Part 7
Et comme l'homme anglais conserve souvent jusqu'à vingt-cinq ans une sorte de beauté presque féminine, il est encore plus frappant de constater le rôle que la jeunesse joue partout; certes la chose a ses inconvénients, et un jeune homme a d'immenses facilités pour se ruiner, et pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage déplorable; il y a là-dessus de récents exemples tout à fait concluants, mais qu'importe qu'un jeune débauché et une demoiselle d'occasion forment à eux deux un ménage scandaleux: c'est fâcheux assurément, mais on peut conclure qu'ils ne valaient pas cher, et qu'en toute circonstance ce pair d'Angleterre n'avait pas en lui l'étoffe d'un mari respectable; une jeune fille honnête l'a échappé belle, et la «prospérité du méchant», selon la parole de l'Écriture, ne surprend que ceux qui ne réfléchissent pas cinq minutes de suite;--l'importance est secondaire, car un fait comme celui auquel je fais allusion ne sera jamais qu'une exception, et l'exception est comme le monstre, bonne à cacher, ou à exhiber insolemment, mais sans influence sur les sains de corps et d'esprit.--Ce qui est important, c'est un état social et des lois qui répondent au vœu de la nature, qui demande l'union des êtres jeunes, afin de procréer une race forte; il est bon, je dirai même il est nécessaire, que beaucoup de mariages imprudents puissent s'accomplir, car très certainement leurs conséquences ne seront jamais comparables à celles de la séduction pour la femme et de la débauche pour l'homme;--il est bon que le mot _amant_ soit encore un mot honnête comme il l'est en Angleterre, et que les plus violents instincts du cœur et des sens puissent se passer, pour devenir légitimes, des effrayantes formalités dont le mariage est entouré en France.
En Angleterre, l'homme qui se marie est censé jugé capable de choisir sa compagne et de mesurer ses responsabilités;--il n'a besoin du consentement ni de père, ni de mère, qui, là, ne paraissent qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent pas du tout;--la vie en phalanstère familial n'existe pas, chacun vit chez soi et pour soi, chacun s'occupe soi-même de garnir son nid de duvet plus ou moins fin, et l'acceptation générale et tacite des difficultés de l'existence rend pour tout le monde la chose naturelle--ni l'homme, ni la femme n'attendent leur bien-être d'une sorte d'intervention providentielle sous la forme des parents. La jeunesse des fils ne se passe pas à espérer une dot et à escompter des espérances, et la sollicitude des parents n'a pas le lamentable résultat que nous voyons autour de nous, où tout est calculé, comme si nous avions cent ans d'assurés et le reste dans l'incertitude!--Le proverbe anglais «qu'il faut faire le foin pendant que le soleil brille» s'applique aussi à vivre pendant qu'on est jeune, et à ne pas attendre l'épuisement du combustible pour mettre la machine en marche.
L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne disqualifie; la vieillesse, même illustre, ne donne aucune précédence, le plus sot petit lord passera à table devant Gladstone, et le grand commoner le trouve bon assurément, car il n'aurait eu qu'à le vouloir pour ajouter un hochet à son nom;--mais c'est une orgueilleuse caste que celle des gentlemen d'Angleterre, qui garde fièrement son poste intermédiaire, et sait que son prestige ni son autorité ne sont diminués par l'acceptation des distinctions aristocratiques qui ont leur valeur et leur profonde signification.--L'égalité n'existe même pas dans le mariage, et la femme conserve toujours le rang que lui a donné sa naissance; par courtoisie, on a étendu ce privilège jusqu'au veuvage, et une femme devenue qualifiée par son mariage ne perd ni son nom ni son rang, même en prenant un second mari, dont elle ne portera jamais le nom si, en l'assumant, elle doit déchoir d'un cran, si léger qu'il soit. Cela permet aux douairières à cœur brûlant de satisfaire légitimement aux exigences de la passion, sans avoir le désagrément de quitter un titre auquel on tient peut-être plus même qu'à la vertu, et l'indulgence de la société anglaise pour ces sortes de fugues morganatiques est admirable; la duchesse une telle, ou la comtesse une telle, qu'on désigne par surcroît par leur nom de baptême, afin de les distinguer de celles en véritable possession, voyagent et dînent en ville conjointement avec monsieur X... qui est le mari, comme il est nécessaire de l'expliquer aux étrangers. Il y a dans la société anglaise une sorte d'impudeur naïve dès qu'il s'agit du mariage; dans toutes les classes on se glorifie de posséder un homme, et il est évident que les ménages moins unis en France ont une supériorité très appréciable dans la décence, et que les côtés grossiers du mariage ne sont pas aussi constamment mis en évidence.
