Notre-Dame-d'Amour

Chapter 4

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Puis il la surveilla, et ne parvint qu'à se rendre ennuyeux; il ne venait plus aux jours dits; il arrivait inopinément, dans la nuit quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline étaient éclairées,--et, si elles étaient sombres, il n'en concluait pas moins que sa maîtresse n'était pas seule. Il faisait contre la fenêtre le signal convenu. La mère du Rosseline avait sa chambre sur le derrière de la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle ouvrait, alors entre elle qui était à sa fenêtre du premier étage et lui qui était sur le pavé de la rue, des dialogues à voix basse, très basse, un peu sifflante, commençaient; et sur lui bien souvent pleuvaient l'injure et la menace, en échange des reproches.

--Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... Où as-tu laissé ton cheval?

--Je l'ai caché un peu loin, au bord du Rhône, dans un coin que je sais, dans les saules....

--Va-t'en!

--Ai-je fait à cheval cette course si longue, sept lieues, tu entends!... pour être ainsi reçu?

--Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis?

--N'es-tu pas mienne et comme ma femme?

--Oh! ça pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux.

--Oui, de tout et de tous!

--Pourquoi?... c'est bête.

--Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je t'aime.

--Si je te fais peur, quitte-moi!

--Est-ce que je peux!

--Ils disent tous ça.

--Tu vois qu'il y en a d'autres!

--Pas comme tu veux dire....

--Rosseline!

--Jean?

--Ouvre-moi, descends.

--Ma mère entendrait.

--Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mère, aujourd'hui plutôt que les autres fois?

--A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y laisse à la fin sa réputation; il ne faut qu'une fois.

--Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi!

--Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez, à la fin.

--Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas!

--Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place. Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies.

Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas à l'esprit, en pareil cas, qu'on pût, par amour pour un homme, se priver d'aller dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, à l'heure où ses yeux se sentaient alourdis.

Elle fermait sa fenêtre dont le craquement léger retentissait au coeur de Jean, comme un bruit terrible.

Il restait là, un moment, dans le froid de la nuit--car il était venu ainsi, des fois, en plein hiver; il restait là, un instant indécis, le sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges intérieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses pensées comme dans une mer ou dans un torrent, réprimant vingt fois, à grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour la briser.... Et puis, s'il faisait cela, après?... Elle était seule, pour sûr.... La mère, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il épouserait Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'était plus sûr, à cette heure, d'en vouloir. Pour maîtresse, soit, oui, toujours,--mais comme femme? Auprès de sa mère à lui, si rigide, si sévère, introduire cette terrible fille dont il ne savait rien, après tout, dont il redoutait la malice inconnue!

--Ah! pauvre de moi!

Alors, il allait reprendre son cheval et, là, dans les saules du bord du Rhône parmi lesquels il l'avait caché, l'envie lui venait de se jeter au fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne la sentait pas à lui, cette fille. Cet homme habitué à se faire obéir des bêtes indomptées, s'étonnait, s'irritait de n'être pas ici le maître absolu.... Et tous les mauvais commérages lui revenaient; des mots atroces le mordaient au coeur; il se rappelait des gestes d'elle, des regards équivoques adressés à des jeunes gens.... Il ne savait plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de son sang tourmenté, impétueux, sonnait plus fort à ses oreilles que le bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il était là, tout près, le fleuve; la lune se reflétait, par éclairs bondissants, dans l'eau obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout à coup le brave enfant songeait: «ma mère!» et, remontant à cheval, il partait bien vite, pour fuir la tentation....

Oh! ces courses folles, vertigineuses, irréelles, en pleine nuit froide, à travers la lande! Cette furie du retour, où il ressentait et employait, à courir, un désir débridé de dépenser sa force, de tromper sa jeunesse, de tomber peut-être à la fin, au revers du fossé!... Tout ce qu'il avait dû tout à l'heure contenir de passion désordonnée, d'amour, de colère, de jalousie en délire, il le mettait dans sa rage à piquer sa bête, à lui scier la bouche quand elle refusait le ralentissement, à la frapper de l'éperon quand elle ralentissait sa course.... La bouche et les flancs ensanglantés, jetant des écumes, soufflant du feu, son cheval allait, les yeux démesurément ouverts dans la nuit, tendu tout entier, comme le désir même de son cavalier, vers l'espace vide!

--Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine, je le sens.

