Notes sur Londres

Part 9

Chapter 93,776 wordsPublic domain

Et suit l'énumération des fatalités qui ont prévalu contre les meilleures résolutions, et il est rare que l'appel qui termine presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans tous ces dialogues, c'est cette merveilleuse faculté d'abstraction qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches. En vérité, ce n'est pas l'envie des classes inférieures qui doit étonner, mais _qu'il y ait si peu d'envie_, et que les ambitions personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux qui passent dans les _Police Courts_ surprennent par la modestie de leurs aspirations: il y a là une sorte d'humilité résignée qui est très particulière et qui semble presque d'un autre âge; il est positif que le peuple anglais, à l'heure actuelle, est encore dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C'est une erreur de croire le peuple anglais un _peuple libre_ dans le sens contemporain du mot; la liberté n'est pas dans les lois mais dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d'une société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social commence-t-il par en haut; c'est dans l'aristocratie que sont les véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et, la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la réalité. C'est également le propre du caractère anglais de ne pas douter de soi, et de tracer son sillon sans s'occuper du voisin; personne ne se décourage à la pensée de l'effort solitaire. Il y a, en Angleterre, entre les classes une _correspondance_ qui disparaît nécessairement le jour où l'idée d'égalité s'établit: le rôle de bienfaiteur est encore de droit l'attribut des classes supérieures. Ainsi la question des logements d'ouvriers, une des plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives individuelles qui réussissent pleinement. Sans s'effrayer de la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par exemple, l'ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de construire des maisons admirablement aménagées pour les classes laborieuses; les locataires y sont soumis à quelques restrictions intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son début purement philanthropique, devient une excellente affaire; d'autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à la civilisation de centaines d'individus.

* * * * *

Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre tous les problèmes et n'aboutissent à quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s'ingénie à chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la nécessité de la fidélité de _l'homme à l'homme_ existe encore, et aussi longtemps qu'il subsistera, les catastrophes seront évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand rôle dans le mouvement social qui se prépare pour le XXe siècle, et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et l'œuvre de l'éducation trouve en un grand nombre d'entre elles des collaboratrices zélées, désintéressées et capables.

XIII

«BOARD SCHOOLS»

Du _Police Court_ à une des écoles _Board schools_ du East end, ce n'est en réalité que la distance des parents aux enfants, celle que je vais voir est en majeure partie fréquentée par les enfants de parents appartenant à la classe criminelle. Cette école est à la fois le spectacle le plus consolant et le plus inquiétant; il y a de telles anomalies dans ce mélange d'instruction donnée à grands frais et cette misère à l'état aiguë chez ceux qui la reçoivent, que l'esprit cherche en vain une solution; mais le labeur accompli est admirable. Et pour quels enfants? les plus misérables, les plus abandonnés qui se rencontrent dans une grande ville, des enfants dont l'état d'esprit est révélé tout entier par cette réponse de l'un d'eux. On interrogeait une petite classe mixte sur leur idée de _Dieu_:

--Comment se figuraient-ils _Dieu_?

D'abord personne ne souffla mot, enfin une voix rompit le silence et dit:

--_Il (Dieu) porte toujours des habits parfaits._

Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant avait pu concevoir de plus merveilleux, de plus éloigné de la réalité des choses. Je ne sais pas de réponse plus poignante.

Beaucoup de ces malheureux enfants arrivent en classe sans _avoir mangé_, beaucoup ont travaillé deux, trois heures auparavant, et _jamais personne ne se plaint_, et cette résignation, à cet âge, est le phénomène le plus douloureux à constater. Mais s'ils sont comme apathiques en face de la souffrance, ils ne le sont pas devant l'intérêt; le maître (_head master_) me fait parcourir les classes, toutes les têtes se lèvent vers lui, et à la vue d'une personne étrangère les visages se réveillent. «Allons, mes garçons, saluez, enfants.» Le mot _lad_ en anglais est autrement expressif, tous répondent à son appel, les mains se lèvent pour un salut, les cahiers se tendent pour être examinés. Il y a là des visages émaciés qui font mal à voir; le maître, de temps en temps, pose sa main sur une tête d'enfant, et de sa voix joyeuse comme un appel de clairon: «Vous avez mal à la tête?--Oui.--Souvent?--Oui.» Quelques-uns ont _toujours_ mal à la tête, tous ou presque tous sont laids d'une laideur terne et triste, et cependant il y a encore une classe d'enfants au-dessous de ceux-là, ce sont les _outcasts_, proprement dit les rejetés, vrais vagabonds de la rue qui ne sont à personne, on les tient dans une classe à part, et avec ceux-là les résultats sont presque négatifs, quoique quelques-uns aient des visages d'une finesse sournoise. Tout est tenté cependant, l'effort primordial qui dépend du zèle et de l'intelligence du maître, est d'amener les enfants à fréquenter régulièrement l'école; ce sont les parents qui les en détournent; un gamin a manqué la classe depuis quinze jours: quand le maître paraît, l'enfant descend aussitôt de son gradin pour lui remettre, écrite sur un mauvais papier, l'excuse de sa mère: «_N'avait pas de souliers_.--Ce n'est pas vrai,» dit le maître, et d'une interrogation à une affirmation il force le gamin à avouer qu'il a menti, puis se contente de dire: «Je n'essayerai pas de nettoyer un garçon aussi sale», et ce dédain est senti.

