Notre-Dame-d'Amour

Chapter 6

Chapter 64,002 wordsPublic domain

Quand Martégas approcha de la ferme de la Sirène, les deux grands chiens de garde, des chiens du pays semblables à des terre-neuve, se mirent à hurler à la mort. Zanette les fit taire et les fit coucher au chenil. Et Martégas à son arrivée devant la ferme, put apercevoir Zanette qui, l'ayant vu de son côté, vivement disparaissait dans la maison.

Dans les fontes de sa selle il portait toujours du pain et de l'eau-de-vie; il avait mangé et bu. Et restauré, brossé, rafraîchi, ayant bouchonné son cheval avec une poignée d'herbe sèche, brûlée déjà au soleil de juin, il arrivait prêt à toutes les luttes.

Un valet d'écurie, nouveau apparemment, le reçut devant la ferme.

--Le bayle Augias? demanda Martégas.

--Il vous attend, si vous êtes le gardian Martégas, répondit l'homme. Il vous attend, il est malade; je conduirai à l'écurie votre cheval.

--Donne-lui de l'avoine, seulement de l'avoine, dit Martégas; il n'a besoin que de cela.... Où est le bayle?

Le valet de ferme désigna du doigt la porte de la ferme.

--En bas, dit-il; entrez.

Et il emmena le cheval.

La porte de la ferme était ouverte. Martégas écarta la toile de protection qui arrête les mouches et tamise la lumière.

--Bonjour! La bonne santé! dit-il.

Assis dans la salle basse, sous la huche à pain en bois sculpté, entre l'horloge à gaine et la table, maître Augias, ayant résolu d'être aimable avec ce gardian qu'il avait chassé, mais qu'il jugeait utile de ménager comme dangereux,--répliqua:

--Bonjour.... C'est toi Martégas? je t'espérais; ma fille m'a dit que tu allais venir, t'ayant parlé sur la route. Aussi, tu vois, le pain et le vin t'attendent. Bois, si tu as soif; mange, si tu as faim. Le pain n'est pas très tendre, mais le fromage est frais.

Martégas comprit tout de suite que Zanette avait tenu parole. Elle n'avait rien dit à son père.

--Merci, fit-il, je n'ai pas faim, mais je trinquerai avec vous.... Vous êtes malade?

--Ce n'est rien. La fièvre. L'accès est passé.

--Et votre fille, elle va bien? dit Martégas.

--Verse-toi du vin toi-même, fut la réponse d'Augias.

Le gardian fronça le sourcil.

--Quel vent t'amène? demanda maître Augias brusquement.

--Votre fille ne vous l'a pas dit?

--Elle m'a dit seulement qu'en passant près d'elle au galop, tu lui as crié: Je vais chez ton père.

--Eh bien donc, maître Augias, je viens pour le cheval.

--Quel cheval?

--Sultan, donc!

--Qu'est-ce que tu lui veux?

--N'a-t-on pas fait dire qu'à celui qui saura s'en rendre maître et le monter convenablement, il sera donné en cadeau? N'est-ce pas l'intention des maîtres et la vôtre, bayle?

--C'est l'intention et l'ordre formel des maîtres, et je le regrette, dit maître Augias. Ils ont reçu des plaintes de nos gardians, oui, des lettres de plainte! Et ils m'ont ordonné de me défaire ainsi du cheval. Je dois obéir, mais, pour dire la vérité, cela m'ennuie. Le cheval est beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres bêtes, de lui-même, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux gardians,--mais le métier de gardian est un métier terrible, chacun le sait, un métier de soldat. Le métier veut qu'on souffre. Toujours à cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, être sans cesse exposé aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint de ces périls-là, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogné pour une chute de cheval ou pour un coup de pied de bête, même reçu en pleine figure, on ne l'aurait, ma foi de Dieu, plus regardé! Les gardians se seraient détournés de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout change, c'est le siècle!

Maître Augias alluma sa pipe et répéta cette expression populaire des paysans de là-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: «C'est le siècle!»

