Chapter 3
Après avoir trotté quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par le charme de la saison autour d'elle et par le rêve, en elle, de sa naissante jeunesse. L'année, plus âgée qu'elle, avait déjà une ardeur grande, mais la journée était adolescente comme la fille. La première heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes gaîtés d'oiseaux, ses souffles très frais, odorants, à peine imprégnés du parfum des fleurs éveillées à peine. Un cadran solaire, au mur d'une cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rêvait. Et de quoi, sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis, «l'alouette de pays», la tête fière sous sa huppe dressée, et qui siffle un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs; les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis, devant Zanette et se posaient à portée du regard, toujours sur quelque motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'où elles pouvaient surveiller un horizon nécessaire, par-dessus les touffes des saladelles. On les sentait inquiètes, songeant à leur nid où déjà sans doute dormaient les oeufs, leur espérance d'avenir.... Dans les groupes d'arbres qui bordent le Rhône, les rossignols, depuis l'avril, chantaient à tue-tête leur bonheur de vivre, irréfléchi et pourtant convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se tenaient toujours à deux portées de fusil, et regardaient la petite Zanette avec leur oeil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient semblant aussi de regarder à terre, parce que leur nid fait de brindilles sèches était bien haut, là-bas au sommet de quelque peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pensée d'agace était tourmentée.... «Que veut-elle, cette fillette? elle est petite, l'enfant; elle ressemble encore, par la taille, à ces êtres malfaisants qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cîmes, pour prendre nos nids.... Jacassons, mes soeurs, jacassons comme si nous n'avions rien à faire, pas même chasser le grillon ou guetter, à leur sortie de terre, les cigales encore dépourvues d'ailes et qui, après avoir quitté leur fourreau terreux de larves, nous apparaîtront vertes comme un blé d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles à se servir de leurs ailes humides, toutes repliées!» À ces discours des agaces prudentes, des cailles répondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrière blanc sous leur queue naïvement relevée, étonnés d'être pour la première fois hors des terriers rembourrés avec le poil arraché de la poitrine des mères, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille, pour apprendre à faire leur toilette avec la rosée que secouent sur eux les bonnes herbes. Des libellules, attachées par deux, voletaient, s'embarrassant parfois dans les roseaux où se débattaient leurs ailes de mica, avec un bruit métallique.... Leurs yeux immenses, bombés sur leur tête en boule, réfléchissaient la jeune lumière, attentifs au vol des hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout espérait, craignait, vivait, se défendait.... Et si elle ne voyait pas toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle, et sa jeunesse rêvait un rêve confus, plein d'un désir de vol, de causerie à deux, de frôlements tendres, d'infinie espérance, d'amour enfin, d'amour toujours.
Elle n'avait plus sa mère, et contre les pièges d'amour, son brave père, maître Augias, pechère! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait pas osé, le brave homme! Eût-il osé, non, il n'aurait pas su. Ayant toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait aimé qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'où était née cette chère petite qui était la joie de ses yeux et de son coeur, bien que jamais il ne lui eût montré combien elle lui était douce au coeur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu épais avait tous les dehors de l'indifférence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent guère de se dire, sinon peut-être à l'heure première de l'amour adolescent, des câlineries, ni même des bontés. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est leur meilleure manière de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son père. Sa vïore à la main: «Bien le bonsoir, père!» disait-elle.--«Bonsoir, bonsoir!» répétait-il sourdement, sans quitter la menue besogne quelconque à laquelle il était tardivement occupé.
Qui donc pourra la défendre, Zanette, des pièges qu'elle ignore et que lui prépare un Martégas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dévorant viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait l'écouter! il sera le premier à lui parler d'amour; et le premier qui parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des loups se déguisent en bergers.
On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni conseil, à qui la nature,--par mille et mille voix insinuantes, qui parlent en elles et hors d'elles,--conseille justement tout le contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vérité....
Les oiseaux volètent et caquètent; le vent du matin murmure; l'air frais se fait tiède; l'heure marche; une langueur d'été commencera bientôt. Au dedans de son coeur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement d'ailes qui veulent se déployer, un élan vers la vie ouverte, vers l'horizon immense qui ne s'arrête pas à la mer! Le premier qui viendra ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hélas, mon Dieu! elle ne sait pas elle-même combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin....