Une des méthodes employées pour agir sur les enfants et dont on obtient des résultats surprenants consiste à les mener _à l'école de natation_; là se développent chez eux l'émulation et l'admiration, deux sentiments inconnus, et qu'il s'agit de créer en eux, car tout est à faire. La plupart lorsqu'ils arrivent d'abord, savent à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent cent ou cent vingt mots au plus, et la maîtresse en chef, qui dirige la partie de l'école, où sont réunis filles et garçons de sept à dix ans, nous explique les efforts inouïs qui sont nécessaires pour les débrouiller; et cependant les enfants sont pleins de bonne volonté, incroyablement patients, tous en général sont _généreux_: n'est-ce pas sublime? Alors qu'une distribution de quelques douceurs leur est faite, il n'y en a pas un qui ne réserve la part de la _mère_ ou du _baby_; ils sont aussi infiniment sensibles à la confiance, et un privilège très envié consiste à recevoir une lettre à mettre à la poste; quand on songe d'où sortent ces enfants, on reste stupéfait qu'ils aient au cœur de pareils instincts.

On ne peut imaginer la tristesse de certains petits visages qui disent clairement leur histoire de longues privations, et cela parmi ceux qui sont décemment vêtus dans leur pauvreté, car on sent le désir de faire paraître les enfants; beaucoup entre les petites filles ont leurs cheveux soignés, un grand nombre ont des papillottes: cette passion de l'ornement et du clinquant qui est si forte chez l'Anglais se découvre même parmi ces pauvres enfants à qui on donne le pain de l'esprit, pendant que celui du corps leur manque si souvent; cependant, quand vient l'hiver, lady Jeune et d'autres dames charitables organisent des dîners afin de remplir un peu ces bouches affamées; mais l'air d'extrême délicatesse est frappant, et l'on sent combien de ces enfants sont destinés à la phtisie. Au milieu de tout cela ils aiment leur travail, et les petites filles surtout sont étonnamment consciencieuses, et charmées, à l'occasion, de montrer leurs petits talents; une classe qui est à la couture nous récite tout d'une voix une poésie, et le fait bien, avec des modulations justes; elles y mettent leur amour-propre, comme à conserver propre leur tricot dont elles ont le plus grand soin. L'enseignement dans toutes les branches est excellent, rien n'est négligé, et je traverse une pièce où une vingtaine d'enfants sont occupés à faire des mouvements de gymnastique, mais qu'ils doivent être las!

J'arrive enfin à une classe où l'œuvre de l'enseignement devient une divine charité, c'est celle des enfants, non pas idiots, mais à peu près; ils piquent avec une épingle un dessin tracé au crayon de couleur, et y portent une attention prodigieuse; la maîtresse de cette classe, une femme au visage gai, soignée de sa personne,--elles le sont toutes à un degré remarquable,--avec une belle fleur sur sa table, est _très fière_ de son petit monde: _«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?_» dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse ils sourient, sauf une petite à la chevelure rousse, avec un visage d'une expression déchirante, mais c'est la plus assidue; un petit pâle, si pâle, il est tuberculeux, voyant qu'on sourit, ose d'un banc en arrière élever timidement son petit travail, et sa physionomie s'éclaire de joie à l'attention qu'il obtient et à l'approbation qui l'encourage. Le directeur de l'école nous dit que ces visites amicales font le plus grand bien aux enfants, qu'ils en parlent longtemps après, et comme nous sortons, il ouvre la porte d'une classe où les garçons plus âgés, ceux de douze à quinze ans, sont en train de prendre une leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé une impression plus saisissante; tous ces visages ingrats et laids, ces corps grossiers et lourds, et, planant, ces voix, jeunes, fraîches, _douces_, et quelques-unes touchantes; il m'a semblé que l'_âme_ de ces enfants s'était faite visible: ils chantent avec un vrai plaisir, attentifs au tableau sur lequel est notée la musique.

Il est inouï de quelle culture sont susceptibles ces enfants, et quels sont leurs goûts; cette école de _Shoreditch_ a pour ses élèves des «soirées heureuses» (_happy evenings_), c'est-à-dire que trois ou quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable et de bonnes samaritaines réunissent ces enfants pour les amuser; on leur récite des contes de fée dont ils sont avides, on leur fait peindre des images et former des albums, c'est le plaisir favori des garçons, on leur montre la lanterne magique, on les fait danser, et ils ont la passion de la danse; on danse partout dans les rues de Londres, c'est une sorte de rage et j'imagine que ce symptôme n'est pas sans être significatif. Ces réunions en dehors des classes sont avant tout civilisatrices, là les enfants entrent dans un ordre d'idées qui leur serait resté totalement inconnu; on leur fait entendre de la musique, eux-mêmes chantent. Le résultat bienfaisant de ces efforts est immédiat; le lendemain matin, il est facile de distinguer ceux des enfants qui ont pris part à ces réunions, car ils se montrent invariablement plus attentifs et plus intelligents. L'été, on les conduit à la campagne: une seule jeune fille du monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa part mené, l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit garçons en groupes de quatorze ou quinze qui lui obéissent implicitement, et si l'un d'eux s'avise de se montrer turbulent, les autres le mettent vite à la raison.

Mais pour détruire le bien acquis, il y a les parents; leurs abominables exemples à un moment donné perdent tout, et par-dessus le marché, la plupart sont sans entrailles aucunes. On expliquait en classe l'instinct qui porte l'animal à aimer et protéger ses petits: «Sûrement, dit un garçon, mon père ne m'aime pas comme un animal aime son petit», et voilà la clarté donnée à ce pauvre cerveau d'enfant qui lui inflige une souffrance de plus. Un autre gamin, dont on avait de bonnes espérances pourtant, a volé une montre qu'il a revendue six pence, les parents ont été plutôt fiers, le maître a sauvé l'enfant de la prison, et croit qu'il se réformera; il y est évidemment disposé, mais quelle force lui sera nécessaire pour résister à des influences aussi funestes au milieu de telles tentations[4].

[Note 4: On me montre un garçon dont le père a été pendu, et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente, produit de vol.]

N'importe, ce maître courageux ne se lasse pas, et accomplit son labeur ingrat avec passion. Le personnel de ces _Board schools_ est absolument supérieur, hommes et femmes d'une tenue irréprochable, de façons excellentes et évidemment dévoués à leur tâche; mais aussi elle est rémunérée: le maître en chef, _head master_, a six mille francs par an, la maîtresse quatre mille; puis l'intérêt que tant de femmes distinguées, tant d'hommes charitables portent aux enfants des écoles, met le personnel en rapport avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement une influence sur leur vie et leur manière de voir. Ces rapprochements, ce contact entre gens de situations si différentes seraient, je le crois, impossibles dans une démocratie ombrageuse, où la vanité et la défiance paralysent absolument les initiatives individuelles, qui, en Angleterre au contraire, sont innombrables.

Dans ce quartier de Shoreditch, les hommes se battent continuellement et avec la dernière brutalité; un clergyman a entrepris d'enrayer le mal en le réglementant; voici ce qu'il a imaginé: après avoir recueilli des fonds pour bâtir une église, il l'a établie de la façon suivante: au rez-de-chaussée, une salle où il _invite_ les hommes du quartier à venir se livrer à leur divertissement favori, seulement, selon les règles, ce qui en mitige sensiblement la sauvagerie; au-dessus de cette salle une hospitalité de nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de place, et au-dessus, l'église!

Voilà la trempe d'hommes qui arrivent à établir entre eux et les pires classes un lien et des rapports. Dans une autre partie du East end, des dames charitables, ayant à leur tête la fille d'un évêque, viennent de louer une maison, afin de vivre au milieu des pauvres qu'elles veulent secourir; la tâche évidemment est immense, mais les bonnes volontés sont nombreuses aussi, et, je le redis, parce qu'il me semble que cela a une extrême importance, _partant de haut_.

On revient _au respect du pauvre_, personnage éminent dans l'Église catholique, et que le morne protestantisme des trois derniers siècles avait relégué en Angleterre, malgré les lois secourables, à une place de paria.--On connaît là-dessus les effroyables révélations de Dickens; actuellement la réaction est complète, grâce aux femmes.

J'ai été les voir à l'œuvre, au _Chelsea Infirmary_, où sont reçus les pauvres absolus, _paupers_. La _matron_ (supérieure) est une femme d'une quarantaine d'années, jolie et fraîche encore, l'air ouvert et gai. On pénètre dans le grand bâtiment sombre au dehors, et par un large escalier on arrive à l'appartement de la _matron_,--trois pièces _coquettement_ meublées; un petit salon _cosy_ et gai plein de bibelots de tout genre, un piano, des journaux, des livres, à côté une chambre à coucher, très vivante aussi et sur le lit une chemise ornée d'un ruban bleu! sur une large toilette s'étalent tous les objets d'un nécessaire à couvercles d'argent. A côté, la plus confortable salle de bain qui se puisse imaginer! On voit que cela n'a rien d'ascétique. La _matron_ est vêtue d'une robe de soie noire et coiffée d'un bonnet de percale à brides, très coquet et commode et qui lui sied parfaitement.

Dans les vastes dortoirs où pas une odeur ne règne, aucune apparence de tristesse; toutes les malades ont sur leurs épaules un petit châle rouge, et sur leur lit un couvre-pieds de même nuance; dans la longue travée qui s'ouvre entre les lits, des arrangements ingénieux ont placé des fleurs en quantité; trois pieds de bois croisés et peints avec l'émail si populaire ici, sont disposés de loin en loin et servent de supports; des serins chantent dans une cage accrochée devant une des hautes fenêtres, cela ne paraît rien, mais ceux qui savent ce qu'est la tristesse mortelle d'une salle d'hôpital comprendront le charme singulier de ce détail familial; sur une longue table se trouvent en bon ordre la large cuvette, les éponges et les serviettes telles que la femme la plus soignée ne pourrait demander mieux; l'effort est visiblement d'_embellir_ le plus possible, et les _nurses_ apportent à cette tâche une extrême émulation; c'est partout, aussi bien dans l'hôpital qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de choses agréables à l'œil.

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Dans ce _Chelsea Infirmary_ sont aussi des enfants, de tout petits; _des affamés_, il faut voir ces visages d'enfants de six mois pas plus gros que des enfants de quelques semaines, cela arrache le cœur; mais cette partie de l'_Infirmary_ est en même temps la plus consolante; bien entendu le rouge domine; tous les petits qui sont levés, ou même qui peuvent se soulever sur leur lit sont habillés d'une robe de flanelle rouge; une jolie petite brune de cinq à six ans a dans ses cheveux frisés un gros nœud de velours jaune, et un bracelet de perles au poignet, elle est malade de l'épine dorsale et incurable; mais coquette, quoiqu'elle soit là depuis trois ans, et le beau nœud de velours est pour la contenter; un immense polichinelle pend du plafond, un cheval à bascule est au pied du lit d'un petit, émacié par les privations et qui bouge à peine, il n'y a que ses yeux inquiets qui remuent; derrière un paravent dort un nouveau-né, né dans le _Workhouse_, il est là si douillettement enveloppé, et où sera-t-il jeté en sortant de ce berceau?

Cette maison tout entière est uniquement l'asile des pires détresses et des pires misères; il y vient mourir des femmes que le vice et l'ivrognerie ont entraîné dans les bas-fonds et qui étaient nées dans la classe privilégiée; les exemples tragiques et _vrais_ seraient à peine croyables si on osait les dire! Au milieu de tout ce monde souffrant, les jeunes _nurses_ avenantes et actives vont et viennent. En bas, elles ont leur large salle de communauté où se trouvent un _piano à queue_, quantité de magazines et de journaux _de mode_! il s'y fait de très _bonne musique_, telle fille, qui, il y a trente ans, aurait donné des leçons, préfère aujourd'hui soigner les malades; on paye cher pour l'année de _probation_: trente, quarante guinées, et tout le monde n'est pas accepté. Dans ce genre de vie, si indépendante qu'elle soit, il y a une discipline et un asile, et la femme, malgré tout, demeure dans son rôle traditionnel et séculaire.

Mais cette franche acceptation du côté matériel et physique de la vie est un signe des temps, et peut-être s'engage-t-on trop à fond dans cette voie, la femme anglaise ne connaît plus guère la mesure.

XIV

VIE DE PROVINCE

La vie de province garde encore en Angleterre une intensité et une vitalité extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à Londres qu'on peut arriver à bien pénétrer les mœurs anglaises avec leurs singularités, leurs anomalies, la cruauté de leurs lois surannées, et ce mélange unique de liberté et de tyrannie qui est le fond même des institutions anglaises.

Et d'abord, on est frappé du double aspect de routine et de modernité, la vie contemporaine s'est greffée sur la vie ancienne sans en altérer le caractère primitif. Le cadre n'a pas changé, il est ce qu'il était il y a cent ans; la littérature anglaise possède dans les romans célèbres de miss Austen des documents de premier ordre sur l'existence provinciale au commencement de ce siècle, et les modifications apportées depuis par le temps résident uniquement dans les nuances, mais les grandes lignes sont identiques, les personnages n'ont pas varié; c'est la même hiérarchie sociale, et, ce qui est le plus curieux, les relations relatives des individus sont restées ce qu'elles étaient. Rien n'est vieilli, tout est admirablement conservé, l'ordre tranquille qui a gouverné toutes choses, et la force militante de la tradition ont imprimé un cachet si fort à la race, que dans ces milieux absolument anglais, on s'aperçoit que même physiquement le type des hommes est resté singulièrement semblable à lui-même, c'est que dans son intrinsèque, l'être humain n'a pas changé. Prenez des gravures sportives du commencement de ce siècle, regardez ces visages rasés, ces traits nets; puis, assistez, par exemple, dans une petite ville de Surrey au départ du «coach» pour Londres; la restitution du passé est complète, ce sont les mêmes hommes, les mêmes gestes; à peu de choses près les mêmes silhouettes, on se croirait à quatre-vingts ans en arrière! et toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson; le «coach» part devant l'hôtel du _Chevreau blanc_, c'est l'«Inn» cossue et provinciale dont le modèle façonné sur les anciens usages s'est conservé intact avec son énorme «Bar» et son «Parloir» reluisant et chaud caché derrière le «Bar» tout cela d'une sorte de respectabilité hypocrite d'un genre spécial.

La vie est un peu lourde et lente, mais puissante. Il existe, en Angleterre, une grande caste intermédiaire qui ne fraie jamais avec ce qu'on appelle les «County Families», mais dont les membres groupés généralement aux alentours d'une petite ville prospère, possèdent de belles maisons, des parcs verdoyants, des serres recherchées. Ce sont le plus souvent des enrichis, enclins à une hospitalité fastueuse, et c'est grâce à eux que le commerce des petites villes demeure florissant; la ville elle-même n'est généralement habitée que par une bourgeoisie inférieure, les commerçants locaux, les docteurs et les hommes de loi, chacun dans sa sphère s'associe aux affaires de la communauté, il n'est pas dans le caractère de l'Anglais ni d'être passif, ni de se désintéresser de ce qui l'entoure; aussi dans une petite ville de province de mince importance, trouvera-t-on des rues bien tenues, des policemen massifs, des jardins publics pleins de fleurs, des expositions utilitaires fréquentes; et l'hiver des cours du soir variés, bref, tout le courant de l'existence moderne qui semble cependant ne rien déplacer. Même le voisinage relatif de Londres, et la facilité énorme des communications ne tarit pas la sève de ces petites villes de province; l'Anglais n'aime pas la ville en tant que «capitale», les personnalités s'affirment mieux dans des cadres restreints et la ville de province est le terrain le plus propice à l'indépendance et à la prospérité bourgeoise. L'émulation existe toujours active, non pas seulement entre gens d'opinions politiques adverses, mais entre les membres des différentes sectes religieuses, toutes remuantes et ambitieuses, et notez, que dans une seule _petite_ ville de province, j'ai compté jusqu'à sept églises ou chapelles appartenant à des dénominations diverses, depuis le High Church qui n'est qu'un catholicisme honteux, jusqu'aux Quakers.

Elles ont disparu à Londres, mais on les rencontre encore dans les villes de province ces tranquilles Quakeresses, habillées de leurs vêtements à coupe surannée, aux couleurs de colombe. Revêches et compassées, elles ont néanmoins une certaine saveur, et une modestie féminine bien appréciable dans un pays où de moins en moins cette qualité est de mode.