Notes sur Londres

Part 8

Chapter 83,448 wordsPublic domain

La pièce a le plus grand succès, comme aussi _la Seconde madame Tanqueray_, qui est une sorte de baronne d'Ange remariée et dont le passé très encombré est d'une nature sur laquelle ne peut planer le moindre doute. Et _la Seconde madame Tanqueray_ va aux nues; et notez, détail amusant, que les actrices feignent d'accomplir presque un sacrifice en représentant des personnes d'une vertu douteuse. Ce sont elles-mêmes des personnes si impeccables, invitées à Marlborough-House et faisant des cadeaux familiers aux princesses qui se marient! L'ex-Marie Wilton qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies personnelles, avait acheté «le Prince of Wales Theatre», y paraissait en travestissement masculin dans les burlesques qui faisaient la spécialité de la maison et y dansait des pas accentués, est devenue, sous le nom de madame Bancroft (elle a épousé un acteur de sa compagnie), une personne qui monte sur les planches avec condescendance; et, ayant eu dernièrement un accident de voiture, la reine a fait demander de ses nouvelles.

Le bon sens français ferait justice de pareilles affectations, rendant à chacun son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles que possèdent bien des femmes de théâtre, mais établissant des nuances selon la justice et la vérité.

C'est cette espèce de promiscuité qui a gâté et gâtera totalement le ton de la société anglaise, et sous ce rapport l'austérité ancienne de la vieille reine est à regretter.

XI

THÉÂTRES

Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et d'observer comment ils s'y amusent; assurément charbonnier est maître de se divertir à son gré, seulement qu'on nous permette de rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous faire la morale.

On donne en ce moment au Haymarket un drame: _le Tentateur_,--qui est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse imaginer!

Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n'aurait pas osé _nommer_ le diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées dans la société polie), on écoute aujourd'hui avec complaisance l'apothéose de l'esprit du mal!

L'auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination l'a conçu, et tel que l'incarne avec une délectation évidente un acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant.

Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa moustache sombre, et son apparence de diable bon vivant, c'était bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu'elle n'y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de Gounod n'ont rien de malsain, au contraire.

Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c'est le diable des épuisés et non des vivants.

Il règne dans cette pièce une volupté visible à mêler les choses saintes aux choses impures; ce n'est pas cette libre gaillardise d'un Boccace, par exemple, qui entremêle dans ses récits les choses d'amour aux choses et aux gens d'Église, et le fait parfois avec une étrange liberté, sans pourtant qu'un seul instant la pensée d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit, tandis qu'au contraire c'est l'impression qui se dégage de l'œuvre du poète anglais, qui semble s'être appliqué à raffiner dans la profanation. C'est en plein XIVe siècle, âge d'amour et de foi, à Cantorbery, _la ville sainte_, dans un couvent, que se déroule l'action. Certes l'idée de faire accompagner un pèlerinage par messire Satan n'avait rien d'irréalisable; il y a de bonnes tentations, des tentations très charnelles, peut-être, mais qui ne feront voiler la face à personne d'esprit sain. Mais les suggestions de ce blême démon, ses tirades sur le péché, les mots et les actes qu'il souffle à l'oreille sont d'une autre frappe. Quand on l'a écouté trois heures durant, on conclut que les Anglais sont des gens prodigieusement endurants, car les injures dont le poète les accable (et il s'adresse nominativement à ses compatriotes, hommes et femmes), la boue dont il les barbouille, surpasse ce qu'on peut croire! J'avoue que je regardais autour de moi et que j'écoutais, attendant le coup de sifflet qui n'aurait pas été volé! Pas du tout, aux moments les plus forts, des sourires, aux autres l'immobilité, cette immobilité de ruminant qui est si trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais à côté de moi un de ces ménages ultra-respectables devant lesquels on oserait à peine insinuer que les enfants ne se font pas par l'oreille, ils ne bronchaient pas! Et il est impossible d'aller plus loin dans la crudité de l'expression; c'est la _débauche triste_, la plus horrible de toutes.

Il y a actuellement quelque chose de tout à fait malsain dans un côté de l'esprit anglais, et la production et le succès de cette pièce en sont un exemple frappant, car elle est _très douloureuse_ dans ses tirades érotiques. On y trouve tout ce qui constitue les symptômes morbides régnants, à commencer par cette passion presque désordonnée pour le décor et la couleur, mais il faut avouer que l'ensemble pour les yeux est exquis, avec çà et là, cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il y a au premier acte une cour intérieure d'auberge moyen âge, l'auberge de la Fleur-de-Lis, avec son cadran solaire au centre, et sa porte charretière ouverte sur la campagne, qui est une pure merveille. La tonalité des costumes dans ce décor est étonnante, elle est feuille morte, sauf pour l'habillement de celle qui représente le seul personnage pur de la pièce (sacrifié bien entendu).