Notre-Dame-d'Amour, protégez-la!
VII
LA COCARDE DE ZANETTE.
La petite amazone était sortie des endroits sauvages. Les approches de la ville se faisaient sentir déjà. Elle avait dépassé la moitié du chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien cultivées, en pleine sève, les grappes déjà bien formées sous le pampre d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait à la route, et se trouva bientôt près des _Plaines de Meyran_ où ont lieu souvent les courses et les ferrades chères aux habitants de tout le pays arlésien.
Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rêve vague venait de prendre une figure précise. Voici qu'il avait des moustaches et s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si près des fameuses plaines, sans y courir un instant, pour rien--pour les revoir,--pour se mieux rappeler l'instant de triomphe où ce gardian, inconnu d'elle, lui avait offert ce qu'on offre à la mieux aimée,--ou du moins à la plus jolie....
Ce n'était que dix minutes de retard. Elle les rattraperait facilement. Elle mit donc Griset au galop et tout à coup s'arrêta. Elle était devant les Plaines, vaste espace de terrain nu, ferme, souvent battu par les immenses foules des fêtes populaires, par les chevaux, les chariots de toutes sortes et par les taureaux de course.
Elle s'arrêta. Au beau milieu des Plaines de Meyran, la tribune d'honneur était encore debout, et à la pointe des mâts élancés, flottaient encore deux longues flammes tricolores ondulantes, minces, pareilles à des serpents ailés....
Elle se rappela tous les détails de ce grand jour.
Vers midi, elle était arrivée sur la carriole, avec son père. Déjà les innombrables chariots et charrettes de toutes formes, dételés, rapprochés bout à bout, leurs brancards entrant dans les caisses, ou passant par-dessous, formaient au milieu de la plaine l'enceinte d'un cirque plus grand peut-être que les arènes d'Arles. Zanette était arrivée tard, mais juste en face de la tribune d'honneur, une place inattendue se fit. Un paysan, forcé par un incident quelconque de rentrer chez lui, avait repris sa charrette, et donné sa place au char à bancs de maître Augias. Elle était donc aux premières places, et le joli char à quatre roues, peint de frais, paraissait tout fier au milieu des lourdes charrettes à fumier et des tombereaux de travail, qu'il dominait un peu....
Elle avait été bien contente de trouver cette place en face de la tribune devant laquelle allaient se passer les principales péripéties des courses et des jeux.
Les taureaux étaient là-bas, à l'une des extrémités du cirque ovale, ils étaient pris encore entre les hautes parois de ces enceintes de bois, sans plancher, posées sur des roues, dans lesquelles ils sont forcés de marcher.... La foule était énorme, car on avait annoncé des fêtes exceptionnelles, juste au lendemain de la fête annuelle des Saintes-Maries de la Mer. On avait espéré attirer aux Plaines une partie des pèlerins qui, tous les ans, le 24 mai, accourent aux Saintes pour voir des miracles.
Il y avait des gens de tous les environs, toute la jeune population de la ville d'Arles, et celle d'Avignon; beaucoup de gens d'Aigues-Mortes, et de Marseille, et de Martigues et d'Aix! Et les fils des paysans de Camargue et de Crau arrivaient à cheval, chacun ayant en croupe sa fiancée, ou sa maîtresse ou sa femme. Ils arrivaient, farauds, la cravate de couleur vive flottante au vent, le petit feutre un peu penché sur l'oreille, le pied bien assuré dans l'étrier fermé, contents de sentir autour de leur taille le bras de la fille ou de la jeune femme qui, si le cheval s'anime, les presse un peu, comme pour dire: Garde-moi bien. Et tous ces couples étaient souriants. On sentait que le bonheur, au moins pour ce jour-là, trottait et galopait avec eux. Elles riaient parfois aux éclats, les filles, pour rien, pour un bond de joie du cheval, pour un mot que chuchotait leur cavalier ou pour le bonjour sonore et gai d'un passant.
