Part 6
Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises de ces différentes époques n'étaient nullement dépourvues des séductions d'un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge comme toutes les filles d'Ève y sont tenues, et la laissaient voir ou deviner. Aujourd'hui, sauf toujours quelques exceptions, elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit jours, vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre chose que des bustes dont l'ascétisme est absolument affligeant. Pour moi, j'avais une foi médiocre dans les théories de Darwin, mais l'observation de l'Anglaise contemporaine m'a convaincu: la race s'est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme sèche comme un brin d'herbe est admirablement outillée pour la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que l'Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures d'un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes, dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans Holborn et dans Fleet Street, l'être féminin a conservé une rondeur de formes, une disposition à un épanouissement plantureux qui présente un extraordinaire contraste. J'ai observé avec attention ces créatures, presque aucune n'est anguleuse, beaucoup sont fortes, avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur les joues, leurs longues boucles d'oreilles, elles ont un type qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus femmes--ni les exercices physiques, ni l'entraînement moral n'est venu altérer le type primitif.
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Dans la société anglaise, telle que le mariage d'inclination posé en principe l'avait faite, la femme restait soumise à des hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun mérite personnel ne pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d'infiniment d'esprit et de l'esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la situation respective de la jeune fille et de l'homme en Angleterre par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte (car c'est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l'un était armé d'un javelot et l'autre n'avait qu'un simple filet pour se défendre.
Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base unique l'attrait sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse, porte en soi un élément d'infériorité; et que le mariage de _convenance_,--qui en son principe ne signifie nullement un mariage d'intérêt sans affection, puisqu'au contraire toutes les convenances sociales, morales et physiques étant consultées, il devient presque invariablement et certainement un mariage d'amour,--se trouve en même temps établi sur une base qui en protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l'opinion publique a été assez puissante pour être un frein véritable, la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre l'homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt cette réprobation n'existant plus qu'à l'état de mythe, la situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuses et des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune intention d'épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les meilleures dans l'ordre moral, ont été et sont journellement soumises à d'humiliants déboires; et, en même temps, le mariage que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies, celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en résulte une situation absolument immorale et dont les filles au cœur fier ont ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités, toute cette agitation surprenante de la jeune fille anglaise ne provient que de l'excitation forcée que donne la poursuite au mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le mari descende des nuages, elles risquent souvent de l'attendre toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures voient s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, uniquement parce qu'un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit sous prétexte de délicatesse l'intervention de parents et d'amis. Aussi le moment est venu où, fatiguée d'espérer un avenir toujours incertain, la femme anglaise s'est dit (sans renoncer au mariage) qu'il fallait cependant se faire une vie stable, occupée et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne viendrait pas.
Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment protégée et le mari lui fait une part très large dans sa vie; nulle part aussi l'homme n'est plus facilement dominé par l'habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne, l'habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments que la femme d'une classe plus élevée, elle en profite pour dominer ostensiblement; le type de _M. Caudle_ dans _Punch_ est une merveille du genre, et vrai d'une vérité absolue. Aujourd'hui une très nombreuse classe de femmes se sont fait de la vie et du bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de plus en plus ce mouvement va se développer.
En même temps que l'amour croissant du luxe entraînait les filles de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une foule d'autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie; et par l'étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient l'indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en une Providence d'un ordre inférieur à l'usage des âmes timorées qui ne veulent pas envisager l'avenir, elles prévoyent la disparition du _bread-winner_ (gagneur de pain), le chef de famille, et cherchent le moyen d'assurer leur âge mûr contre les détresses de la pauvreté _comme il faut_ (_genteel-poverty_), car il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs.
Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; une armée de travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli des merveilles, égales et souvent supérieures[3],--mais où cela mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à l'effort; la véritable valeur de la supériorité intellectuelle pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang. Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d'aspirer aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession de garde-malades (_nurses_). Elles sont depuis quelques années une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n'exclut pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les épouses dévouées d'hommes pauvres et courageux; les patientes mères de famille nombreuse; mais les hommes aussi de plus en plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit de mettre au monde des êtres qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée de vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants. Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi religieux, d'autres sont purement laïques; toutes dans une mesure voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un singulier mélange d'abnégation et de besoin de bien-être; c'est un métier comme un autre, mais qui donne la considération et l'indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient le droit de réserver leurs goûts personnels. C'est un surprenant spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d'aspect agréable et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans les mouvements et une clarté de regard très attrayante.
[Note 3: Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement être _placée_, le fut au _dessus_ du _senior Wrangler_.]
Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides blanches lui donnent presque de l'élégance, et le voile de gaze épaisse qui pend derrière n'est pas sans grâce, leurs robes de coton clair et le tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau long d'alpaga conviennent parfaitement à leur genre d'occupation. Toutes ont l'aisance de femmes qui portent un habillement toujours pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que d'ici quelques années la _nurse_ sera une héroïne favorite dans les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a des côtés faibles, et toutes les corporations de _nurses_ ne sont pas en même considération, il y a de l'ivraie et du bon grain, mais le bon grain domine.
A côté d'elles agissent les indépendantes, et elles sont nombreuses aussi, il n'est pas de question qu'elles n'abordent.
Lorsqu'il a été question de régir la prostitution des femmes mariées, des femmes non mariées n'ont pas craint de se mettre en évidence, d'organiser des meetings, d'écrire des lettres destinées à la publicité, là où une honnête femme en France se serait abstenue par instinct, ou une femme non mariée n'aurait pas rêvé d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un ordre d'idées absolument honnête assurément, discuté publiquement ces honteux et tristes sujets.
Des jeunes filles appartenant à d'honorables familles, elles-mêmes irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de bien particulières vocations; l'une d'elles, depuis des années, a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et elle leur prêche sur _toutes sortes de sujets_;--une autre fait une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents, leur écrivant; ces lettres, d'abord adressées à quelques-uns qu'elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent bientôt un objet d'envie pour ceux qui n'en recevaient pas; cédant à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus, maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l'œuvre est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du malaise. L'éducation, qui, en France, nivelle tout de bonne heure, rend presque impossible de semblables manifestations; où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche qu'a assumée Miss Octavia Hill pour l'amélioration des logements pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et qui en a eu seule l'idée et l'initiative? les âmes d'une trempe exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d'ordres, ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une pâture à leur zèle; mais l'action solitaire et orgueilleuse est essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples; cependant ces œuvres personnelles sont en même temps frappées d'une sorte de stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s'éteindre promptement.
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L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n'est pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien (lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d'œuvres en tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son salon, c'est une réclame bien entendue, mais enfin une réclame. Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que l'on ne l'est en France, cela passe, et même cela ne choque pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes, pour peu qu'elles aient passé la première jeunesse, n'hésitent pas devant les responsabilités, et vont de l'avant avec un aplomb imperturbable. D'autres plus égoïstes s'occupent de leur propre développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses pour toujours dans la conviction d'une supériorité incontestable; d'autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se consacreront corps et âme à l'organisation et à la direction d'un orchestre féminin.
D'autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au public; l'Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamais douter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de réformer l'habillement féminin et de faire adopter le pantalon (Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des expositions. Elle prêche d'exemple depuis des années, sans grand succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration de ne pas s'opposer à ces expansions; et toutes ces agitations ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s'imposent, des vérités méconnues se font jour. Aujourd'hui, la femme mariée anglaise possède le précieux privilège d'être _maîtresse_ de l'argent qu'elle gagne personnellement, et, réciproquement, le mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes inconsidérées de sa femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts et de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n'intéressant que les femmes, les femmes seules pouvaient l'obtenir; et enfin, à force de remuer l'opinion publique, elles y sont parvenues; elles sont aujourd'hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses, c'est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un bien extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront pas, qu'aucune question ne leur fera peur et qu'elles travailleront avec un zèle et une persévérance que peu d'hommes imiteront. Et à une époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux que des femmes aient en elles ce fond d'énergie, de courage, de persévérance, qu'elles transmettront à leurs fils avec leur sang.
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Le champ de l'activité de l'Anglaise est, dans toutes les classes, beaucoup plus étendu que celui de la Française.
Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif et est tout à fait la compagne et l'aide de son mari; elle n'a pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d'esprit qui l'empêche de s'intéresser aux questions politiques, agronomiques ou locales; elle s'occupe de tout cela; s'y passionne, a des idées à elle qu'elle défend, qu'elle propage, qu'elle applique. Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre, sont accompagnés d'obligations auxquelles on ne tente pas d'échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend particulièrement d'elle, une bibliothèque, des classes du soir où l'on enseignera aux adultes des arts d'agrément, comme le découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham une de ces écoles. On s'efforcera de procurer à cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le besoin d'aliments pour l'esprit, de distractions pour les yeux est aussi reconnu que le besoin de pain.
Il y a une société pour l'_embellissement_ des logis pauvres, une autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent nombre de femmes, entretiennent l'esprit public et la solidarité humaine; ce sont, dans les journaux, d'incessants appels, et toujours ils trouvent une réponse.
