Chapter 2
Pourtant, les têtes des auditeurs se rapprochèrent encore.... La convoitise fit reluire tous les yeux; ils la voyaient, la caisse! Déjà ils ne comprenaient plus les remords de Martégas.... Eh bien quoi? après? il avait attaqué les soldats et l'officier? n'est-ce pas? il avait un peu volé la caisse; ce Martégas, et--pour cela--tué un peu; tué un ou deux hommes tout au plus!... eh! mon Dieu, à la guerre! un de plus, un de moins! Ils le regardaient avec un peu d'admiration et d'envie.
--Il devait y avoir au moins... cent mille francs! dit une voix.
Cent mille francs est, pour les gens de ce bas peuple, le chiffre qui représente les grosses fortunes. Après cent mille francs, tout de suite après, il y a «des millions».
--Pour sûr, gronda Martégas! Pour sûr, ils y étaient, les cent mille francs!... Et je lui dis:
--Regarde!
Il regarda et me comprit. Les gens allaient passer près de nous, à trente pas, la bonne portée, ils ne nous voyaient pas, ils ne se méfiaient de rien.
Mon camarade me comprit. Je vis très bien qu'il me comprenait parce qu'il devenait pâle, tout blanc comme un mort, l'imbécile. Et à voix basse je lui dis:
--Deux que nous en tuons et les autres vont détaler, et vite! Je me charge de l'officier. Choisis ton homme, et tirons ensemble....
Alors, j'épaulai mon fusil....
Les auditeurs haletaient. La fille rapprocha sa chaise de la table.
--Ah! quel remords! quel remords, gémit Martégas, tout à fait ivre, et de plus en plus obstiné à répéter son cri de regret poignant... quel remords, mes amis!...
--Mais alors, Martégas, tu es riche? s'écria tout à coup la fille. Tu ne me disais pas ça!...
Et elle posa sa main sur le bras de l'homme.
--Riche! pleura Martégas, décidément désespéré, voilà bien tout justement mon remords! riche! c'est que j'aurais pu l'être, sans celui-ci! sans toi, sans toi! hurla-t-il à tue-tête, en tendant contre son voisin un poing furieux.... Figurez-vous, les amis, que, au moment où j'allais tirer... (et je l'avais, croyez-moi, au bout du fusil, le gibier! et je ne manque pas plus un perdreau en l'air qu'on ne peut manquer un boeuf dans un corridor)... cette bête mauvaise que Dieu préfonde, oui, toi! toi! que le tonnerre du bon Dieu te brûle et te vide!... cet animal malfaisant m'empêcha de tirer:
--Ne fais pas ça, qu'il dit, Martégas! ne fais pas ça! Pour l'amour de Dieu, pas ça!
Et il détourna mon fusil avec sa main.
--Voilà. Les gens étaient passés, le coup manqué _pour toujours_! Il était trop tard... jamais, non, jamais, je ne m'en consolerai! un coup si sûr! si beau!... cent mille francs au moins, comme vous dites!... une occasion comme un homme dans sa vie n'en trouve qu'une! La guerre, oui, la débandade, qui nous favorisait; oui, tout était embrouillé, l'ennemi par là, autour de nous, on ne savait pas bien où.... Personne pour nous accuser, pour deviner!... Ah! quel remords, collègues! quel remords d'avoir manqué ce coup-là! De ma vie, je vous dis, je ne m'en consolerai! Et sur mon lit de mort, je la reverrai encore, cette caisse mal gardée, qu'on n'avait qu'à prendre! Pourquoi t'ai-je écouté, imbécile! je serais riche à présent! Misère de moi! malheur! malheur! quel remords!
Et sinistrement comique, Martégas se désolait. Les auditeurs partageaient son chagrin, comprenaient sa peine, fraternellement, en ivrognes.
