la ruse. Il regarda Zanette....

--Commence si tu veux, Martégas! dit-il dédaigneusement, ce n'est pas toi qui l'auras!

--C'est ce que nous verrons!

--Nous le verrons!

Augias trouva Pastorel imprudent:

--Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bête. A qui l'aura le plus tôt.

Pastorel fronça le sourcil.

--Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort à l'autre. Il faut être libre de ses idées en pareille affaire, et de ses mouvements.... Travailler ensemble à prendre le cheval ce serait se gêner, se contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des reproches.

--Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux.

--J'ai dit ce que j'ai dit. Martégas commencera.

Pastorel, qui connaissait à peine Martégas, le jugeait trop pesant pour pouvoir évoluer à cheval avec la rapidité, la souplesse, la brusquerie nécessaires ce jour-là.

Martégas se jugeait de même. De plus, il ne trouvait pas en assez bon état son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille.

--Eh bien, dit-il, écoutez. Je commencerai le premier, ce sera mon avantage. En échange, j'aurai pour désavantage d'être à pied. Si je parviens à toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans parvenir à le lier aussitôt, ce sera le tour de Pastorel, et de même il en sera pour lui.

Ainsi fut convenu, malgré Augias, sur les instances de Jean.

Jean avait l'air plein de confiance, et cela réjouissait Zanette, qui, comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le séden de Jean se balancer à l'arçon.

Quelques minutes plus tard, Zanette et son père, Jean Pastorel et Marius Martégas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine à la recherche de la manade....

Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel à Martégas, et souriait, contente.

Les saladelles violacées s'étendaient devant eux comme un réseau frêle à travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le sable çà et là blancs de sel.