Chapter 10
La vérité, c'est qu'il crevait de rage jalouse, à l'idée que Rosseline pouvait être à celui-là.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne connaîtrait pas. Mais à celui-là, à ce bandit, non! il n'en pouvait supporter l'idée! il en voulait avoir le coeur net.... Et, un beau matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, à Arles même, des renseignements précis. Il est vrai qu'il avait, prétendait-il, une affaire à la ville. Le quatorze juillet approchait, et un entrepreneur projetait de donner aux Arènes d'Arles des «courses monstres», comme disaient les affiches, «courses espagnoles avec mise à mort des taureaux, précédées de courses provençales avec les meilleurs taureaux de Camargue, etc.» Les affiches couvraient déjà les murs d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nîmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix, de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la région, et même à Nice et à Monte-Carlo.
En réalité, Pastorel n'avait rien à faire à Arles: il avait vu aux Saintes l'entrepreneur. Il était convenu qu'avec neuf ou dix autres gardians il conduirait à Arles, la veille des courses, une trentaine de taureaux. Il partit pour la ville où il n'avait rien à faire, avec le secret désir d'entrevoir Rosseline, de savoir «ce qu'elle devenait», et peut-être, malgré son serment, de lui parler.
Son serment? lorsqu'il y songeait:
--J'ai contenté la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages.... Si Martégas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier service, à la malheureuse, de la mettre en garde contre ce «marrias».
Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le déliait de ses promesses à sa mère, et même de son serment.
Et de Zanette, que pensait-il?
--Elle n'en saura rien! que perd-elle à cela? Elle n'est pas encore ma femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, à la veille de se marier, ont «des adieux à faire».
Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.
En traversant le pont de Trinquetaille, le coeur lui battait. La petite rue où était le café des Arènes s'ouvrait presque en face du pont. Il eut toutes les peines du monde à ne pas courir à l'entrée de cette rue, pour voir «au moins l'endroit». Il alla mettre son cheval à la remise habituelle, courut fièvreusement la ville en attendant l'heure à laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou à peu près.
Il décida que trois heures et demie serait l'heure favorable.
A trois heures un quart, il poussait la porte vitrée aux rideaux rouges.
Rosseline était seule, tout près de cette porte, assise, une chaise devant elle, sur laquelle traînait un interminable ouvrage de couture,--un livre à la main, les _Mystères de Paris_.
Il s'arrêta, saisi. Elle laissa tomber son livre.
En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une volupté singulière les prit, qui était le souvenir de leur passé. Sur le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la séparation avait été long, très long. Et ce qui les dominait, c'était une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la terre, au premier beau jour, après quelque horrible hiver.... Cette impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa presque la tête, embarrassée, la lèvre un peu tremblante. Toute sa physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le premier aveu de l'ami.... Sa beauté ferme, délibérée, fut transformée, sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la première fois, s'avança lentement. Il semblait craindre d'être repoussé. Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prêt à la retraite, la jolie tête entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les lèvres....
Ils ne pensaient à rien, pas même à eux. Le goût de la vie, à la source, est aussi délicieux que l'avant-goût du néant.
--C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment est-il possible que tu m'aies quittée! Je le savais bien, moi, que ce ne pouvait être pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre!
Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client.
--Un verre de vin, la belle.
Le client but et sortit.
Pastorel avait eu le temps de se ressaisir.
Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps préparé:
Il avait voulu lui annoncer lui-même son mariage, il ne voulait pas qu'elle le sût par d'autres. Voilà pourquoi il était venu. Malgré ses griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne voulait pas le rendre malheureux. Il était donc sûr qu'elle resterait tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est qu'il avait appris comment elle avait interpellé et injurié dans la rue la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu là surtout une marque d'amour de la part de son ancienne maîtresse! Il comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait pas,--jamais. Enfin, il l'engageait à vivre pour le mieux, à ne pas se fermer à toujours un avenir d'honnête femme. Belle comme elle était, elle pouvait choisir parmi de braves garçons, et surtout éviter de se compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nommé... ce Martégas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et pourtant, il la savait si coquette, si facile à entraîner, si peu sûre d'elle-même?...
--N'est-ce pas que tu n'es pas tombée à celui-là! un homme sur qui courent tant de mauvais bruits? Réponds! mais réponds-moi donc!... tu ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux!
Il la couvait d'un oeil ardent.