Les deux actrices incarnant les deux héroïnes sont physiquement et plastiquement parfaites. Lady Isobel, qui tout à l'heure sera amoureuse comme une louve est une vraie figure de missel, avec son chaperon sur ses cheveux roux et son long voile; l'autre, lady Avis qui est réservée à l'abandon; dans une sorte de robe blanche de Beata, avec un long manteau bleu, ses cheveux d'or couverts en partie d'une résille, et au sein deux marguerites à cœur noir est charmante à regarder et douce à entendre; mais qu'il est donc singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais ne se figurent plus la pureté et la tendresse qu'accompagnées d'une sorte de veulerie molle. C'est un peu l'école de Terry qui est _trop tendre_ pour nous autres impurs Latins! Chez nous on peut être amoureuse et même passionnée sans, physiquement et moralement, être réduite à une sorte de gelée qui frémit à tout! Plus la vraie Anglaise se masculinise, et elle est, je crois, arrivée à la limite du possible dans cette voie, plus sur la scène paraît un type artificiel d'une fadeur égale à celle des couleurs mourantes qui sont si admirées. L'amour ainsi compris cesse d'être un sentiment naturel et devient une maladie, presque une dépravation. Et lorsqu'on regarde et qu'on écoute le prince d'Auvergne et la belle lady Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on se souvient qu'il y a un lord Chamberlain qui a interdit _la Paix du ménage_ avec la chaste Bartet, on ne peut se défendre de penser que cela est d'une bouffonnerie assez réussie!

La presse anglaise, toujours si éloquente lorsqu'il s'agit de flageller l'immoralité du théâtre français, a accueilli avec bienveillance _le Tentateur_, la presse honnête lui a souhaité une longue et prospère carrière! Est-ce aveuglement? est-ce connivence? J'avoue que je suis embarrassé pour me rendre compte d'un état mental aussi extraordinaire: est-ce peut-être pour donner raison au diable de Jones qui assure que la race des hypocrites pullule dans cette île mieux que partout au monde; je laisse à d'autres le soin de le décider, j'observe, je constate et je dis.

* * * * *

Maintenant, voyons-les rire, c'est heureusement plus agréable, mais pourtant cela renverse également toutes les idées préconçues et c'est tout aussi caractéristique. Depuis plus d'un an on représente avec un succès croissant, une _Farcical comedy_ intitulée _Charley's Aunt_ (La tante de Charley): le titre n'est pas méchant, la pièce non plus, mais le développement en est bien singulier. Il faut d'abord savoir que le principal rôle, le clou, est joué par un acteur qui est directeur et propriétaire de son théâtre (c'est également le cas de M. Tree au Haymarket). Le succès obtenu par M. Penley dans _la Tante de Charley_ a été si prodigieux qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui, non pas seulement pour louer l'acteur, mais pour faire, avec des détails touchants, connaître l'homme privé, lui, sa femme, ses enfants, ses domestiques, sa chèvre et son cheval. M. Penley, dans un article illustré, très bien fait du reste, a été représenté seul dans diverses attitudes, puis avec madame Penley à son côté, sur le seuil de leur demeure, puis pêchant à la ligne pendant que madame Penley et sa progéniture le regardent, etc.; rien n'a été trouvé trop trivial de ce qui touchait au grand homme! Voyons-le maintenant dans _l'exercice_ public de ses fonctions. Nous sommes à Oxford, dans l'appartement d'un jeune universitaire, amoureux _pour le bon motif_, son copain a précisément les mêmes sentiments et les objets de leur honorable tendresse sont cousines; ces demoiselles doivent ce jour-là embellir l'appartement en question de leur présence, car _la Tante de Charley_ (l'un des amoureux) une veuve brésilienne et millionnaire, va venir présider le repas auquel elles sont conviées; pendant que les jeunes gens se réjouissent à cette douce perspective, il leur arrive un ami, un lord, agréablement idiot; par une combinaison que je n'ai cherché ni à comprendre ni à approfondir, il se trouve qu'à l'instant précis où les amoureux viennent de recevoir une dépêche qui leur dit que la tante indispensable ne _viendra pas_, le lord paraît en costume féminin (manière de faire une farce) et ses amis le saisissent et lui annoncent que pour les besoins de la cause c'est lui qui est _la Tante de Charley_; ce premier acte est vraiment drôle et l'acteur a _absolument_ l'air d'une vieille femme, mais ce qui est bien plus drôle c'est la joie de la salle; jamais au grand jamais, je n'ai rien vu, ni entendu de pareil; les rires sont incessants et continus comme des roulements de tambour.