Et Zanette se rappelait bien que de les voir, ces heureux, cela lui avait fait envie.... Pourquoi n'était-elle pas, elle aussi, prise en croupe par un jeune homme? voilà ce qu'elle avait pensé....
Puis, on avait aperçu au large là-bas sur la route, la caravane qui, tous les ans, dès qu'aux Saintes la fête est finie, part en longue procession, longue de plus d'un quart de lieue, charrettes, chars, carrioles, cabriolets même et calèches. Les voitures qui traînaient des malades tristement avaient continué leur route vers Arles; celles qui n'emportaient que des curieux avaient tourné vers les plaines de Meyran, et c'était, dans les plaines, un grouillement bariolé, un bourdonnement de mer joyeuse, les appels, les cris, les éclats de rire voltigeant, s'entre-croisant par-dessus les têtes, les cavaliers fendant les groupes qui s'écartent, les marchands de boisson fraîche, de foulards pour les filles, de bagues de laiton et d'argent, jetant, plus haut que les rires et les cris de joie, l'offre engageante de leur marchandise, avec des plaisanteries de peuple heureux. Et que de chevaux, bon Dieu! en comptant ceux qu'on avait dételés et qui sont attachés à des piquets comme à la foire, cela semblait la cavalerie de toute une armée!
--Aux charrettes! aux charrettes! La ferrade va commencer.
Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, près de son père, en face de la belle tribune où trônaient M. le maire et M. le sous-préfet d'Arles,--le milieu de l'arène commença de se vider, mais lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entrée du premier taureau. Des gardians à cheval, la pique à l'étrier, trottaient dans le cirque, demandant qu'on leur laissât le champ libre.
--A vos places! bonnes gens! à vos places, donc!... Veux-tu que je t'y mène, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?...
Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparaître ce Jean Pastorel qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il était, bien sûr, de tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux à l'aise sur sa selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si facilement, d'un si léger mouvement de la main, le faisant tourner sur place, dans un rond grand comme une assiette,--un beau cheval blanc, un vrai camarguais.
Quand le cirque avait été presque libre,--ce Pastorel en avait fait le tour au pas, frôlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte, et pour sûr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un.
Et en passant près du char de Zanette, peint de si fraîches couleurs, son attention avait été attirée. Elle croyait bien lui avoir entendu dire:--La plus jolie, celle que voilà!
Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les détails de la ferrade en se disant: «Il ne travaillera donc pas, lui?»
Et enfin il s'était montré, après que deux autres eurent tenté inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au milieu de l'arène, le fer rougissait dans le brasero. On eût dit vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait.
Alors, oui, Jean parut, il s'avança d'une démarche souple, mais très ferme; il était mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il était allé droit à la bête qui le regardait venir en renâclant, et comme elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cédant d'abord au choc, porté presque par elle, puis, traînant ses pieds pour lui résister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrêtant.... A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus... serait-il forcé, comme le premier qui avait lutté, de lâcher et de fuir, ou bien tomberait-il, secoué, piétiné par l'animal? L'homme et la bête se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforçait, serrant à plein poing les cornes, de tourner sur elle-même la tête du taureau et le taureau s'efforçait de la retourner en sens inverse.
Brusquement, l'homme adroit, déplaçant sa force, renversant sa pesée, cédant à la résistance du taureau afin de s'en servir pour le faire tomber, l'avait en effet couché sur le flanc! Et dix mille mains l'applaudissaient. Deux hommes aussitôt, s'appuyant sur la croupe et sur le cou de la bête la maintenaient à terre et Jean se dirigeait, tout courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant la main:
--Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie!
Elle avait regardé son père. Le vieil Augias, fier au fond, avait murmuré:
--Vas-y!
Elle avait sauté, du haut du char, entre les bras de Jean. Jean l'avait déposée à terre, comme une enfant, et conduite à travers cette immense arène, sous les yeux de tout un peuple, vers le taureau. Il avait ramassé le fer et le lui avait tendu. Et c'est elle qui, de son petit bras, sur le flanc grésillant et fumant de l'animal qui se débattait, avait appliqué le fer rougi au feu,--confiante dans l'adresse et la force de l'inconnu contre lequel elle se pressait, un peu émue, même beaucoup.