Elle, toutes ses mauvaises pensées l'avaient reprise. Elle écoutait, tête basse, l'air farouche, les lèvres pincées, le sourcil froncé, l'oeil en feu,--plus belle encore de sa colère qu'avec son air tranquille, virginal, de tout à l'heure,--belle d'une autre beauté, celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait à elle, là-bas, dans la solitude du désert, même, surtout peut-être, quand il embrassait l'enfant, la pauvre Zanette.
--As-tu tout dit? fit-elle.
--Oui!
--Eh bien, si tu es venu pour ça, tu aurais mieux fait de rester auprès d'elle. Tu parles comme un curé! Il n'y a pas à dire tant de paroles. Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau sang-froid!... Moi je la déteste, cette fille, entends-tu, et je suis capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je ne la détestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime, oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperçois surtout depuis que tu m'as quittée.... Aux plaines de Meyran, le jour de la fête,--quand tu m'as insultée,--quand tu m'as dit: «De toi, je m'en moque!» j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien dit, j'ai avalé ça! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fierté, mais, depuis, je pense à toi, rien qu'à toi, jamais ma pensée ne t'a été si fidèle. Les hommes? ce Martégas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraitée, ton Martégas, il m'a menacée... j'ai vu le moment où il m'aurait battue!... Et pourquoi? Pour défendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future! entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;--je ne lui en veux même pas, à lui, car c'est à cause de toi que j'ai été injuriée et menacée par lui, puisque c'est à cause de toi seul que j'ai parlé à cette fille. Oui, c'est à cause de toi, que j'ai souffert ça!... Oh! Jean! comme tu as été méchant! Et maintenant, voilà tout ce que tu viens me dire! d'être tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte pas!
Elle mêlait le mensonge à la vérité. Et elle pleurait, sincère, oubliant même ses propres torts, dans le désir pressant de le ressaisir.
--Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aimée, je t'aime.
Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la lui rendaient désirable en la lui montrant nouvelle, si émue! plus vivante!
Avec ses lèvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommençait.
L'amour qui le reprenait, à cette heure, c'était le mauvais amour, l'amour purement physique, l'amour égoïste, le plus puissant parce qu'il est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dévouement, il est d'ordre surnaturel, divin,--ou, si l'on veut, idéal. L'amour pur, unique, éternel, c'est le désir, le songe créé par les coeurs, par les cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-même. On s'y élève, et l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche davantage, le bouvier peut-être, le coeur simple, celui qui suit le mieux le naïf conseil des vieilles bonnes mères,--ces modèles réels d'après lesquels se règlent tous les rêves d'affection véritable.
Le gardian ne se connaissait plus.
--Ne pleure pas, je t'aime!
Les larmes lui allaient si bien qu'il était ravi de la voir pleurer! Loin d'éprouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait souffrir pour jouir de la beauté particulière que lui donnait ce genre d'émotion.
Chacun d'eux n'aimait que soi.
Rosseline cria:
--Alors, laisse-la! ne l'épouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas!
Il eut peur de lui, vit sa lâcheté, eut honte; il crut entendre sa mère lui dire: «Tu as juré!» il crut la voir lever au ciel ses mains amaigries, en lui répétant: «Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que t'a fait cette enfant, pour la tromper lâchement?»
--Ne l'épouse pas! répétait Rosseline.
--Pas ça! dit-il lentement. Ça, non, je ne peux pas! mais tout le reste, oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et après mon mariage, tout ce que tu voudras... tout!
Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras détendu, furieux:
--Compte là-dessus, menteur! La voilà, ton honnêteté! Et ça parle des autres! ça méprise Martégas! ça me méprise, moi! Ah! je ne suis qu'une fille,--mais je n'en veux pas, de toi, à ce prix!... Sors d'ici, menteur! sors d'ici!
--Rosseline!
Il restait là, l'air bête, les bras ballants, comme enchaîné d'une invisible chaîne incassable.
--Alors, promets que tu ne l'épouseras pas?
--Pas ça! non pas ça! Ça, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de malheurs à la fois! je ne peux pas.
--Alors, prends garde à toi!
--Que feras-tu donc?
--Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse. Tu réfléchiras, tu obéiras ou sinon....
--Sinon?
--Prends garde! je ne réponds plus de moi.... Promets-tu?
--Non!
Rosseline était hors d'elle. Orgueil humilié, passion dupée, jalousie bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande haine qui lui venait pour celui qui était là! Elle l'aimait à condition seulement qu'il servît ses instincts, qu'il lui fût asservi, obéissant, assimilé.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait passivement ses instincts.