L'activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort de vie en Angleterre; ce n'est pas considérer vivre que de végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire quelque chose; il faut, d'une façon quelconque, satisfaire cette curiosité d'esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par un poney acheté à frais communs, pour explorer ainsi un ou deux départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où elles n'étonnent personne, soignant leur poney, s'arrêtant pour dessiner, pour jouir d'un site pittoresque, faisant une provision de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d'autres, ne pouvant s'offrir le luxe d'un poney, entreprendre un voyage à pied, l'accomplir, et d'après leur récit, y trouver un plaisir extrême.
Et notez que ces sortes d'entreprises rencontrent immédiatement des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus de courage que d'argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse, et que bien entendu les réputations ni la vertu n'en ressentent le moindre dommage; d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu, leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on pense à ce qu'est en France la monotonie, la tristesse affreuse de la vie d'une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans dot et appartenant à un milieu peu aisé;--si on compare cette existence vide, sans objet, à l'existence qu'une fille de même âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre, la différence est tout bonnement celle de l'esclave à la créature libre;--le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs filles, qui voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s'en aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est possible qu'elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le sentiment que cela peut arriver, qu'on n'excite ni étonnement ni réprobation parce qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas paru, est en soi un bienfait inestimable.
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Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France une _impossibilité_ pour des milliers de femmes; déjà cette pensée planant dans l'air attriste des vies innombrables: c'est cela dont meurt la France.
Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers, comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts, puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la sensibilité s'exaspère, c'est le découragement et la stérilité.
IX
JEUNESSE ET VIEILLESSE
La vie est plus longue aussi en Angleterre non par le nombre des années, mais par l'usage qu'on en fait; elle commence plus tôt, et elle finit plus tard. L'éternel noviciat qui dévore en France les plus belles des années viriles n'existe pas; un homme est un homme à vingt ans, et à vingt et un, dans nombre de cas, il devient un facteur important dans la société et le pays; non seulement on se marie de bonne heure, mais les jeunes gens orphelins se trouvent à leur majorité investis de la plénitude et de la réalité de leur situation acquise que ne diminue pas le prestige prolongé d'une mère douairière devant laquelle ils restent chez nous plus ou moins petits garçons. Un jeune duc anglais, ou même tout bonnement un jeune _squire_, devient à sa majorité le _maître_ et le _chef_; la mère n'a plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge n'a rien à voir là dedans, ni le respect, ni l'affection; chacun prend sa place sans conflit, et l'existence militante avec toutes ses responsabilités, toutes ses charges commence pour l'homme, à qui sa jeunesse n'est pas une sorte de brevet d'infériorité ou d'incapacité comme cela est en France; un fils recueille de cette façon non seulement l'héritage matériel, mais l'héritage politique d'une famille, dont il devient, du vivant même d'un père, le soutien et le continuateur.
Cette année, l'héritier du nom de Peel se présentait aux électeurs de Marylebone (quartier de Londres): il a vingt-deux ans! D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt et l'encouragent; un vieux vétéran comme Gladstone tend publiquement une main cordiale au jeune homme, et salue comme un événement heureux l'entrée dans la vie politique du petit-fils du grand Sir Robert Peel; la vie publique commencée ainsi à vingt-deux ans se continuera sans nul doute avec ardeur à travers l'existence entière, le pli sera pris; celui de la lutte, de l'ardent intérêt pour les affaires du pays, du travail, de l'attention, avant l'âge où en France un homme peut _songer_ à se présenter aux suffrages des électeurs.--En même temps, un octogénaire conserve sur ses concitoyens une autorité que les années n'affaiblissent pas.--Il est assurément bon et salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils de la nation des hommes de tout âge;--pour quiconque suit le compte rendu des séances de la Chambre des députés et de celles du Parlement anglais, il est impossible de ne pas être frappé de la différence de ton entre les deux assemblées,--les plaisanteries du meilleur aloi, les malices spirituelles, les citations opportunes des auteurs de l'antiquité et les classiques anglais sont au Palais de Westminster, choses journalières; il n'y a rien dans les discussions du côté pédant et pédagogique de la Chambre des députés--cela tient peut-être à ce que le membre de Parlement anglais s'adresse toujours à une incarnation imaginaire de la patrie qui est femme,--et au-dessus de laquelle plane la réalité d'une autre femme qui est souveraine, et que le député parle pour son électeur, la plupart du temps un assez vilain animal--et puis l'un est payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau dire: cela influe sur l'allure.