Il ne faut pas se dissimuler non plus que cette intimité conjugale prolongée est le secret du ressort et de la vaillance de l'Anglaise qui va sans regarder derrière elle au bout du monde avec son mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari soit auprès d'elle, qui accepte avec gaîté les lourdes charges de la maternité, car tout plutôt que de renoncer à l'amour; pour dire les choses avec réserve, le Français et la Française abdiquent de bonne heure dans l'intérêt de l'unique, ou des deux ou trois enfants, qui sont pour eux l'objectif de l'existence; l'Anglais ni l'Anglaise ne pensent pas un seul instant à s'effacer ou à abdiquer pour leurs enfants; ils aiment la vie pour ce qu'elle leur rapporte à eux personnellement, et le plus longtemps possible lui demanderont toutes les satisfactions qu'elle peut leur procurer, en quoi ils auront raison: on pratique excellemment en Angleterre une partie au moins du noble conseil de saint Louis: «Travaillons comme si nous devions vivre toujours»; quant à la suite, «vivons comme si nous devions mourir demain», c'est une autre affaire! Et rien de plus contagieux que la santé, si ce n'est le découragement; malgré le climat, malgré la tristesse des choses extérieures, ce grand courant de vie qui coule si puissamment à Londres, entraîne et saisit même l'étranger; les journées, les mois, les années sont toujours remplis jusqu'à leur extrême limite.
Chez riches et pauvres, le même besoin reconnu de distraction, de variété, de plaisir, car l'occupation intense devient presque un plaisir, et dans ces grandes maisons de la cité où monte et descend sans cesse l'ascenseur, qui permet la communication par les toits; cette fourmilière humaine tout occupée de gagner de l'argent y apporte l'entrain endiablé qui conviendrait à une fête. La rage de se retirer et de se reposer, qui est la manie du commerçant français, est inconnue à Londres; grâce au goût général de dépense, à la curiosité toujours éveillée, le désir des gains ne décroît pas avec les années, très souvent des hommes déjà mûrs ont de tout jeunes enfants à eux.
Un point, c'est tout, ce qui en matière familiale arrête en France les espérances et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les vies ne se trouvent pas figées dans une stérilité prématurée; la démoralisation là-dessus arrive rapidement, mais les effets n'ont pas eu encore le temps de se faire sentir, les livres de Dickens sont toujours en grande faveur, et l'on sait combien il aimait plaisanter sur l'accroissement de la famille, sur la _garde_, sur le _baby_, et avec quelle joviale honnêteté il s'en acquitte en toute circonstance sans que jamais le reproche d'être inconvenant ait été élevé contre lui: la bonne nature n'a pas perdu en Angleterre, dans ce pays pudibond, ses coudées franches dès qu'il s'agit de _l'amour légitime_; le grotesque est d'essayer de faire croire qu'on n'en connaît pas d'autre,--mais le vice et la débauche n'ont pas heureusement le droit de se proclamer _gaîment_. Une misérable classe de femmes a reçu un nom qui la caractérise: «des infortunées»; on a substitué cette épithète à l'insulte et cette désignation est à la fois humaine et morale; le dernier degré de la dégradation humaine, le marché de la pauvre créature, affamée, abandonnée, misérable et ivrogne sans doute est qualifié d'_infortune_, et il n'en est pas sous le ciel de plus poignante; la vue de certaines silhouettes dans Holborn, ou un soir brumeux dans Oxford Street, est déchirante, pour qui a un cœur et de la pitié.
Un samedi soir, cet hiver, à un coin de rue, un homme prêchait, prêchait après un prélude musical, sur un orgue portatif, qu'on trimbalait à travers les rues boueuses, noires et tristes; à une devanture de marchand de poissons, le gaz étincelait, éclairant toute la scène; quelques personnes respectables écoutaient debout le prédicateur improvisé; au milieu d'elles, deux _infortunées_, avec leurs horribles chapeaux défraîchis, et tous les honteux stigmates du vice sur leur visage, se tenaient silencieuses et recueillies, et si même d'une façon baroque une parole de compassion et d'espoir est tombée sur leur cœur, le petit orgue portatif aura fait une œuvre de charité.