--Je comprends, disaient-ils, chacun à son tour--c'était un beau coup,--ça ne se retrouve pas, non!--J'ai cru d'abord que tu regrettais d'avoir fait un beau coup, c'est tout au contraire. Tu as le regret de l'avoir manqué....--C'est malheureux, Martégas, bien malheureux....
Il était inconsolable, ce Martégas.
On ne pouvait donc pas dire qu'il n'eût pas de conscience. Seulement, sa conscience travaillait à l'envers. Le diable en personne doit avoir des _remords_ pareils, quand il a, par sa faute, manqué une occasion favorable de bien mal faire!
IV
A QUI LE CHEVAL?
Un peu avant le lever du jour, à l'heure blafarde, Martégas sortit du bouge avec Cabrol.
Tous deux montèrent sur la digue, et s'en allèrent longeant le parapet, le cerveau lourd, suivant des yeux le Rhône orageux, dont on devinait la couleur de terre, sous le ciel violacé, vineux.
Ils avaient dormi un instant, lourdement, les bras sur la table, la tête au pli de leurs bras, parmi les bouteilles et les verres visqueux.
Une bise qui, par caprice, remontait le Rhône, fouettait leurs visages terreux, énergiques et jaunes comme le Rhône même. Ce coup de fouet les réveilla.
Dégrisés, ils marchaient droit, sans rien dire, éclairés parfois d'une clarté brusque par un des réverbères accrochés aux maisons du quai; ils avaient l'air de deux mauvais fantômes.
Et Cabrol tout à coup, répondant aux lamentations par lesquelles Martégas, toute la nuit, avait découvert le fond de son âme obscure, il dit, ce Cabrol:
--Marie-toi avec Zanette, la Zanette de maître Augias. Son père a un peu de bien et d'argent et la confiance des maîtres du château de la Sirène. Marie-toi avec cette fille. Elle est gentille et, à voir, elle donne faim et soif. C'est une cerise qui pend à l'arbre. Tu n'as qu'à prendre. Et je t'en avertis, Martégas, pour que tu le saches,--un que l'on nomme Pastorel--tu le connais peut-être, Jean Pastorel, le gardian?
--Je sais qui tu veux dire; il habite près des Saintes, à Silve-Réal. C'est un homme. Eh bien donc, que veux-tu me dire, de celui-là?
--Pardi, qu'il en tient pour Zanette!
--En es-tu sûr? demanda Martégas, s'arrêtant tout sec.
--Si j'en suis sûr!... quand je le dis?
--Et comment le sais-tu, Cabrol? Prends garde à ce que tu vas dire. Car celui qui se mettra en travers de mon chemin, je le souquerai, tu peux dire! Je suis aussi matelot, mon homme!
--Comment je le sais? La belle affaire! Pas n'est besoin d'être sorcier, pour ça, collègue!... Il n'y a pas quinze jours, aux dernières fêtes du mois de mai, aux plaines de Meyran....
--Eh bien?
--Il y a eu ferrade, tu sais, et course de taureaux. Pourquoi n'y étais-tu pas?
--Avance donc! Je t'écoute! Tu as une parole qui ne marche pas! Tu me fais bouillir le sang d'impatience! Si je n'y étais pas, c'est que j'avais d'autres affaires meilleures.... Avance donc, ânesse.
--Eh bien, mon camarade, ce Pastorel ayant pris par les cornes et renversé joliment un jeune taureau un peu difficile, est allé la prendre par la main, ta Zanette, afin qu'elle vînt marquer la bête avec le fer rouge, au chiffre du maître.... Et ça, on ne le fait, voyons, que pour sa fiancée, ou pour sa maîtresse.
--Gueusard de sort! gronda Martégas.
Et il s'assit sur le parapet de pierre, comme pour réfléchir mieux à son aise.
--Qu'il prenne garde, ajouta-t-il sourdement, qu'il prenne garde ce Pastorel! Que je ne le voie pas recommencer! Moi étant là, il aurait du mal!
--C'est que, répliqua Cabrol, riant d'un gros rire... il a recommencé déjà.
