Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, suivie de La Servitude volontaire
Part 9
Ces miserables voient reluire les tresors du tiran, et regardent tous esbahis les raions de sa braueté[174]; et, allechés de ceste clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer: ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes) voiant esclairer le feu trouué par Promethé, le trouua si beau, qu'il l'alla baiser, et se brusla[175]: ainsi le papillon, qui, esperant iouïr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit, il esprouue l'autre uertu, celle qui brusle, ce dit le poëte toscan[176]. Mais ancore, mettons que ces mignons eschapent les mains de celui qu'ils seruent; ils ne se sauuent iamais du roi qui vient apres: s'il est bon, il faut rendre conte de reconnoistre au moins lors la raison: s'il est mauuais, et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses fauoris, lesquels communement ne sont pas contens d'auoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont ancore le plus souuent et les biens et les vies. Se peut il donc faire qu'il se trouue aucun, qui, en si grand péril, et auec si peu d'asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de seruir en si grand'peine un si dangereus maistre? Quelle peine, quel martire est ce! vrai Dieu! estre nuit et iour après pour songer de plaire à un, et neantmoins se craindre de lui, plus que d'homme du monde; auoir tousiours l'oeil au guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour auiser qui le trahit, rire à chacun, et neantmoins se craindre de tous, n'auoir aucun ni ennemi ouuert, ny ami asseuré; aiant tousiours le visage riant et le cœur transi, ne pouuoir estre ioieus, et n'oser estre triste!
[Note 174: _Braveté_, _braverie_, luxe des vêtements, _magnificence_, de _bravium_ (prix qu'on donnait à celui qui avait remporté la victoire dans les jeux, βραϐεῖον).]
[Note 175: Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé _Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis_, c. 2, de la traduction d'Amyot, dont voici les propres paroles: «Le satyre voulut baiser et embrasser le feu, la premiere fois qu'il le veid; mais Prometheus luy cria: _Bouquin, tu pleureras la barbe de ton menton, car il brusle quand on y touche._»]
[Note 176: Il s'agit de Pétrarque: le passage auquel il est fait allusion se trouve dans le 17e sonnet:
Son animali al mondo di si altera Vista, che 'ncontr' al sol pur si difende Altri, però che'l gran lume gli offende Non escon fuor se non verso la sera; Ed altri, col desio folle che spera Gioir forse nel foco perchè splende _Provam l'altra virtù quella che 'ncende_, Lasso! il mio loco è'n questa ultima schiera....
On regrette que le trait saillant de la seconde strophe ait disparu dans l'élégante traduction de M. de Montesquiou (1842):
Semblable au phalène du soir, Victime, comme lui, d'un funeste délire Et du plus dangereux espoir, Je péris consumé par le feu qui m'attire.
La même comparaison est encore employée par Pétrarque dans le sonnet 110.--L. F.]
Mais c'est plaisir de considerer, qu'est ce qui leur reuient de ce grand tourment, et le bien qu'ils peuuent attendre de leur peine et de leur miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse point le tiran, mais ceus qui le gouuernent: ceus là, les peuples, les nations, tout le monde, à l'enui, iusques aux païsans, iusques aus laboureurs, ils sçauent leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amassent sur eus mille outrages, mille vilenies, mille maudissons[177]; toutes leurs oraisons, tous leurs veus sont contre ceus là; tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent; et si quelque fois ils leur font par apparence quelque honneur, lors mesmes ils les maugreent en leur coeur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauuages. Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils recoiuent de leur seruice enuers les gens, desquels quand chacun auroit une piece de leur corps, ils ne seroient pas ancore ce leur semble assés satisfaits, ni à demisaoulés de leur peine; mais certes, ancore apres qu'ils sont morts, ceus qui viennent apres ne sont iamais si paresseus, que le nom de ces _mangepeuples_[178] ne soit noirci de l'encre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille liures, et les os mesmes, par maniere de dire, traînés par la posterité, les punissans, ancore apres leur mort, de leur meschante vie[179].
[Note 177: MAUDISSON, MALDÉCÉON, MALEICÉON, malédiction.]
[Note 178: C'est la qualification qu'Homère donne à un roi (_Iliad._, A, v. 341), Δημοϐὸρος βασιλεὺς. Je trouve dans Plutarque que Caton le Censeur (vie de ce philosophe) applique au même personnage une expression analogue «Εστω «εἷπεν» άλλὰ φύσει τοῦτο τὁ ζῶο δ βασιλεὺς σαρϰοφἀγον ἑστἰν.»]
[Note 179: «On dira que les republiques n'ont iamais soufert les excellans hommes et fera discours de Nemesis.»--H. DE M.]
Aprenons donc quelque fois, aprenons à bien faire: leuons les yeulx vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l'amour mesmes de la vertu, _ou certes, à parler à bon escient pour l'amour et honneur de_[180] Dieu tout puissant, qui est asseuré tesmoin de nos faits, et iuste iuge de nos fautes[181]. De ma part, ie pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire[182] que la tirannie, qu'il reserue là bas à part pour les tirans et leurs complices quelque peine particuliere.
[Note 180: Ce qui est souligné ne se lit dans aucune édition; de sorte que la phrase est complétement inintelligible.]
[Note 181: A quoi H. de Mesmes ajoute: «_qui bien fera bien trouuera_.»]
[Note 182: D'après M. Genin, on a tort de mettre un accent aigu sur la première syllabe de ce mot, dont l'étymologie est en effet _de bonne aire_: de là cette métaphore empruntée à la fauconnerie «_qui a été si longtemps, comme le remarque H. Estienne, en grande recommandation à nostre France_.» (_Projet du livre de la Précellence._) L. F.]
PUBLICATIONS
RELATIVES A MONTAIGNE
FAITES
PAR LE Dr J. F. PAYEN.
1º NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE SUR MONTAIGNE, insérée en tête de l'édition des ESSAIS dans le PANTHÉON LITTÉRAIRE, augmentée et imprimée à part, à petit nombre; Paris, Duverger, in-8º, 1837, distribuée à _cinquante_ exemplaires.
(N'a pas été mise dans le commerce.)
2º DOCUMENTS INÉDITS OU PEU CONNUS SUR MONTAIGNE; Paris, Techener, in-8º, portrait, fac-simile, 1847. (Épuisés.)
3º NOUVEAUX DOCUMENTS INÉDITS OU PEU CONNUS SUR MONTAIGNE; Paris, Jannet, 1850, in-8º, fac-simile.
4º De CHRISTOPHE KORMART ET DE SON ANALYSE DES ESSAIS DE MONTAIGNE.
Article inséré dans le Journal de l'Amateur de livres, et tiré à part à _trente_ exemplaires, qui n'ont pas été mis dans le commerce.--Paris, Guiraudet, 1849, in-8º.
5º NOTE BIBLIOGRAPHIQUE SUR ÉTIENNE DE LA BOETIE, dans le Bulletin du Bibliophile de Techener, nº 20, 1846.