X
FANATISME--PORTRAITS--ACTRICES
Je suis de plus en plus frappé. Combien l'âme de ce peuple est jeune avec une susceptibilité inouïe aux choses extérieures. C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus suggestible. Il apporte à toutes ses actions une sentimentalité particulière qui est d'un poids immense sur la masse et dont il est facile de jouer. D'un autre côté il paraît presque fermé au sens du ridicule, et a une pudeur d'un genre spécial qui supporte sans sourciller des images et des situations qui mettraient immédiatement le Français en gaîté. Cette naïveté cependant n'est nullement de la bonhomie, c'est plutôt une sorte de vision rétrécie. L'Anglais traverse moralement une crise aiguë d'émancipation, il faut étudier cela de près pour en mesurer toute la portée, et se rendre compte de quelles bandelettes pesantes l'esprit puritain avait enserré l'être humain, quelle petitesse et quelle sécheresse en étaient résultées.
Le protestantisme n'étant en somme qu'une forme particulière du suffrage universel a mené au pire esclavage intellectuel et moral, celui exercé par la masse ignorante et fanatique sur les êtres plus libres. Il y a moins de cinquante ans un Anglais pouvait être puni pour n'avoir pas été le dimanche à l'église ou à la chapelle. Telle était la liberté religieuse! et à une époque encore plus rapprochée la cour ecclésiastique avait théoriquement le droit de le frapper pour inceste ou incontinence.
Aussi dans cette atmosphère ambiante on n'imagine pas ce qu'étaient les familles à code étroit: la mère de Ruskin, par exemple, ne lui a jamais permis un jouet, pas même à trois ans, ceci par scrupule religieux; mais son mari voyageait assidument pour placer les vins de la maison dont il était l'associé, et cette conscience timorée ne s'est jamais demandé si la vente sur une grande échelle de cognacs et autres spiritueux n'avait pas des résultats plus inquiétants pour l'âme d'autrui que la possession d'un polichinelle pour celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin fait du culte du beau un dogme et a des milliers de disciples; néanmoins sa vision intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé quelque chose de la première déformation que son esprit a subie. De milieux semblables sont sortis les fanatiques arriérés dont ce pays libre possède une remarquable collection, ce sont les fanatiques de mots et de formules auxquelles ils attachent un sens particulier, et qui fait qu'aujourd'hui encore il y a des hommes, raisonnables sur d'autres points, qui écrivent aux ministres pour leur soumettre une résolution qui tendrait à éloigner les catholiques des fonctions de l'État; on est obligé de leur répondre sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de ce qu'un homme est catholique il soit _nécessairement_ un sujet déloyal ou un mauvais citoyen», mais cela demeure un article de foi dans un certain monde de religionnaires.
Le journal _the Truth_ s'est fait une spécialité de relever et de signaler les cas les plus flagrants d'intolérance religieuse, ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer, et paraissent presque incroyables à la fin du XIXe siècle. Par exemple: une dame est excommuniée publiquement par une _église libre_ parce qu'elle a assisté à des bals; un ministre évangélique adresse à un individu qui n'était nullement son paroissien une lettre dénonçant l'abomination qu'il a commise en allant _en bateau_ le dimanche. La crasse des _sabbatarians_, comme dit le directeur du _Truth_, est d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas, et c'est une œuvre de lumière que de signaler à la vindicte publique les pires absurdités; elles vont jusqu'à appeler en justice un barbier et ses clients matineux du dimanche.
Il y a quantité d'autres traits à l'avenant, sans intérêt en eux-mêmes, mais indiquant un état moral latent en lutte avec des aspirations vraiment libres, qu'il faut connaître pour s'expliquer le singulier mélange qu'est l'Anglais contemporain, car une pareille compression morale se paye et le génie même de la race en a été altéré. Il en est résulté une tournure d'esprit très particulière, à la fois enfantine et pompeuse. Pour obéir ou paraître obéir aux conventions acceptées de connivence universelle, il a fallu nécessairement hausser le diapason naturel; aussi la vraie et parfaite simplicité, celle qui fait l'aisance et la liberté des races latines ne se rencontre nulle part. Et de cette contrainte continuelle vient cette timidité apparente de l'Anglais, qui n'est pas timidité mais un certain guindage d'esprit qui lui est demeuré de ses ancêtres puritains.
L'Anglaise en général est très maniérée, et cela dans toutes les classes; écoutez-les parler de leurs voix modulées douces et lentes, elles paraissent trouver à articuler une sorte de plaisir physique, et savourent leurs mots comme un bonbon, pesant sur les syllabes, et la plupart du temps se servant de mots très forts pour exprimer des idées très ordinaires; en général passionnées de conventions, vraies sans être franches, quoique sous ce rapport il y ait grand progrès depuis quelques années, mais seulement pourtant dans un monde d'exception.