Elle était, à ce moment-là, hideuse. Son visage démonté n'était plus qu'une face convulsive, aux plis tourmentés, bouche tordue, l'oeil démesurément ouvert, lançant la colère....
Il fit mine de la saisir.
Elle prit ses ciseaux, serrés à plein poing:
--Va-t'en! je te tuerais!
Elle se vengeait des violences de Martégas. Et puis elle se plaisait à le provoquer, lui, Jean.
Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un lâche! Il la faisait battre par d'autres!
--Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle.
Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de son mariage, il fallait éviter le bruit. Il prit un ton de prière:
--Rosseline....
--Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage....
--Eh bien? dit-il, se redressant à la fin dans sa force d'homme ressaisie.
--Eh bien... nous verrons!
Elle hocha la tête d'un air de défi.
--Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il.
Il leva les mains. Elle fut contente.
--Frappe! mais frappe donc! dit-elle.
Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa retomber, et reprit froidement:
--Tu menaces? tant mieux. Cela me décide à faire mon devoir. J'avais promis à ma mère de ne plus te parler: j'ai manqué à ma promesse aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus décidé que jamais à ne plus même te regarder!... jamais!... jamais!... jamais!
Il sortit. Une heure après, Martégas entrait.
--Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai changé d'idée. Arrange-toi seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empêche-le, par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes fêtes des Arènes, de lui offrir, à elle, des cocardes et des honneurs,--et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais Zanette... je te le donnerai, tu entends?
--Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant, donne-moi à boire.
C'était l'heure de l'absinthe. Des clients entraient....
XXV
L'ABRIVADE.
L'abrivade, c'est, à l'arrivée des taureaux en Arles,--lorsque, à la veille d'une course aux Arènes on les y amène en liberté sous la surveillance des gardians à cheval,--c'est le jeu populaire qui consiste à les attendre, à les provoquer, à en faire échapper un ou plusieurs à travers la ville. Alors les boutiques se ferment. Surpris au coin des rues paisibles, tous ceux qui ne sont point d'humeur à affronter le fauve évadé, s'abritent comme ils peuvent, où ils peuvent. C'est grande joie pour les jeunes amateurs, depuis les gamins de dix ans jusqu'aux jeunes hommes de vingt-cinq.
Une vraie folie saisit la population, les uns fuyant la bête irritée, les autres la poursuivant pour l'exciter encore. Malheur aux vitres des boutiques! Les taureaux, tête basse, rendront visite aux joailliers, chargeront les têtes de cire des vitrines du barbier, feront des milliers de castagnettes avec les plats et les assiettes du marchand de faïence.... Les tables des cafés danseront des sarabandes. Il arrive parfois que les dégâts sont considérables. Et tout le monde en Arles n'aime pas l'abrivade.
Ce n'est pas tout. Le taureau, ahuri, au milieu des frappements des portes qu'on ferme, sous les projectiles de toutes sortes dont on l'assaille, tournant à chaque minute sur lui-même pour faire face à quelque nouvel ennemi,--le pied martyrisé par le pavage en galets pointus, lui, habitué aux terrains marécageux,--bientôt perd la tête, se lasse, s'attriste.... Un moment vient où, s'il était dans le cirque, il serait hué par la foule, et où le dondaïre, le boeuf à sonnaille, viendrait le chercher pour le ramener aux étables, au repos.... Ici, dans la rue, il demeure inexorablement livré sans défense aux excités, aux maladroits qui essaient leur agilité, à la taquinerie fuyarde des moins courageux. Quand il bute et tombe, il est perdu. On le saisira par la queue, on s'attelera à cette masse lourde, pantelante et misérable.... Elle est traînée dans le ruisseau, bafouée, frappée à coups de pierre, à coups de canne. Le jeu, cruel et malsain mais d'apparence noble, qui met face à face un homme courageux et une bête armée de tous ses moyens naturels,--dégénère ici en vilenie....
M. le maire avait donc eu bien raison d'annoncer des peines sévères pour les forcenés de l'abrivade. Un des moyens sur lesquels il comptait pour les arrêter, avait été d'exiger, de l'entrepreneur des courses, une forte amende s'il n'amenait pas sans encombre les taureaux jusqu'au toril. Et l'entrepreneur de son côté avait annoncé aux gardians-conducteurs qu'il surveillerait l'arrivée lui-même et que le gardian coupable de négligence serait mis à l'amende--ou ne serait pas payé. Ces mesures n'avaient pas découragé les amateurs, au contraire. Ils mirent, moyennant finance, un des gardians-conducteurs dans leurs intérêts. Martégas devint leur complice.