Puis, il l'avait ramenée à son père, et tous ceux qui étaient assez près pour la voir avaient dit:
--Il a eu raison, le gardian; il a bien choisi!
Toute étonnée et confuse, elle s'était assise à sa place, attendant la suite des jeux.
Alors on avait lâché les taureaux. Les taureaux portaient au milieu du front, attachée à une cordelette tendue d'une corne à l'autre, une cocarde blanche et bleue qu'il fallait leur arracher sans se faire découdre. Et deux ou trois jeunes hommes avaient été renversés par une taure plus hardie et plus adroite que les autres. Alors, de nouveau, Jean Pastorel s'était avancé, et, sans avoir dans sa main, comme les autres, un crochet de fer pour couper la cordelette, il avait cueilli la cocarde au front terrible de la bête, comme une rose sur un rosier.
* * * * *
Et cette jolie cocarde, il était venu la lui offrir avec un joli compliment.
...Et revoyant en elle-même toutes ces choses, Zanette, du haut de son cheval, regardait maintenant la vaste plaine vide où elles s'étaient passées; cela lui semblait un songe.... C'était bien là, pourtant... oui, là. La tribune d'honneur était là encore, comme un témoin debout et parlant.... Hélas! le reverrait-elle jamais, ce Pastorel? N'avait-il eu qu'un caprice, une idée du moment? l'avait-il ainsi appelée pour l'oublier ensuite? Pourquoi lui avait-il, par deux fois, rendu un si grand honneur, au risque de faire parler les gens? Elle avait interrogé, sans avoir l'air de rien, plusieurs personnes sur le compte du vainqueur dont tout le monde s'entretenait ce jour-là. On ne lui en avait dit que du bien. Dans la voiture voisine du char d'Augias, des paysannes causaient. Zanette avait prêté l'oreille. Une vieille femme disait:
--Depuis sa naissance, je le connais, c'est aussi franc que beau, cet enfant-là. Tel que vous le voyez, avec son air hardi, tout l'argent qu'il gagne, il le porte à sa mère, à Silve-Réal, il est tout pour la vieille qui le traite toujours comme s'il avait douze ans. Elle est un peu grognon et mauvaise, étant malade. Elle le gronde et le menace. Jamais il ne lui répond méchamment, jamais il ne s'emporte. C'est un agneau, ce grand diable-là!
C'est tout ce que savait Zanette. Est-ce que le songe est fini vraiment! Le plaisir qu'elle a eu n'aura-t-il eu qu'un jour? ou même est-il bien vrai? n'a-t-elle pas rêvé?
Alors, mettant la bride dans sa main droite, Zanette porte à sa tête sa main gauche, et dans le pli de sa coiffe arlèse, entre la dentelle blanche et le velours noir, elle prend doucement la cocarde bleue et blanche que depuis trois semaines elle porte cachée. Elle la regarde un peu de temps, puis de nouveau elle jette les yeux sur les plaines de Meyran, croit revoir toute la fête, les ferrades et les courses, la foule et le beau gardian,--et lentement elle met sur ses lèvres cette petite cocarde blanche et bleue, qui semble une fleur écrasée, et qui sent bon, étant tiède du parfum de ses beaux cheveux.
Puis, brusquement, elle la cache encore à la même place; et, au galop, la petite Arlèse amoureuse s'en va vers Arles; vite, elle galope pour regagner le temps perdu, se reprochant maintenant comme un crime de faire attendre le pauvre Augias.
* * * * *
Les filles,--c'est ainsi--facilement oublient père et mère pour l'amour de l'inconnu.
VIII
ROSSELINE.
Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui avaient poussé Jean Pastorel à lui faire «tant d'honneur» le jour des fêtes aux plaines de Meyran....
Jean, si bon à l'ordinaire pour sa vieille mère, lui faisait, depuis plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il était tombé amoureux (tombé, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontrée, comme cela arrive la plupart du temps en ce pays de fêtes, un jour de grande réjouissance publique. C'était à Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline Queïrel, était vraiment d'une beauté éblouissante. Sous le velours sombre posé en couronne, surmonté du fond blanc de la coiffe, son visage régulier, que mordaient aux tempes les bandeaux ondés, très noirs,--éclatait de blancheur pure, un peu mordorée, comme un vieux marbre du Musée des Antiques. Par sa pureté, son profil rappelait exactement ceux des plus belles médailles grecques. Le nez suivait tout droit la ligne du front; la saillie des lèvres bien rouges semblait l'appel d'un éternel baiser; le menton large et bien arrondi disait l'énergie dans la beauté; et toute cette tête petite, aux yeux d'ombre étincelante, était portée par un cou svelte, un peu long, émergeant hors des plis des fichus de l'Arlèse avec une grâce ferme qu'on devinait souple.
De taille moyenne, Rosseline, très bien proportionnée, avec sa poitrine rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine fierté d'allures. Elle paraissait froide et dédaigneuse.
C'était tout le contraire; elle était faible, accueillante, prompte aux ardeurs et aux changements, intéressée seulement quand elle était de sang-froid, d'âme commune d'ailleurs. Capable de méchanceté si la méchanceté lui était conseillée avec autorité, elle n'était point méchante encore de parti pris, mais seulement destinée à le devenir. Elle le sentait elle-même et n'y répugnait pas, disant au contraire qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,--des imbéciles. Elle ne mettait encore aucune préméditation à faire souffrir les hommes. L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton d'une voix, la poussaient de-ci, de-là, en des directions différentes, parfois contraires. La minute présente lui importait seule. Elle était vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle était gourmande, refusait parfois l'humble déjeuner de sa mère,--modeste couturière,--pour manger, chez le pâtissier voisin, des éclairs au chocolat et des tartes aux fraises.
Jean lui avait d'abord fait sa cour «pour le bon motif». Bien pris, superbe à cheval, de bonne réputation, il avait été, semblait-il, agréé avec plaisir.
C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait trouvé agréable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien connu dans tout le pays. Si elle devait l'épouser, elle n'y avait pas songé beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'était pas assez riche pour qu'elle s'y sentît vraiment contrainte par l'intérêt. C'était un galant de plus, et de bonne prise, voilà tout. Elle riait d'aise quand, de sa fenêtre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrêter son cheval devant la porte, l'attacher à l'anneau, entouré de quelques gamins dont l'admiration était attirée par le harnachement du cheval camarguais et la bonne grâce du «chevalier».
Elle n'avait point de préjugé, mais elle avait de la discrétion, du moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'émotion facile, si facile que cette admirable fille de vingt ans était depuis des années une femme. Elle avait mis à mal plus d'un joli adolescent; elle leur demandait à tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle rougissait à ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y songer, des paupières de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas trop mal fait et jeune lui disait: _Je t'aime_. Et finalement, elle était devenue la maîtresse de Jean dès leur quatrième entrevue. Ce jour-là, il l'avait innocemment conduite à la promenade, le long du Rhône; c'était un matin de printemps. Elle avait d'elle-même, tout à coup défaillante, appuyé sa tête sur la poitrine du jeune gardian, et le diable,--qui est toujours là dès qu'on est deux, homme et femme,--avait conseillé le reste et en avait bien ri, aux dépens du bon Pastorel.
Alors avait commencé pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie, de désespoir. Séparé de sa maîtresse par plus de sept lieues, retenu à Silve-Réal par sa besogne coutumière et par le désir de complaire le plus possible à sa vieille mère, il ne dormait plus, il ne vivait plus. Le breuvage qu'il avait goûté ne lui avait laissé que de la soif mêlée d'un goût précis, âpre, importun à la fois et désirable.
Ses camarades savaient où il allait, et ne se gênaient pas pour le plaisanter à l'occasion. On lui donnait à entendre que la belle «en avait d'autres»; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en était sûr et ne voulait pas l'admettre; il eût voulu que cela fût prouvé et ne cherchait pas à le savoir.
--Ceux qui disent ça, l'ont-ils vu? répétait-il pour se consoler.
On lui citait des noms de galants: il interrogeait naïvement Rosseline qui riait, en réponse, d'un air si tranquille, si ingénu!
--Pourrais-tu croire ça, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine!
Alors il lui demandait pardon.