Au point de vue de l'ordre d'idées qui plaît à la foule; parce que, bien entendu, il n'est jamais question de l'élite, mais de cette masse moutonnière et flottante qui n'est qu'un reflet, les expositions de tableaux apportent des documents probants.
En toute circonstance, d'abord, ici plus que partout ailleurs, éclate jusqu'à l'évidence la proposition biblique qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; on demeure étonné de la quantité de _couples_ qu'on rencontre partout, au Parc aux heures fashionables, dans les rues et parmi la foule. Aux heures où chez nous les meilleurs ménages tireraient chacun de son côté, l'homme et la femme ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera d'abord et toujours, c'est le développement du sentiment conjugal, et tout ce qui s'y rattache. On pourra ressasser jusqu'à satiété, il ne se lassera pas. Le sujet du tableau sera donc le point principal, et il faut que ce sujet soit banal et sentimental pour plaire complètement. D'un autre côté, le _nu_ artistique paraît exciter une sorte de crainte salutaire; il y a, par exemple, à la Royal Academy, une Circé vue de dos, et il est vraiment drôle de constater le vide qui se fait autour du tableau sur lequel on se contente de jeter des regards détournés. Et il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation hypocrite d'une fausse pudeur; non, il y a une indifférence réelle pour ces sortes de sujets. Tout ce qui est abstrait, tout ce qui n'est que lignes et pure beauté les laisse indifférents. Leur président le sait bien, lui qui est un vrai Latin de la Renaissance; il ne leur fait aimer les nobles créations de son génie qu'en les revêtant pour le besoin de la cause d'un intérêt à part de l'œuvre. C'est Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu», c'est la mère des Macchabées défendant le corps de ses fils. Il est curieux de voir le nombre de tableaux qui sont le développement ou l'illustration de vers ou d'un texte de la Bible; mais presque toujours une idée immatérielle préside, c'est un proverbe: _La fortune favorise les audacieux_; ou encore: _La fleur qui était une vie, la vie qui était une fleur_; ou encore: _La vertu et la paix se sont embrassées_; ou bien: _Alors la voix silencieuse répondit: Regarde dans la nuit, le monde est vaste_. Nous aurions dit tout bêtement, je crois, «effet de nuit». Parfois c'est du latin qui sert d'épigraphe; il y a même du français, et comme poésie bien moderne celle de Béranger. Et tout cela, en somme, est très doux et très humain; ainsi leurs paysages ont un caractère tout à fait spécial, ils sont rarement la chose simple et vue, mais plutôt une synthèse donnant une idée morale du pays et évoquant presque ceux qui l'habitent. Ce sont des paysages en trois volumes, si je puis m'exprimer ainsi, contenant une foule de choses très vraies et cependant idéalisées. Toujours on sent l'extrême recherche; même dans la peinture des fleurs, ce n'est pas cette libre et spontanée reproduction de la beauté voluptueuse des fleurs; il y a une minutie et une attention pour plaire aux disciples de Ruskin qui voit un monde dans une feuille de lierre. Ici toujours la secousse a besoin d'être plus forte. Pour nos esprits, il en résulte une espèce de fatigue causée par la multiplicité des idées évoquées, et c'est un repos de se tourner vers les portraits: il faut les bien étudier, car ils en disent long. Pour moi mes préférences vont sans hésitation à ceux des femmes d'un certain âge, non pas de vieilles femmes tout à fait, mais de celles qui sont entrées dans la période déclinante de la vie et en ont accepté les stigmates. Ce type charmant n'existe presque plus chez nous, où une sorte d'horrible jeunesse persistante devient la parure de rigueur jusqu'à soixante-dix ans et plus; il y a dans ce genre des portraits exquis, celui de lady Fitzwilliam entre autres, dont l'ajustement est d'une dignité et d'un goût parfaits; avec ses deux fanchons de dentelle, une blanche et une noire, sur ses cheveux gris, son visage sans rides, sa robe à teinte douce, sa mante de soie, elle est délicieuse et un pareil ajustement est en soi un enseignement moral.
On vieillit bien en Angleterre, l'être humain conserve peut-être moins de façade, fait illusion moins longtemps, mais garde une sorte de fraîcheur comme une sève non épuisée; cela concerne la génération qui était jeune il y a trente et quarante ans; je ne sais s'il en sera de même de celle qui arrive et qui est si éloignée de la simplicité sous quelque forme que ce soit. Les portraits d'hommes sont peut-être moins caractéristiques, cependant voici le prince de Galles avec son air à la fois royal et indolent de prince débonnaire; il est en costume de Cour, la jarretière d'or au genou, et un gardénia au revers de l'habit, par-dessus son étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux plaques et aux grands cordons, dit l'homme; son fils a déjà l'air plus vieux que lui, avec de gros yeux et une figure un peu tragique, comme il convient à un souverain pour le XXe siècle qui ne sera probablement pas agréable.