Il semble qu'un meilleur moyen, souvent employé, d'empêcher l'abrivade, eût été de faire arriver les taureaux en pleine nuit, mais cette fois il y avait à cela un obstacle insurmontable. Le toril qui leur était destiné ne pouvait les recevoir, étant habité par d'autres bêtes qui avaient servi aux jeux précédents et qui, pour des motifs quelconques, ne pouvaient être délogées que la veille des courses. Or, il fallait que les nouveaux venus eussent le temps de se reposer. Il y eut donc arrivée de taureaux en Arles, le soir, vers cinq heures.
Une grande foule, où se voyaient surtout des jeunes gens, des enfants, même quelques jeunes filles, se porta au bas de la lice, à l'endroit où elle aboutit au Rhône.
La lice, large boulevard planté de grands arbres, longe un des côtés de la ville. Beaucoup des étroites rues d'Arles tombent perpendiculairement sur ce boulevard. L'entrée de toutes ces rues était barricadée au moyen de charrettes renversées.
Le pont de Trinquetaille, par où arrivent les taureaux, une fois traversé, la manade suit un instant le Rhône, puis tourne à gauche, pour remonter la lice.... Arrivés là, en face d'une foule éparpillée mais nombreuse avec qui ils devaient lutter pour garder leurs taureaux en ligne, les gardians, à cheval, pique au poing, comme des officiers sur les flancs d'un escadron, lancèrent la manade au galop.
...La foule, dispersée déjà, s'éparpille encore. Chacun court derrière un arbre. Un arbrisseau nouvellement planté suffit à faire un abri. Abri inquiétant derrière lequel s'effacent parfois des enfants, des femmes, aux côtés desquels passe, en ronflant, le torrent trépidant des bêtes. Les cornes effleurent les vestes, les robes, et encore les chapeaux que les plus hardis leur présentent à bout de bras. Et sur les côtés du troupeau, les amateurs déterminés s'acharnent à attirer contre eux, en agitant quelque lambeau d'étoffe rouge, le taureau qu'ils veulent entraîner à travers la ville, car le charriot qui, tout à l'heure, barrait l'ouverture de la rue voisine, a été repoussé bien loin. La ville est ouverte!...
--Li biooù! li biooù!...
Un hurlement suit la galopade noire.
--Les taureaux! les taureaux! Zou! à celui-là! Zou! à celui-ci! Li biooù! li biooù! Zou! zou!
Martégas était en tête, Pastorel en queue du troupeau.
--Zou! zou! à celui-ci!
Et sous la pique même de Martégas qui laissa faire, on détourna un taureau....
La manade piétinante et ronflante était déjà loin, soulevant partout sur son passage les mêmes cris, les mêmes terreurs, les mêmes joies, les mêmes tentatives de la part des amateurs de courses dans la rue;--et derrière elle, sur la lice, le troupeau laissait un taureau et deux gardians.
Martégas n'avait pas vu Pastorel qui venait derrière lui. Pastorel ne montait pas Sultan, mais un cheval dressé à courir les taureaux.
Le taureau était tout près de l'ouverture de la rue. On l'excitait pour l'y faire entrer. Déjà la rue, jusqu'au fond, s'épouvantait; les boutiques se fermaient, les femmes criaient, aux portes, aux fenêtres.... L'alarme était donnée.
--Martégas! dit un des amateurs, pousse-le un peu de ta lance, qu'il entre dans la ville!
--Je l'empêche de rejoindre les autres, c'est bien assez, dit Martégas, je n'ai pas promis autre chose. Débrouillez-vous maintenant.
Pastorel l'avait entendu. Il alla se placer à l'entrée de la rue, la lance haute.
--Allons, Martégas, ramenons-le où il faut, dit-il d'un ton gouailleur. Attention, vous autres!
Il chargea le taureau qui, piqué au front, recula, puis bondissant au milieu de la lice, prit le galop vers le Rhône....
--Il préfère la Camargue aux Arènes, dit quelqu'un.
--Zou, à lui, donc, Martégas! cria Pastorel.
Martégas, campé sur sa selle, muet avec un air moqueur, bien entendu ne bougea pas.