Les prétentions de son ancien valet déplaisaient à Augias; il bavardait pour se donner le temps de chercher en sa tête un moyen sinon d'écarter, au moins d'ajourner la demande de ce Martégas.

--Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit Martégas. Et je prendrai bien le cheval!

--Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable.

--Je le prendrai, moi! dit Martégas. Quand peut-on?

--Ah! voilà, mon homme! dit le bayle qui, ainsi pressé, répondit au hasard:--Ah! voilà! c'est que déjà un autre doit essayer ce que tu veux toi-même.... Il faudrait attendre.

--Et qui donc veut essayer?

Mis au pied du mur, maître Augias prononça le premier nom qui vint à sa pensée:

--Jean Pastorel, dit-il.

Martégas se frappa la cuisse du poing.

--Il est encore là, celui-là! dit-il.

--Comment, encore là?

--Oui, dans toutes les affaires dont je m'occupe, je le retrouve toujours, depuis quelque temps, ce Pastorel; ça m'ennuie. Enfin!... il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.... Et quand vient-il pour essayer de prendre le cheval, ce Pastorel?

--Après-demain, répliqua nettement le bayle, s'affirmant dans son mensonge. Si tu veux être ici après-demain, dès la pointe du jour, la manade sera proche; nous irons tous.

--C'est dit, fit Martégas.

Maître Augias venait de prendre la résolution d'aller, dès le lendemain, chercher lui-même Pastorel. Il continuait à ménager Martégas mais il n'entendait pas qu'il eût le cheval; il avait pour cela ses raisons.

Il y eut un long silence. Martégas buvait, se demandant où était Zanette et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imaginé, parvenir à lui parler un peu, seul à seule.... Le bayle, repassant en lui-même tous les motifs de colère et de mépris qu'il avait contre Martégas, se sentait repris d'une envie sourde de le mettre à la porte. Il s'en voulait de le recevoir si bien, de le faire asseoir à sa table, de lui donner de son pain, de son vin; mais il se répétait en lui-même qu'avec celui qu'il appelait tout bas, quelquefois tout haut, une «canaille», un peu de politique était nécessaire.

Tous deux fumèrent assez longtemps en silence. Puis Martégas, d'un air dégagé, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y étaient de son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait. Cette aisance, qui était une manière d'insolence, irritait le vieux, en dedans. Sa fièvre peut-être se mit à le travailler un peu; il s'agita sur sa chaise, et n'y tenant plus:

--Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras après-demain, puisque je dois obéir aux ordres des maîtres et donner le cheval à qui le prendra.... Seulement Pastorel a demandé avant toi. Voilà. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en serai content.... Je ne suis pas payé pour t'aimer.

--Vous avez la rancune longue!... fit Martégas. Allons, vieux, je m'en vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!... Mais je reviendrai. Je serai là après-demain matin. Et je crois bien que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir même, mieux monté qu'un empereur!... Adieu, maître Augias.... Ne peut-on voir votre fille? Elle se fait jolie, savez-vous?

--Je te défends de me parler de ma fille! cria Augias exaspéré tout à coup. En voilà assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais, coquin de sort! je ne le souffrirai pas!

--Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi? expliquez-vous un peu.

Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout de bon; il se débonda:

--Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fièvre m'étouffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te moques? Parce que si tu avais quelque chose là (Augias se frappait le coeur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut plus!... En te voyant reçu comme je viens de le faire, tu aurais dû, après avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au plus tôt...! Mon oeil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne penses, compère! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire, vois-tu, je sais de tes manières, camarade! j'en connais plus long que tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espère. Oui, tu as du front! tu devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chassé.... Tu étais chargé de l'écurie du château et de la ferme. Vingt chevaux à panser, à dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours. Comment les traitais-tu? dis, réponds! Tu oubliais de les faire boire,--et quand ils se fâchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu m'en as gâté plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de désespoir et de honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant, parce que j'espère bien te voir, la première fois que tu essaieras, envoyé en l'air cul par-dessus de tête, comme un paquet de linge sale que tu es!