Ce n'était pas encore une coquine. C'était une créature inconsistante, sans réflexion, sans prévision, sans connaissance d'elle-même, sans conscience formée, sans direction propre. Le mal était que Jean demeurât si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et à toute minute. Le bien et le mal étaient indifférents à Rosseline. Il fallait être, pour elle, la force qui épargne aux faibles le souci d'eux-mêmes, qui les porte, les dirige, les mène à sa guise et dont bientôt ils ne peuvent plus se passer. Il y a vraiment des créatures qu'il faut violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de s'écraser devant l'homme, leur dieu armé; ou encore natures de cavales qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa main légère, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les châtiments toujours prêts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou des apitoyés, ces bêtes-là deviennent irréparablement rétives, à tout jamais vicieuses.

Le cavalier est souvent responsable de tous les défauts du cheval.

IX

CE QUE ZANETTE IGNORE.

Telle était la créature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant délit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il devenait sûr de sa fausseté,--il serait guéri.

Il en était là, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des plaines de Meyran,--un homme qu'il connaissait à peine, un gardian comme lui, au retour d'une visite à Arles, lui conta les grandes nouvelles de la ville.

Cet homme ne pouvait être soupçonné de vouloir irriter Pastorel contre Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connût. Et ce qu'il conta fit bondir de rage le coeur du rude gardien de taureaux.

Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les marchands de curiosités, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville, artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques lettres d'imprimerie: _La belle Rosseline_. Les voyageurs qui viennent à Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlèse pour vingt sous,--ce qui, disaient les commérages, avait mis en grande colère plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'étaient rencontrés chez elle, où ils étaient venus, mordus chacun du même désir de faire reproche à sa maîtresse. Et s'étant reconnus, ils s'étaient pris de querelle et battus même, publiquement.

Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle, maintenant,--c'était un cabaret tout fraîchement installé et dont elle devenait la patronne, grâce à la générosité d'un peintre parisien. Un bon vivant, celui-là, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient et qui était riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le photographe.

Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens avaient vu «le tableau» où la belle, très ressemblante, montrait plus que ses épaules....

Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une belle et bonne promesse,--car la fille était accueillante, un peu folle de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'était dans l'intention évidente d'attirer les chalands «par le moyen» de sa beauté. Ses portraits répandus partout étaient une enseigne et une amorce....

Et à Pastorel consterné le narrateur avait généreusement donné l'adresse du cabaret de Rosseline.

--Et le tableau? avait répondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre?

--Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont les fenêtres regardent le théâtre antique....

Tout transformé dans son coeur par ces nouvelles qui l'éclairaient décidément sur le caractère de sa belle, étonné de se sentir subitement tout calme, tout froid, Pastorel était parti pour Arles; il avait couru chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-même, le gardian l'avait un peu bousculé et avait entrevu non seulement le portrait de Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-même, montrant, un peu plus qu'il n'est permis, ses bras nus et ses épaules. Et satisfait de n'être pas plus longtemps dupé, il était revenu de la ville, résolu courageusement à ne plus revoir le beau modèle, qu'il appelait maintenant dans sa pensée «la fille à tout le monde».

Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fête, entourée de jeunes débauchés de la ville; et comme, la bouche en coeur, sans avoir l'air de se douter qu'il pût lui garder rancune, elle était venue à lui, disant très haut:--«Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne reconnaît plus ses amis, donc?... Écoute, Jean, fais-moi marquer, de ma main, un des taureaux d'aujourd'hui,» il avait répondu, au milieu des fainéants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle Arlèse:

--Que me veux-tu, fille à tout le monde? Je sais ce que je sais, et, vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme des premiers souliers que j'ai chaussés, tu m'entends? Les portraits à vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent! La belle Rosseline est à vendre? Moi, les choses qui sont miennes, personne autre n'y doit toucher!

Elle avait pâli, l'Arlèse, et pâli bien davantage, un peu plus tard, quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense assemblée, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et pour lui donner la cocarde.

Elle fut d'autant plus irritée, cette Rosseline, que Zanette avec elle faisait un parfait contraste. Elle, elle était un peu forte, assez grande, de beauté hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette, toute mignonne, jolie à ravir, toute expressive avec ses yeux perçants et pétillants. A la beauté d'un fruit formé, il opposait la grâce un peu frêle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dévora l'affront, mais elle avait juré de se venger.

Elle ne se doutait guère, Zanette, qu'elle avait servi une rancune d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reçu par elle n'était pas tout à fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troublé le coeur, un peu à la légère sans doute, lui-même ne pensait pas à la petite Zanette sans se dire: «Pourquoi pas?» Hélas! le souvenir malsain, âpre, mordant, précis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore victorieusement, au fond de son coeur, contre l'image fragile de la fillette chaste et simple.

X

ZANETTE ET ROSSELINE.

Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait à faire. Elle acheta «le remède,» expédia quelques menues commissions, et moins d'une heure après elle reprit, à la remise d'une auberge, son cheval qui, réjoui par un double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite maîtresse. La jolie Zanette ignorait même l'existence de la belle Rosseline.

C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout près du pont qui relie Arles à l'île de la Camargue, que Rosseline s'était fait acheter, pour y trôner derrière un comptoir doré, un cabaret étroit, mais bien situé et repeint à neuf.

La maison de sa mère était juste à l'autre extrémité du pont, c'est-à-dire dans l'île de Camargue et dans le faubourg de Trinquetaille.

La belle Arlèse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison où elle allait coucher quelquefois et à l'abri de la curiosité de sa mère, qui d'ailleurs, ne pouvant les empêcher, avait fini par souffrir les libertés de sa fille.

En ce temps-là, la ville d'Arles ne possédait pas encore le très vilain, très solide et très utile pont de fer qu'elle doit à la science des ingénieurs. Arles était relié à l'île et au faubourg par un pont de bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la communication fût rétablie, charretiers, cavaliers et piétons arrêtés sur la rive gauche n'étaient point fâchés, quelques-uns du moins, de trouver à bonne portée un cabaret où s'arrêter un instant.

Or, tout ayant été prévu par le peintre (qui s'était débarrassé de Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on voyait, scellés au mur, à droite et à gauche du joli petit cabaret, des anneaux où les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAFÉ DES ARÈNES. Les arènes antiques sont pourtant fort éloignées de là, mais ce titre qui s'était présenté tout de suite à l'esprit du Parisien gouailleur pouvait arrêter au passage et retenir une clientèle de gardians et d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant.

La devanture et la porte vitrées du cabaret étaient à l'intérieur voilées de rideaux rouges, plissés, très opaques. Et là derrière, depuis deux soirs déjà, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica et des murmures de chansons destinés à amorcer la curiosité que les rideaux étaient chargés d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de passer devant le café des Arènes, près de tourner la ruelle et de s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par une voix de femme:

--Eh! la jolie fille, où vas-tu si matin?

Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la reconnaître, sans parvenir à s'expliquer où elle l'avait vue.... C'est qu'aux vitrines des boutiques, ce matin même, elle avait aperçu les fameux portraits où on pouvait admirer Rosseline, assise, debout, souriante ou grave, ici l'air impérieux, là, l'air sentimental.

L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas méchante. Zanette s'arrêta.

--Est-ce à moi, madame, que vous parlez?

--Et à qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue. Regarde. Tout le monde est au marché ou sur la Place des Hommes... c'est samedi. Où vas-tu si vite?

--Je retourne chez nous; mon père m'attend. Mais... je ne vous reconnais pas.

--Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le crois!

--Vous me connaissez?

Machinalement Zanette fit tourner bride à son cheval et se rapprocha de la dame.

--Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons saluée comme la reine des fêtes, il n'y a pas longtemps, aux dernières courses des plaines de Meyran?

Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles.

--Tu ne vas pas dire non, j'espère. Tiens,... je vois une chose que tu vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour sûr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton bonnet.... N'est-ce pas là, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a donnée, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel?

Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait porté la main à sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde, cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle.

Rosseline s'était élancée, et, entre les galets roulés de Crau, qui sont le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche.

--Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien pardon et «gramaci!»

La belle Arlèse eut alors un mauvais sourire.

--Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle.

Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement, rendaient laide la figure de la belle Arlèse. L'enfant jeta autour d'elle un regard de détresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle éprouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'était le malaise que donne aux âmes bonnes la présence des êtres mauvais.

Elle eut mentalement un cri de prière, qui lui était familier:

--O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-même.

Puis, tout haut:

--Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la rendriez-vous pas?

--Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'impérieuse Rosseline.

--Zanette Augias, du mas de la Sirène en Camargue, où mon père est bayle.

La petite fille fit cette réponse avec fermeté et avec un certain air d'orgueil. Elle était fière de l'honnêteté de son nom. Son père, un brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance des maîtres du château. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale capable de lui résister. Elle se sentit bravée, et répliqua:

--Je le savais, j'étais aux fêtes; là j'ai questionné des gens sur ton compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite!

--Pourquoi me dites-vous cela, à la fin? répliqua Zanette pâlissante et suffoquée.

--Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les autres, de juger celle pour qui on les laisse!

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien, mon père m'attend.

Le cheval, obéissant à Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas vers lui, et qui saisit la bride.

--Lâchez mon cheval! dit Zanette qui, à cet affront menaçant, sentit la colère gronder, plus grande que son pauvre coeur.

--Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est à moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse, à moi, à moi, à moi! S'il t'a fait, ce jour-là, une politesse,--tant pis pour toi, car elle n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton bonheur d'avoir été assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville d'Arles! Tu es fière de l'honnêteté de ton père, à ce que je vois, et il paraît que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'être un peu honnête toi-même! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu volé mon galant? voleuse! voleuse! voleuse!

Elle secoua la bride du cheval qui reculait, piétinant avec impatience les galets pointus où s'écaillait sa corne.

--Me lâcherez-vous à la fin? cria Zanette toute indignée.

Ses lèvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la tête et recula devant Rosseline.

Alors, la petite fille de Camargue sentit frémir et bondir son sang de Sarrasine. Sa fierté de fille libre des vastes plaines désertes s'émut tout entière au plus profond d'elle-même.

--La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce qui est à moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si vous existiez seulement. Adressez-vous à qui vous doit des comptes. Et surtout rendez-moi ce qui est à moi, je vous le répète! rendez-le moi!

--Non! tu ne l'auras plus!

Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite cocarde qui, en un clin d'oeil, comme une fleur morte, comme un papillon noyé, fut emportée au Rhône.

Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache était près de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de la rue étroite, à vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'était Martégas. Il ne connaissait encore ni le fameux café des Arènes ni la belle Arlèse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un cheval des villes.

Après un marché passé sur la _Place des Hommes_ où les travailleurs viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martégas avait surpris le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au coeur une sorte d'amour mauvais et sauvage.

De gré ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire était le moyen le plus naturel, sinon le plus facile.

--Lâchez-moi! lâchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette en reconnaissant Martégas, ce gardian chassé par son père, et pour qui elle n'avait que de la répugnance.

--Voleuse! voleuse! répétait Rosseline, tenant toujours le cheval par la bride.

Et de cette injure passant à d'autres, elle couvrit Zanette de toutes les immondes paroles familières aux filles des rues, et que, chose bizarre, elle prononçait si facilement et si abondamment pour la première fois!... Mais elle s'interrompit tout à coup avec un cri de douleur. La cravache de Martégas s'était abattue sur son bras qui lâcha la bride.

--Merci, Martégas! fit Zanette délivrée et surprise, et au grand trot elle s'éloigna....

--Où vas-tu? cria-t-il, où vas-tu, petite?

--A ma maison!

--Bon! songea Martégas, je la rattraperai toujours.

Rosseline et Martégas se regardaient.

XI

DOMPTEUR.

--Et alors? fit Martégas, narquois.

--Qui êtes-vous et que voulez-vous? dit Rosseline toute pâle.

--Un client pour ton cabaret, voilà ce que je suis, la belle.

--Et tu te mets dans la tête qu'après ton injure et le mal que tu m'as fait, je te recevrai chez moi?

--Il le faudra bien, ma fille. Ton métier veut ça et il paraît que tu l'as choisi. A me recevoir mal tu perdrais la clientèle de tous ceux de Camargue et de beaucoup du Rhône. Voyons, qu'aurais-tu dit, si j'avais frappé fort?... Pourquoi insultais-tu la petite, une enfant que pour ainsi dire j'ai vue naître?... Tu l'appelais voleuse, si j'ai bien entendu. Que t'a-t-elle volé?

--Ça ne te regarde pas. Passe ton chemin. Es-tu toi aussi de ses galants, à cette fille?

--Plût à Dieu! car à la vérité, j'espère bien le devenir. Elle est plus gentille que toi, à mon goût du moins.

Rosseline, de nouveau, était blessée au point le plus sensible. Elle ne pouvait souffrir que même un indifférent lui préférât une femme, une fille quelconque. Elle fut jalouse subitement du goût que cet inconnu montrait pour Zanette, et ne sachant comment le punir, elle lui cracha ce mot:

--Lâche! dit-elle, lâche!

--Veux-tu, dit-il en riant, que je recommence?

Qu'il eût ou non l'intention de frapper encore, il leva sa cravache qui était un nerf de boeuf. Alors, le ressentiment la saisit; un mélange de colère et d'épouvante se fit en elle; la rage, la jalousie, l'envie, l'impuissance déterminèrent l'exaspération folle. Elle arracha de sa coiffe une épingle à grosse tête ronde, et piqua furieusement la jambe du cavalier.

D'un bond il fut à terre et, laissant son cheval libre en pleine rue, il prit la fille par un bras.

--Au secours! cria-t-elle.

Il lui ferma la bouche, et la portant à moitié il la poussa contre la porte du cabaret dont les vitres éclatèrent et qui s'ouvrit toute grande.

--Ah! gueuse! ah! coquine! ah! tu veux en tâter, cavale?