Pour expliquer l'espèce de bouleversement moral particulier qui s'est accompli depuis vingt ans dans la société anglaise, il ne faut jamais perdre de vue qu'il y a eu là comme une poussée soudaine vers l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment beaucoup de courage aux premières personnes qui se sont avisées d'être un peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, le manque de mesure, ce je ne sais quoi de délicat qui constitue le tact des races plus fines faisant défaut, on a dépassé le but, et très inconsciemment la femme à la mode et élégante a adopté des allures qui frôlent le genre douteux; des choses qui choqueraient en France l'honnête femme, l'honnête femme ici les a faites siennes sans un instant de scrupule. Londres est maintenant rempli de spécialistes pour la beauté, et on trouve dans Bond Street des officines _ad hoc_ qui sentent le mauvais lieu; on n'y pense pas, et personne n'est choqué. L'Anglaise moderne à la mode est véritablement folle de son corps; c'est autre chose, c'est beaucoup plus grossier que l'élégance affinée et raffinée des vraies mondaines, l'animal humain est beaucoup plus ouvertement débridé, et, du reste, leur pudeur est si particulière qu'elle supporte, en toute innocence, j'aime à le croire, ce qui suggérerait chez nous les pensées les moins innocentes. Ainsi, en ce moment, le grand acteur Irving joue Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine, une créature d'un charme vraiment subtil et voluptueux, personnifie Rosamonde. Eh bien, ses embrassements publics avec son royal amant sont positivement embarrassants; elle est vêtue d'une robe de gaze qui a la légèreté de l'aile de papillon et elle se colle à lui, et elle le baise à pleines lèvres, et elle lui caresse le visage de ses mains blanches. Or l'acteur Terriss, qui figure Henri II, est un gaillard particulièrement plaisant à regarder, et il répond très cordialement aux effusions de sa belle maîtresse... Ils sont dans le mystérieux labyrinthe où il la tient cachée; à un moment donné il s'assied sur une marche, et elle s'assied entre ses jambes franchement, la tête contre sa poitrine, et se retourne pour l'accoler... Cela est extrêmement vrai et bien rendu... mais je trouve cela prodigieusement suggestif, et malgré cela il n'y a pas un sourire sur les lèvres, personne ne bronche, et les jeunes filles ouvrent leurs yeux candides.
Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange de poésie et de sensualité cachée de l'âme anglaise; elle a une voix d'une douceur et surtout d'une jeunesse incroyable, c'est une voix innocente, comme son rire qui est celui d'une enfant, et elle va et vient sur la scène avec une légèreté un peu fatigante, mais dont la candeur apparente lui permet de se pâmer sans scandaliser personne. Et dans cette scène particulière il est même impossible de présumer l'innocence des baisers échangés, vu qu'entre eux les deux amants tiennent, visible à tous les yeux, un bel enfant né de leur tendresse. L'esprit anglais s'est merveilleusement apprivoisé sous ce rapport particulier; on a joué récemment à Londres, avec un immense succès, deux pièces à sujets équivoques. L'une, _A woman of no importance_, nous montre la victime honnête et malheureuse d'une séduction. Le séducteur, bien entendu, est un lord; il se trouve en présence de sa victime et du fils qu'il ne connaît pas. Rien de bien nouveau dans cette situation; mais ce qui l'est, c'est que la femme séduite puisse paraître très intéressante et avoir sans réserve toutes les sympathies. Lorsqu'elle raconte à son fils, comme celle d'un tiers, sa propre histoire,--«il lui avait promis le mariage, etc.,»--le fils trouve, le vrai mot de la situation en répondant: «Elle ne pouvait pas être _tout à fait_ une _nice girl_.» Cette expression _nice_, qui en anglais veut dire à la fois bon et dans le sens moral _délicat_, est absolument à sa place; et moi je suis de l'avis du fils, car la personne séduite n'était, dans le cas représenté, ni pauvre ni abandonnée; elle a beau porter une robe noire en signe de désolation, son très vilain séducteur la rappelle cependant au sentiment vrai de la réalité lorsqu'il se permet de lui dire qu'après tout elle a été sa maîtresse; elle le gifle alors avec un entrain qui aurait été plus à propos lorsqu'il l'offensait moins platoniquement.