Et maître Augias conclut:

--En te chassant comme j'ai fait, bête brute, j'ai nettoyé mon écurie!

--Je vois, dit Martégas tranquillement, que vous avez la fièvre, bayle. Les visions vous tiennent.... Adieu, je m'en vais. Le bonjour à votre fille....

Augias, se levant, le saisit par le bras, et, d'une voix basse, pleine de colère contenue:

--Martégas! dit-il, ne me parle jamais de ma fille, même pour lui faire dire simplement bonjour... Écoute. Tu as à ton compte plus d'un méfait dont on a cherché bien loin les auteurs.... Plus d'une manade a perdu des bêtes qui n'ont pas été perdues pour toi. Quand le gardian Peytral a été trouvé mort, au bord du Vaccarès, tu as été le seul à savoir, hein? comment lui était arrivé le malheur.... Ce n'est pas tout; il y a des filles qui se plaignent de toi; me comprends-tu bien? Ne parle jamais de la mienne à personne, pas même à moi!... Si je t'ai chassé d'ici, ça n'est pas seulement parce que tu salissais l'écurie!--C'est clair comme la bonne clarté du jour, hein, ce que je dis?--Si je t'ai chassé c'est aussi parce que la manière me déplaisait dont tu regardais les filles--même ma petite, entends-tu, qui était alors presque une enfant! Garde donc bien ta langue et ta canaillerie là-dessus,--ou, vrai comme je suis Augias! c'est moi, moi, qui te mettrai dans la tête une balle de mon fusil! Et pas un père, en Camargue, et pas un gendarme en Arles ne me donnera tort, tu entends?

Augias parlait bas, et Martégas se contint.

--A après-demain matin, maître Augias! dit-il avec une insolence sourde et menaçante.

Il dit encore:

--Je l'aurai, votre cheval!

Et mentalement il ajoutait:

--Et aussi ta fille!

Maître Augias lui montrait la porte.... Le brave homme avait perdu le fruit de sa politique. Après avoir bien reçu le gardian, il lui avait, n'y tenant plus, dit son fait en termes tels que, dans cette brute de Martégas, les pires levains de rancune et de haine étaient maintenant soulevés.

XIV

NOTRE-DAME-D'AMOUR, EXAUCEZ-MOI!

Le père Augias n'eut pas grand'chose à expliquer à sa fille.

--J'ai tout entendu, lui dit-elle, mais je ne savais pas que Pastorel dût venir?

--Il ne doit pas venir, j'ai menti, dit Augias, il le fallait, pour me débarrasser de ce Martégas. J'aurais dû lui dire tout de suite et tout simplement que je ne lui permettais pas d'être de ceux qui essaieront de prendre le cheval... je n'ai pas osé d'abord... j'ai eu peur de lui, s'il faut que je le dise... peur de lui... oh! pas pour moi.... C'est un mauvais coureur de filles, capable de tout... il connaît trop bien la maison!... Aussi, vois-tu, j'ai hâte de te voir mariée, quoique jeunette. Je peux, d'un moment à l'autre, te manquer... il faut que j'y pense, à cela. Et donc, c'est au hasard, sans réflexion, que j'ai parlé à Martégas de ce Pastorel;--me voilà forcé maintenant d'aller le chercher!... Eh bien, tant mieux! car celui-ci, c'est, je pense, un mari comme il te faudrait. Il faut que tu sois protégée.

Zanette rougit un peu:

--Vous le connaissez donc, mon père? fit-elle. Vous ne m'aviez pas dit ça.

--Par prudence, c'est vrai, je n'ai rien dit le jour des fêtes; je le connaissais seulement un peu, je voulais être sûr que le bien qu'on dit de lui est véritable; j'ai pris, depuis ce temps, mes renseignements; j'ai même vu sa mère, à Silve-Réal. Ça n'est pas loin des Saintes, et j'irai là, demain, pour le chercher.... C'est un brave enfant....