--Où? Dis, que je sache!
--Il a recommencé le même jour, aux Plaines. Pourquoi n'y es-tu pas venu?
--J'étais allé conduire à Aigues-Mortes un cheval vendu qu'il fallait remettre précisément ce jour-là, sans faute.... Dis-moi tout sur ce Pastorel, dis-moi tout ça que tu sais, hé? Sans rien oublier, sans rien me cacher surtout.
--Eh bien, après la ferrade, où l'on marque les plus jeunes bêtes, il y eut course à la cocarde. Une jeune vache, très méchante, échappait aux plus malins. La cordette un peu lâche qu'on avait mal tendue, d'une corne à l'autre, pendait, balançant, au beau milieu du front, la cocarde. Un de Montpellier, au moment où il croyait tenir cette cocarde ensorcelée, quand il ne tenait que la ficelle solide d'où il ne put dégager ses doigts sinon coupés et saignants, fut pris entre les cornes par le milieu du corps!... Oh! par bonheur il était maigre, de manière qu'entre les deux cornes il eut toute la place pour être à son aise!...
Un autre, qui avait le crochet de fer préparé dans sa main, pour accrocher et casser la ficelle, manqua son coup, et frappa le mufle de la vaquette maladroitement; il fut piqué d'un coup de corne à la cuisse et on l'emporta évanoui comme une femme! Pastorel se fit voir alors, il semblait ne vouloir entrer dans l'arène que s'il y avait du danger, comme on fait pour plaire; et en effet la chose arriva. Et quand les plus fameux coureurs se montrèrent fatigués, il sauta dans l'arène, du haut de son banc, car il ne s'était pas mis sur les charrettes qui formaient le cirque, non, il s'était placé sur la tribune des gros messieurs, pour faire le fier, juste en face de Zanette. Donc, il sauta dans l'arène, à ce moment toute vide, et tout de suite il fut applaudi:
«Pastorel! Pastorel! c'est Pastorel qui l'aura!» La vache courut sur lui, décidée, tout droit, tête basse, il l'esquiva, la laissa passer, en pivotant sur un talon, et elle ne l'avait pas dépassé de la tête, qu'il lui avait pris sur le front la cocarde, sans avoir eu l'air de rien! On trépignait de contentement, mais lui, tranquillement, s'en alla vers cette Zanette et lui offrit la cocarde, puis retourna vers la tribune en traversant toute l'arène comme s'il n'y avait pas eu de vache.... Et la vache, il faut le dire, le laissa passer sans faire mine d'aller à lui, quoiqu'elle le regardât de travers en faisant, du pied, des trous dans la terre....
--Sais-tu s'il y a longtemps qu'il connaît Zanette?
--Ça, je n'en sais rien, Martégas, mais méfie-toi, si tu veux Zanette avant un autre.
--Si je la veux! cria Martégas en se levant.... Si je la veux!... il y a longtemps que je la guette! Quand j'étais gardian au mas de la Sirène, d'où son père m'a chassé (il me le paiera, tu peux croire!) elle, elle était petitette, puisqu'à peine aujourd'hui elle court sur seize ans et demi. Eh bien, j'y pensais déjà, je la guettais comme on guette un perdreau trop jeune qui sera juste au point, dès la chasse ouverte. Et tu peux m'en croire, de ruse ou de force, je l'aurai! J'en ferai, s'il faut, ma maîtresse, pour qu'on la force à devenir ma femme. Je jure Dieu que ça sera comme ça.
--Alors, dépêche-toi, collègue. A la Saint-Rémy, perdreaux sont perdrix, il lui vient des ailes, à la belle! On ne la prendra pas sous un chapeau, pechère? Et tu vois que mes conseils ne sont pas toujours contre tes idées? Tu m'entends de reste....
--Et je te dis «gramaci», collègue.
Les deux complices se serrèrent la main.