Pastorel poussa son cheval qui rejoignit le taureau et qui, toujours courant, allongeant cou et tête, le mordit brusquement à la croupe, puis, aussitôt, fit un énorme bond de côté... échappant ainsi au taureau qui avait fait volte-face. C'est ce qu'avait voulu Pastorel. Il courut alors derrière lui, l'excitant à fuir dans la direction des Arènes.
Quand il passa près de Martégas qui, entouré de curieux, bavardait avec eux:
--Aux Arènes, donc, grand lâche! fais ton devoir! lui cria-t-il.
Et, en passant, il piqua la croupe du cheval de Martégas qui partit à fond de train malgré les efforts de son cavalier. Martégas put entendre derrière lui les rires et les moqueries de tout le monde.
--Tu me la paieras, celle-là! hurlait-il, en suivant malgré lui Pastorel et le taureau.
--Pourquoi pas tout de suite? dit Pastorel, sans ralentir sa course.
Martégas, sa lance en arrêt, essaya d'en piquer Pastorel au flanc. Heureusement ils couraient dans le même sens. Pastorel sentit le fer du trident heurter seulement le dossier de sa selle. Il fit faire un écart à sa monture et, fondant sur le cheval de Martégas, il le piqua de nouveau à la croupe, si rudement, que l'animal effaré, en trois bonds désordonnés, jeta son cavalier dans la poussière, au milieu des rires, des quolibets des assistants.
Et Martégas entendit ce cri de Pastorel:
--Et de deux, mon homme!
Il comprit. C'était une allusion à la chute qu'il avait faite en poursuivant Zanette. Elle lui avait donc tout raconté!... La rage de Martégas fut terrible.
--Je le tuerai, hurlait-il. Je le tuerai!
--Vous ferez mieux d'aller vous brosser, lui dit à l'improviste le brigadier, qui l'aida à se relever. C'est vous qui avez tort; j'ai tout vu, de loin.
Pastorel avait rejoint son taureau qu'il conduisit aux Arènes antiques.
XXVI
AUX ARÈNES.
Les deux monuments principaux qui, au seul nom de la ville d'Arles, apparaissent les premiers dans le souvenir, sont l'église Saint-Trophime et les Arènes. Deux époques, moyen âge et antiquité, sont là représentées dans leur vie morale, essentielle, l'une par l'église, l'autre par le cirque.
Si le Parthénon exprime l'âme de l'Attique, il n'est pas vrai de dire qu'un temple de Jupiter ou de Diane exprime l'âme de la Rome païenne.
Le vrai temple romain, c'est le cirque, le lieu de la lutte, le monument de la Force.
L'église est dédiée à la charité, à l'amour; le cirque à la férocité.
L'église s'élève en murs brodés, fragiles, en colonnettes élancées comme une aspiration des âmes; elle monte prendre un peu de ciel dans la dentelle de ses clochers ajourés; le cirque étale, écrase, aplatit sa rampante ellipse aux gradins massifs, comme un voeu bestial de s'attacher, pour jamais accroupi, à la terre conquise.
Magnifiques pourtant, ces ruines d'un temps où la Force impitoyable s'entretenait sans cesse elle-même de sa joie à tuer, à dominer, par la guerre et la mort, l'univers physique.
Magnifiques, les arènes d'Arles, ellipse énorme, formidable, couronne faite de portiques superposés, noircis par les siècles, et près desquels les pauvres maisons arlésiennes, annuellement blanchies à la chaux, semblent des joujous d'enfant.
Ce jour-là, un peuple grouillait autour des arènes, un peuple les emplissait.
Peut-être n'y avait-on pas vu pareille affluence depuis la première course de taureaux qui y fut donnée, devant une foule de vingt mille spectateurs, en 1830, à l'occasion de la prise d'Alger.
Il faut songer que les gradins des arènes d'Arles offraient, avant d'être des ruines, un développement de plus de 12000 mètres; ils pouvaient alors recevoir jusqu'à vingt-six mille spectateurs.
En 1825, le maire d'Arles, M. de Chartrouse, ne mit pas moins de six ans à faire démolir les 212 maisons et la chapelle qui avaient été peu à peu construites, à l'intérieur des arènes, aux époques où les habitants s'y réfugiaient comme dans une forteresse.
L'antique amphithéâtre, à ciel ouvert, le plus vaste que les Romains aient construit dans les Gaules, était donc ce jour-là plein jusqu'aux bords. Ou eût dit une immense coupe ovale aux parois de laquelle s'agitaient sur place des myriades de fourmis grimpantes.