Augias ne disait pas tout. Il connaissait l'histoire de Rosseline, mais, pensait-il, Pastorel se débarrasserait de cette mauvaise femme, en brave homme qu'il était, avant longtemps. Quand il reverrait Zanette, il oublierait facilement sa méchante aventure avec la belle Arlèse. Ainsi pensait Augias, et il ajouta:

--Il y a bien, pour l'heure, un empêchement qui vient de lui, à ce que m'a dit sa mère... mais je ne suis pas inquiet; il comprendra où est son bonheur.

Zanette comprit l'allusion et elle se tut. Heureuse de sentir son père favorable à Pastorel, elle s'étonna d'éprouver ce bonheur-là. Décidément, elle l'aimait donc, cet inconnu? Pauvre Zan!... car déjà, en elle-même, elle l'appelait Zan, puisqu'elle s'appelait Zanette.... Pauvre Zan! si on pouvait l'arracher aux griffes de cette mauvaise femme, ce serait, n'est-il pas vrai, une bien bonne action?...

Or, de son côté, Jean Pastorel avait parlé à sa mère de la petite Zanette qu'il n'aimait pas encore, mais qui lui plaisait bien, et du cheval de la ferme de la Sirène, dont il désirait se rendre maître.

Sur la petite, la vieille Pastorel n'avait dit que de bonnes choses:

--C'est une fillette sage. A la bonne heure! En voilà une que tu ferais bien de demander! il n'est pas bon qu'un homme soit seul. Oh! si, avant de mourir, je pouvais voir un fils de mon fils, je bénirais la vie, en la laissant recommençante derrière moi!

Quant au cheval, la musique avait été autre:

--Le métier, véritablement, est assez dangereux, sans aller chercher, par plaisir, des bêtes de mort! Laisse-moi ce cheval tranquille, c'est quelque sorcier peut-être! Le prenne qui voudra! La fille d'Augias, oui,--mais son cheval, non! Entends-tu, Jean?

--Mais... dompter le cheval, ma mère, est un des moyens d'avoir la fille,--de lui plaire d'abord, et au père aussi. J'en ai connu et mené de plus difficiles....

--Des filles? interrogea sournoisement la vieille.

--Des filles, oui, et des chevaux!...

--Eh bien, laisse les bêtes vicieuses où elles sont, toutes! Épouse la Zanette,--et que Dieu nous bénisse....

La vieille fit un signe de croix et regarda, au mur, la sainte image des deux Maries, surmontée d'une brindille où étaient accrochés des cocons de vers à soie, et devant laquelle brûlait de l'huile dans une lampe de forme antique.

A la même heure, l'idée venait à Zanette d'aller dans la chapelle brûler un cierge, un des petits cierges jaunes qui étaient suspendus sous le crucifix, au chevet de son lit.

Elle y alla. La nuit tombait. Le cierge, planté dans une pointe de fer, devant l'autel, faisait resplendir le visage d'or de Notre-Dame-d'Amour, et, agenouillée, Zanette priait de toute son âme.

Elle prie pour son père, pour l'âme de sa mère morte; pour que Martégas ne parvienne pas à se rendre maître du cheval sauvage; pour que Pastorel au contraire, dompte heureusement la bête et la fasse sienne, et encore pour qu'il oublie cette femme si mauvaise.

Et Zanette disait:

--La flamme de ce cierge qui brûle pour vous, je vous l'offre, ô Notre-Dame-d'Amour, en faisant par-dessus tous les autres, le voeu que voici: Ce qui sera le meilleur pour Jean, je l'ignore, madame, mais quoi que ce soit, faites que cela arrive.... Notre-Dame-d'Amour, exaucez-moi!

XV

LA BELLE ET LA BÊTE.

Le lendemain matin, à six heures, la carriole fut attelée.

La mère de Zanette avait laissé,--pauvre morte!--une autre enfant qui, maintenant, prenait sa cinquième année. Le père Augias, depuis trois ans, avait confié cette enfant trop petite à sa soeur, mariée avec un pêcheur aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour qu'elle l'élevât parmi les siens.