Lorsque la vieille fausse tante profite de sa situation pour serrer amoureusement contre lui les petites jeunesses et recevoir leurs baisers, quand elle tombe en arrière, les jambes en l'air, et les jupes à l'envolée, ce sont des _cris_ perçants! Derrière moi, j'ai une vieille dame, à cheveux gris surmontés d'une étonnante coiffe de velours noir; elle saute littéralement dans sa stalle; un peu plus loin, une espèce de Junon, vraie géante, avec un assez beau visage bête, est dans un état de béatitude presque alarmant! Ils rient tous tout le temps; et ce qui les divertit au suprême degré, c'est le côté grotesque et naturellement plus ou moins inconvenant de ce travestissement, car tout à l'heure la veuve qui vient du Brésil va être pressée de près par deux prétendants, un vieil homme de loi hypocrite et un beau suranné; elle a avec les deux des conversations dont la double entente est parfaitement indécente; cela ne frappe personne à ce point de vue, je veux croire, mais cependant on _hurle_ de joie aux bons endroits! Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, lui ou elle traverse la scène la jupe troussée presque à mi-corps, quand lui ou elle se déshabille et paraît en pantalon, c'est du délire. Je passe les coups de pied et les coups de poing qui sont de vieille tradition, mais il y a un moment où «Charley's Aunt» déclare en avoir assez de son déguisement car son amoureux lui a déjà dit:... ici _une pause_, et la chose est murmurée à l'oreille! Est-ce assez joli cette trouvaille suggestive? Chacun se pouffe en s'imaginant sa petite inconvenance particulière. Tout cela se prolonge pendant trois actes, et se termine enfin par _quatre_ unions légitimes, la tante ôtant sa robe pour reparaître en pantalon offrir sa main et son cœur à une jeune ingénue. Voici donc trois actes uniquement basés sur une substitution qui n'est pas sans son côté scabreux; il faut rendre justice à l'acteur, il ne l'accentue nullement, et nous savons du reste que sa progéniture est venue l'applaudir dans cette noble incarnation. Mais c'est dans la salle qu'est la comédie, nous avons été élevés à croire que le mot culotte ne devait pas se prononcer devant une Anglaise! Oh! mes amis, nous avons changé tout cela. Pendant les entr'actes, tous les visages reprennent l'expression de gens venus pour écouter un sermon, le changement des figures est prodigieux, ma vieille dame est une sérieuse douairière; ma Junon est d'une impassibilité de pierre; l'orchestre joue des flonflons qu'on écoute avec recueillement, personne ne bouge, personne ne regarde son voisin ou sa voisine; on contemple le rideau qui représente des montagnes, avec une glosse poétique à leur base; on est parti sur les sommets, etc.; ce rideau se lève, les montagnes disparaissent dans les frises, M. Penley avec la grâce d'Auguste parcourt la scène en relevant ses jupes; du haut en bas c'est un tonnerre de rires!

* * * * *

Cette hilarité massive est tout à fait dans le caractère de la vieille race anglaise; ce peuple était primitivement fort joyeux, ami des franches lippées de tout genre; en ce moment d'évolution morale, où de tous côtés on enlève les masques, il se fait un retour aux instincts véritables, et le côté encore très enfantin de l'âme anglaise moyenne se montre au grand jour, et, du reste, un peu d'honnête grossièreté est autrement saine que la poésie corruptrice des raffinés d'intellectualisme; seulement, tout de même, lorsqu'ils viendront pudiquement faire allusion à l'indécence du théâtre en France, renvoyez-les chez eux, je vous en conjure.

XII

«POLICE COURTS»

Dans un autre ordre d'idées rien à Londres de plus caractéristique que les _Police Courts_, aucun endroit où éclatent plus franchement les traits particuliers à la race, où se montrent mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c'est là aussi que semble s'être réfugiée la gaîté naturelle à une nation forte et saine, et qu'entre graves magistrats et solicitors rusés s'échangent les seules plaisanteries salées qui se produisent ingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues menés parfois avec un entrain endiablé.

Prenons une des _Police Courts_ les plus connues, celle de Bow street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme partout maintenant à Londres, d'une clarté et d'une netteté extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut, des murs de _céramique_ vert pâle, des lambris polis et brillants; dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite guérite couverte, pour les témoins; sur le parquet de la cour, les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé; là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les témoins et, séparé par une galerie de bois, le public.