--Je n'ai pas fini, dit Cabrol. Le meilleur conseil, je ne te l'ai pas donné encore. J'y viens. Et c'est pour que tu oublies que je t'ai fait, autrefois, manquer une belle affaire.... Eh bien, te rappelles-tu Sultan, de la manade du mas des Sirènes, Sultan, ce poulain du désert des Arabis, qui, de ton temps déjà, était la terreur des cavales?
--Je m'en souviens, dit Martégas, il avait alors quatre ans.
--Il en a donc sept aujourd'hui, et tu connais le proverbe sur les âges du cheval?
--Oui, oui: sept ans pour mon ami, dit l'Arabe, sept ans pour moi, sept ans pour mon ennemi.
--Sultan est donc en pleine vigueur, et beau comme un cheval de roi! Eh bien, il a tué, avant-hier, d'un fameux coup de pied, Sigalas, le gardian, qui voulait le prendre. Depuis un an, il a blessé, plus ou moins gravement, trois hommes. Avec ce Sigalas, ça fait quatre!
--Eh bien? interrogea Martégas.
--Eh bien, il a blessé encore cette année, deux poulains et une cavale, il est méchant comme une gale, ce Sultan. Et le maître a fait dire, hier, qu'à celui qui parviendrait à monter Sultan, il le donnerait en cadeau, il s'est décidé à ça. Il veut se débarrasser du cheval, mais comme il l'aime au fond, il voudrait le donner à un maître qui sache se faire obéir et qui le garde. Les gardians se plaignent tous les jours du cheval, disant qu'à chaque instant il détourne, ce cheval du diable, la manade des pâturages où on veut qu'elle demeure. Il attaque même les taureaux, jouant à les mordre, à les battre, à se cabrer pour laisser retomber sur eux ses pieds, de tout son poids et, s'ils prétendent se fâcher, il leur casse, aussi bien, les jarrets d'une ruade.
...Eh bien, Martégas, vas-y. Prends le cheval... tu reverras ainsi la fille puisque tu es forcé de t'adresser au père.... Et quelque jour tu enlèveras Zanette sur ce Sultan devenu tien. Que dis-tu de l'affaire, hé?... je n'y vois qu'une chose contre, c'est que le père t'a fait chasser... il ne voudra peut-être pas que tu gagnes le cheval?...
--Il aura peur de moi: il voudra! fit Martégas; j'irai dès demain! Sur ce cheval-là, un jour, comme tu dis, foi de gardian, Cabrol, je lui enlèverai sa fille! on verra ça!
V
LE SULTAN ET SON SÉRAIL.
Zanette s'en allait à travers la plaine, vers Arles, à cheval, toute seule; ce n'était pas un dimanche, mais son père avait été pris d'un accès de mauvaise fièvre pendant qu'elle était seule avec lui à la maison, et vivement, sur son ordre, elle allait en Arles, chercher «le remède», la quinine, dont la provision était épuisée.
Les fièvres paludéennes deviennent de jour en jour plus rares dans cette Camargue assainie par les travaux de la culture qui change les marais en vignobles. La vigne s'accommode très bien de ce sable, de ce terrain d'alluvion du Rhône qui forme la Camargue. Et ainsi sainte Vigne terrasse aujourd'hui encore le monstre vert, le mal des paluns, comme autrefois sainte Marthe triompha de la Tarasque qu'elle parvint à enchaîner.
Le père de Zanette, le père Augias, avait pris les fièvres autrefois, dans sa jeunesse, et jamais n'avait pu s'en défaire. Depuis quelques années pourtant, il se croyait quitte et dormait tranquille, mais voilà que cette nuit même, tout à coup, il s'était mis à claquer des dents et à trembler de tout son corps. Il reconnut son mal et fut effrayé, tant il en avait gardé mauvais souvenir. Oh! les rêves, les rêves surtout, qui, à heure fixe, le prenaient dans la nuit, informes, compliqués, bizarres--et le tourmentaient comme des sorciers ou des démons!... ou bien, s'il était éveillé, l'angoisse subite, comme une montée de folie au cerveau! l'envahissement d'un trouble malin qui donne envie de fuir devant soi pour échapper on ne sait à quelle menace... mais la menace, l'ennemi, partout vous suivent, ils sont en vous.
--Cours seller ton cheval, petite, et va me chercher le remède en Arles. Le valet de ferme ne reviendra pas, cours vite, c'est du temps gagné pour moi....
Et si vite elle était partie que, ce matin-là, elle n'avait pas rendu visite, dans sa chapelle, à Notre-Dame-d'Amour, à Notre-Dame l'abandonnée!
Zanette allait donc, jolie, sur son cheval blanc qui la portait sans peine, si légère, si mignonne! Elle allait, un peu attristée au départ, mais sans beaucoup d'inquiétude, car on sait le combattre, le mal des paluns. Ceux qui l'ont d'ailleurs l'acceptent et peuvent vivre vieux malgré tout.
A peine en route, la gaîté de la lumière, du mouvement, la prit, et elle fut distraite des pensées noires par sa jeunesse et par les choses qui l'entouraient, par la danse des mouissales et des oestres, dont les ailes vibrantes l'accompagnaient d'une musique fine, qui semblait la voix même de la lumière.
Les mouissales par myriades et les oestres aussi s'attachaient à ses épaules, à ses bras, et couvraient la peau du cheval blanc qui en était tout noir et frissonnait pour les secouer. Et chaque fois que ces bestioles s'envolaient, Zanette voyait le beau sang du cheval couler des piqûres en fils de pourpre entre-croisés qui lui mettaient sur le flanc et sur la croupe comme une résille écarlate! Ces bêtes irritantes ne piquaient pas les mains actives de la petite, ni son visage d'où sa main les chassait sans cesse, mais le cheval inquiet bien qu'il y fût habitué, se contenait mal, voulait à tout moment prendre le galop....
--Doucement, doucement, Griset! lui disait Zanette de sa fine voix.
Elle avait pris, pour aller plus vite, des «raccourcis» qu'elle connaissait, piquant droit à travers la plaine, dans les saladelles violettes, dans les enganes, qui tigraient, de leurs touffes égales et grasses de soude, de grands espaces de sable gris. Le cheval de Zanette trottait ou galopait là-dedans, sans effleurer une seule tige d'herbe, levant avec précision ses sabots vierges de fer, de façon à retomber toujours dans le sable d'où il les retirait sans fatigue--ce que n'aurait pas su faire un cheval né en d'autres pays. Mais lui, c'était un pur camarguais; il était né au soleil, un matin, en plein marécage, au milieu de ces sables, de ces enganes, de ces roseaux, de ces siagnes. Tout cela le connaissait et il connaissait tout cela. Et joyeux de courir chez lui avec sa petite maîtresse camarguaise comme lui, il s'ébrouait en balançant la tête, en fouettant ses flancs de sa queue traînante.
--Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement.
Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et, pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile et, faisant mine de s'arrêter, Griset, la gorge renflée, la tête un peu en arrière se mit à hennir fièrement.
C'était bien elles, les aigues du mas de la Sirène, et aussi les taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs dents. Elles relevèrent la tête et reconnurent le Griset qui, de temps en temps, leur était rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se rappelaient peut-être les folles caresses et les morsures.... Puis, le voyant bridé, harnaché, monté, elles se remirent à brouter l'herbe saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le méprisaient....
Les taureaux tous noirs, en ce moment étaient pour la plupart couchés; ils ruminaient, leurs jarrets repliés sous les poitrails larges, des fils de bave claire, irisée au soleil, pendant du coin de leur bouche jusqu'à terre. Ils tournèrent tous la tête du côté de la voyageuse, mais lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros yeux fixes semblaient rêver; ils songeaient à d'autres pâturages, regrettés peut-être, où on les ramènerait un jour, aux baignades dans le Rhône qu'il leur faut parfois passer à la nage, aux jeux du cirque, où quelquefois ils avaient été blessés.
Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique à l'étrier, surveillaient la manade, immobiles et rêvant aussi, comme leurs taureaux.
Zanette s'arrêta à regarder deux jolies vaches noires, fines et nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les caressaient, cherchant la tétine, maladroits à la trouver, et la repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer peut-être....
Tout à coup, Zanette vit les gardians s'élancer vers elle, au galop....
--Gardez-vous, demoiselle!
Ils avaient crié trop tard pour la prévenir du péril qui, sans qu'elle s'en doutât, la menaçait.
Sultan, le fameux étalon syrien, indompté et peut-être indomptable, qui, à tout moment, mettait le désordre dans la manade, blessant chevaux, cavales, taureaux et même les hommes,--accourait tout à coup contre elle, derrière elle. Étouffé dans le sable, le bruit de son galop, perdu dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils furent tout près d'elle:
--Zou! en avant! lui crièrent-ils.
D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle venait d'entendre derrière elle, tout près, le souffle d'une bête; Sultan qui broutait un peu à l'écart du troupeau, ayant aperçu tout à coup Griset, s'était furieusement élancé vers lui; il était, le Sultan, jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait bien. Et debout derrière son ennemi, son ventre touchant presque la croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de ses deux pieds de devant, prêts à retomber sur son rival, et sur l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'était dérobée. Et, détournée à demi, elle vit la terrible bête, mâtée tout debout, irritée, menaçante, ses deux pieds battant l'air, sa tête fière et farouche détachée en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinière au vent.
Les deux gardians le menacèrent de la pique... il fit une brusque tête à queue, détacha vers eux une ruade insolente et, tête haute, queue rigide, il détala, superbe, les crins en tous sens envolés, avec un cri d'orgueil, de colère et de mépris qui fit se relever d'un seul coup la tête de toutes les cavales... et il alla passer près d'elles, comme pour leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beauté libre... il tourna légèrement vers elles la tête avec un sourd hennissement d'appel, caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,--et voilà qu'elles s'émurent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant auparavant, étaient penchés vers la terre, vers la pâture, se dressèrent bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renâclèrent, aspirant l'air, la liberté, l'amour, le Rhône voisin, la mer lointaine, et la cavale favorite du Syrien, s'émouvant la première, bondit vers lui, frémissante, avec un hennissement auquel il répondit, toujours fuyant et déjà loin. Alors la manade s'ébranla entière. Une brusque trépidation, comme un roulement de mille tambours voilés, commença.... Zanette et les gardiens ne virent bientôt plus, dans les volutes nuageuses de la poussière, que des têtes ardentes, qui cherchaient à se dépasser, des crinières envolées au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de fines pointes d'oreilles rapprochées, dardées, hérissées par-dessus les courbes des croupes... et les taureaux bientôt debout à ce bruit, un instant surpris et indécis, à leur tour partirent; et à la suite et comme sur l'ordre de l'étalon, voici que se pressa en tumulte, derrière la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux cornes aiguës, aux queues sèches, aux échines noueuses.... Le roulement des pieds innombrables s'éloigna, comme absorbé par l'immensité de la plaine, et en un clin d'oeil tout disparut derrière les tamaris là-bas, dans la poussière de sable qui, soulevée en ondes, semblait, sous le clair soleil du matin, une fumée d'or!
--Vous l'avez échappé belle, mademoiselle Zanette! dit un des gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqué cela! Voyez-vous, si Sultan vous avait, du pied, frappée sur les épaules... il vous eût écrasée, pechère, comme une reinette dans le marais!... il serait temps de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dépayse pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhône à la nage! il l'a fait plusieurs fois déjà!...
--Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle, à votre père donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre une balle dans la tête. C'est un cheval de mort, ce coquin-là, il serait temps de s'en défaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien.
Zanette ayant promis de parler à son père, se remit en route.
VI
LE CONSEIL DES BÊTES.