--Si je partais avec vous, père, pour voir la petite?

--J'allais, dit Augias, te le dire moi-même.

Ils partirent.

Le père Augias conduisit sa fille aux Saintes, chez sa soeur, puis revint sur ses pas, avec la carriole, à Silve-Réal, chez la mère de Pastorel pour savoir d'elle où il trouverait le gardian.

Il n'avait pas voulu, naturellement, mener Zanette, comme cela, dans la maison de Pastorel.

Chez la vieille Pastorel, il apprit que le gardian, dans l'après-midi, irait aux Saintes pour une affaire. En ce moment, Pastorel visitait une manade aux environs des Saintes. De grandes courses devaient avoir lieu bientôt aux arènes d'Arles et on l'avait chargé de se rendre compte par lui-même de la sauvagerie de certains taureaux, de choisir à son idée et de designer les plus sauvages, les meilleurs, qu'on «trierait» quelques jours plus tard.

Augias se remit en route pour aller prendre chez sa soeur, aux Saintes, le repas de midi.

Pendant ce temps, Zanette, après avoir joué avec sa petite soeur, n'avait pu résister au désir de courir un peu sur l'immense plage déserte des Saintes.

Elle aurait voulu emmener la petite. La tante s'y opposa.

--C'est trop petit, vois-tu, cette mignonne! Et puis,--quoique, si l'on en croit le monde, les mauvaises fièvres n'existent plus guère,--j'ai toujours peur. J'en connais, des tout petits, qui n'ont pas la couleur qu'il faut; ils sont jaunes comme des cierges. Va toute seule.... Tu n'as pas peur, au moins?

--Oh! dit Zanette, je n'ai peur de rien, jamais.

Elle venait rarement aux Saintes-maries qui étaient à cinq lieues de chez elle.... Il y avait tant de travail à la ferme de la Sirène! De temps à autre, on leur amenait la petite, si bien que Zanette, qui aimait beaucoup la mer, ne la voyait pas souvent.... Oui, elle l'aimait beaucoup, cette mer bleue et vaste où le regard et le rêve s'en vont loin, à la poursuite des bateaux et des grandes mouettes blanches....

Tenez, ce matin même, lorsqu'elle avait vu, au bout de la plaine, là-bas, tout là-bas, au bout du désert plat, par-dessus la vigne, les sables et les salicornes, se découper la silhouette crénelée de l'église sur le bleu de la mer,--elle s'était levée tout debout, Zanette, sur le char à bancs, en poussant des cris,--en battant des mains: «La mar! la grando mar!» La mer! la mer si grande! Et le coeur de Zanette s'échappait, s'envolait hors d'elle-même; il volait avec les oiseaux, au-dessus des vagues, bien haut, bien loin, puis redescendait, les effleurait parfois de l'aile et chantait... un chant de sirène.

Et comme on était au milieu de juin, qu'il faisait chaud et qu'elle aimait la mer, Zanette, pendant que son père allait à ses affaires, avait couru sur la plage.

Des lieues de plage; un sable, doux sous les pieds, où la nier envoyait sa vague calme, en grands festons mobiles, dentelles blanches, dont les dessins d'écume se formaient, fondaient, apparaissaient encore pour disparaître. Aux endroits mouillés, le sable, dans le moment où s'y posait le pied de Zanette, devenait tout pâle, parce que l'eau, sous le poids, en sortait comme d'une éponge. Quand elle retirait ce pied, très petit, le sable de nouveau s'imbibait, redevenait sombre très vite. Et cela amusait la jeune fille.... Puis, comme la mer essayait de mouiller ses jupes, elle les relevait en s'enfuyant.... Et, loin des bords, le sable, sec, très mobile, prenait son soulier, voulait le garder, il la déchaussait. Et elle riait toute seule. Et la grande plage désolée était maintenant toute couverte des petites traces désordonnées de Zanette. Ici, elle avait fait de grandes enjambées, là de tout petits pas; ici, elle avait tourné en rond comme une folle.... Les courbes se rétrécissaient en une hélice, du centre de laquelle l'enfant s'était échappée brusquement, pour courir en ligne droite, longtemps, longtemps.... Et enfin, elle se vit loin des Saintes, à une lieue au moins, sur l'immense plage vide, déserte. Elle s'assit alors sur les petites dunes qui lui cachaient la plaine, par-dessus lesquelles, en se retournant, elle apercevait à peine le faîte de l'église crénelée, avec ses trois cloches découpées en plein ciel dans l'ajourement du clocher. Et Zanette, adossée aux monticules de sable, ne voyait plus que la mer qui court sans cesse au-devant d'elle-même, impuissante à saisir mieux la terre qu'elle semble désirer.