Le jour où j'ai pénétré dans ce _Police Court_, on jugeait précisément un _french case_ (cas français), ce dont mon introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement charmé pour moi. Il s'agissait de deux escrocs, dont les malices cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une belle idée du nombre d'âmes, simples et avides disséminées encore parmi les êtres civilisés. Comme types physiques, on ne pouvait rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d'un œil indulgent.

C'est parmi la police anglaise que j'ai rencontré souvent les types d'hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air de _netteté_ morale extraordinaire. Si les physionomies signifient quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix, ils n'ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d'être _sûr_ de son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi, il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des colonnes.

Dans les _Police Courts_ ils se montrent généralement doux aux misérables qui viennent là en consultation, car c'est le côté vraiment touchant et profondément humain de ces _Police Courts_; les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent demander un bon avis; cet avis est toujours donné avec une courtoisie parfaite et souvent accompagné d'un secours matériel, car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition. Des centaines d'êtres en détresse ont trouvé dans les _Police Courts_ l'aumône opportune qui a empêché leur perdition totale; les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille séduite et l'enfant abandonné y rencontrent presque toujours un appui. Ces magistrats des _Police Courts_, qui connaissent, plus que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d'une grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis.

C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, et les épreuves auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des dialogues:

Un homme est à la barre, et, après un exorde un peu embrouillé, apprend au juge que sa femme vient d'accoucher.

--Eh bien, dit le juge, ces choses-là sont agréables, pourvu qu'elles ne se reproduisent pas trop souvent.

L'homme hésite, réfléchit, puis finit par répliquer.

--Oui, _mais suis-je le père_?

Le juge se déclare honnêtement incompétent à décider ce point délicat; cependant il ajoute:

--_Que dit votre femme?_

Elle dit que tout est bien.

Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage à avoir l'esprit en repos, à se méfier des hommes de loi qui lui feraient dépenser de l'argent, et à retourner à son épouse.

L'homme s'en va évidemment rasséréné et convaincu. C'est moins compliqué que les consultations de Dumas fils, mais tout aussi efficace.

Un autre époux infortuné car--l'Angleterre est le pays par excellence où fleurit la race des maris portant quenouille--se présente; son histoire est plus longue: il raconte que sa femme possède un commerce à elle, mais que, lui, fait les emballages, et il insiste extraordinairement sur l'importance de cette fonction; puis il confie au juge que malheureusement pour son repos, le ménage a un ami, lequel ami est un ministre dissident, dont l'influence est funeste à l'union des époux; dans le cas particulier qui motive sa présence devant le juge, le ministre ami est venu proposer une partie de plaisir pour le samedi; le mari emballeur, en homme sage, s'y est opposé à cause de la perte de temps qui en résulterait; là-dessus son épouse l'a flanqué à la porte et ne veut plus le recevoir? QUE DOIT-IL FAIRE?

--A qui est le commerce? interroge sérieusement le magistrat.

--A ma femme, _mais je fais les emballages_.

--Eh bien, vous pouvez présenter une pétition pour restitution du droit conjugal.

--Et ma femme sera _obligée_ de me recevoir? dit le mari rayonnant.

--Oui.

--Je remercie Votre Honneur.

Et le voilà parti à la recherche de ses droits conjugaux.

N'est-ce pas admirable, la simplicité et la bêtise de l'un, et la bonhomie de l'autre?

A l'occasion, ils sont galants, ces excellents juges, témoin le petit épisode suivant:

Une pédicure est à la barre appelée par son boucher qu'elle ne paye pas; le juge lui en demande amicalement le pourquoi, étant donné qu'il voit d'après ses cartes qu'elle est la pédicure des princes et des têtes couronnées.

--C'est que je suis trop honnête, gémit l'artiste.

--Comment trop honnête? réplique le juge qui ne saisit pas le rapport.

L'autre éclatant:

--_J'ai tué tous leurs cors._

--Allons, dit le juge touché, laissons aux cors royaux le temps de repousser.

Et il ajourne le boucher pendant que la pédicure lui prodigue ses bénédictions.

Voilà des mœurs patriarcales ou je ne m'y connais pas. Ceci est le côté divertissant des _Police Courts_; il y en a un autre navrant, et, dans certains quartiers surtout, les cas les plus tristes y défilent presque sans interruption.

* * * * *

Le discernement de ces magistrats des _Police Courts_ est admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire dégagés de tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s'adressant au policeman, à l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant même sans broncher l'impudente familiarité de celles parmi les femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d'une vieille connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on entend souvent des colloques de ce genre:

--Comment, c'est encore vous?

--Oui, Votre Honneur.