Alors, la petite sauvage éprouva une envie brusque de se plonger dans cette eau si claire, si bleue, si fraîche. «Dans une heure, il sera midi, songea-t-elle en regardant le soleil. J'ai le temps.»

Le Rhône lui avait appris à nager. Elle se déshabilla, sûre d'être bien seule. Debout, étendant les bras, elle s'étira au soleil et une joie physique la saisit, la joie des bêtes captives remises en liberté.

Un bain libre au bord de la mer, en pleine lumière, semble peut-être aux gens des villes un acte impudique et sans doute fort rare. Ce n'est ni l'un ni l'autre. La nature invite au naturel.... Et maintenant Zanette ressemblait aux petites déesses de la mer, aux ondines, aux sirènes de l'eau, soeurs légendaires des sirènes de l'air dont les plumes ont toutes les couleurs du ciel, et sont luisantes comme des écailles entrevues sous les vagues.

La peinture ne doit pas garder seule le privilège de montrer nue la beauté des déesses et de la femme. Zanette était nue et elle était chaste.

Quand elle se fut un peu étirée, la joie qu'elle éprouvait la força de s'agiter de nouveau. Un petit cheval de Camargue, qu'on rend à la liberté, qu'on renvoie au troupeau libre après l'avoir attelé plusieurs jours, s'étonne ainsi, immobile d'abord, puis hume l'air, et tout à coup bondit et galope. Ainsi fit-elle, Zanette. Elle gravit en deux bonds une des petites dunes voisines qui s'écroula sous elle; elle regarda, du sommet, tout le désert verdoyant, où flottaient, vers l'est, des mirages, des arbres renversés au bord de marais irréels; elle se retourna vers la mer, aspira la brise saline, puis se jetant à corps perdu sur la pente de sable, elle se laissa glisser jusqu'au bas, la poitrine dans ce sable chaud, ses deux petits pieds en l'air, les mains en avant,--avec des éclats de rire qui perçaient le bourdonnement de la mer paisible mais toujours murmurante.

Zanette se releva, se secoua, puis, courant à toute vitesse, s'élança vers la mer, y entra toujours courant, et quand elle eut de l'eau jusqu'à la ceinture, elle se jeta à la nage, toujours avec des cris perçants auxquels répondaient là-bas les mouettes.

Elle nageait ainsi depuis un moment, quand un jeune taureau, noir comme la nuit, bondit, non loin de là, par-dessus la dune, et entra aussi dans les vagues.... Un cavalier presque aussitôt franchit d'un bond la dune au même endroit et s'arrêta brusquement, au bord de la mer, regardant tour à tour, d'un air étonné, le sauvage taureau et la fillette sauvage.

C'était Jean Pastorel.

XVI

LE CHEVALIER.

Un des taureaux qu'il était venu juger en vue des courses d'Arles, excité par lui, s'était dérobé tout à coup après l'avoir attaqué plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'était tout seul mis à sa poursuite, il l'avait atteint, piqué de son trident au moment où le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal farouche, fuyant de nouveau, avait entraîné le cavalier vers la mer, dans laquelle il cherchait maintenant asile.

Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau.