Part 5
Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage, elle est veuve et fait partie de l'état-major de l'une des feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d'écrire un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt leur costume, et se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de Piccadilly, offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun colloque--puis, suffisamment édifiée, elle compose son article, et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s'est passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n'est pas de l'impudeur, c'est plutôt, il me semble, comme un endurcissement d'épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient révolté des créatures plus délicates; le _but_ est devenu la grande chose, et si on attrape un peu de boue pour l'atteindre, il n'y a qu'à se laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres.
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Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront un échantillon de la façon dont s'entend la vie aujourd'hui. Dans la première, la mère est veuve d'un professeur à Cambridge, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus honorable; elle a quatre filles dont l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent l'indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions politiques très avancées et parle continuellement dans les réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute l'indépendance d'un jeune célibataire, elle est intelligente, heureuse et irréprochable; la seconde s'est donnée aux hautes études et professe l'histoire à Girton; la troisième, a fondé une entreprise agricole afin de voir s'il ne serait pas possible de faire gagner la vie aux femmes comme _jardinières_, et déjà cette idée a grand succès et paraît très pratique à l'application; la quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.
Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les humbles et modestes traditions d'autrefois; l'aînée des filles est _matron_ (supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième, jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s'occuper des enfants des écoles; et le _soir_, l'hiver, cette fille de vingt-six ans, qui est charmante, je le répète, descend dans les rues où l'on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour aider à donner aux plus déshérités des déshérités des _soirées heureuses_, car c'est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces petits dont la vie n'est qu'une lutte douloureuse.
Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d'anormal et cette façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe; cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure, seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille, en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiant un cœur d'homme, qu'en mettant ainsi seules la main à la charrue. Mais, pour le moment, il n'y a pas à réagir contre ce mouvement, l'impulsion est donnée et paraît irrésistible. L'obscurcissement de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers; les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants métiers; ainsi il existe parmi les dames (_ladies_) des _détectives_ féminins; par exemple, une veuve ornée d'un nom connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban: elle les épie tout simplement pour le compte d'une agence, et son témoignage sera accablant devant la cour du divorce et je suis presque convaincu que celle qui exerce ce métier n'en a pas honte, toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant passée de mode.
Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui donnera la note de l'esprit qui règne actuellement dans la société anglaise. Une dame distinguée s'est faite _modiste_, cette circonstance devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va chez elle, essaye un chapeau d'abord, l'embrasse ensuite en amie, et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms». L'autre s'excuse de la profession qu'elle a adoptée. «--Pas du tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes comme ça.» Et elle ira, et elle réalisera le lendemain de forts bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing rooms».
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L'Anglaise contemporaine ne ressemble en rien à ce type convenu et accepté cependant, de la femme dont l'existence s'écoule dans le mystère du _home_; elle est au contraire, par excellence, la femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française, dont en Angleterre l'infériorité sous ce rapport particulier est un article de foi! Voyez Londres, le _matin_ n'y existe pas: le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre de Parisiennes; combien peu quittent jamais leur intérieur à ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une nuance; d'un consentement général, ces heures-là sont celles de l'incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes n'a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue entre hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, dès dix heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages qui donnent l'impression d'une liquidation perpétuelle; tout ce monde est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune raison sérieusement valable, néanmoins j'imagine que ce détail si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il existe pour l'honnête femme comme une pudeur à prendre ses repas _chez elle_ et à heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien de tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (_dairies_), qui sont une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On en arrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il est drôle d'observer ce que tous ces gens graves mangent.
La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui songerait à midi à se nourrir d'une glace? Ici vous voyez une jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire son verre de lait et prendre une glace.--C'est peut-être absurde mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très contraire au génie même de la femme, qui est de son élément naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des modèles du genre et de cette _confusion_ des choses qui domine présentement dans l'esprit anglais.
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L'une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la propriétaire est une _artiste_ dont les toiles sont exposées aux murs). Ces murs sont peints d'un jaune orangé très doux, avec une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des fenêtres sont tendus des rideaux de soie molle de même nuance, il entre un jour coloré, une fine natte d'un blond ardent s'étend sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles d'où s'élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges, des pans de broderies d'art alternent avec les tableaux ou font portières, un balustre de bois découpé surmonté d'arceaux légers forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d'un linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin, un vieux bureau drapé d'un pan de broderie sert de comptoir. La seconde pièce est d'une tonalité gris vert avec les mêmes raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d'or et un air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins, avec des soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre chose que le légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs pâtissiers. L'autre «Tea room» est située dans une boutique que des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme on entre de côté, la «privacy» est complète. C'est le même ordre de décoration, il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l'idée d'une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires, froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est habillée par-dessus sa robe d'un immense tablier de mousseline blanche, dont l'empiècement, les longues manches et la ceinture flottante donnent l'impression d'une vraie robe; les cheveux sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette sur un fauteuil d'osier pour reprendre la lecture de son magazine avec le mépris d'un pur esprit pour les matérialités de l'existence. Du reste, ni dans l'une ni dans l'autre de ces «Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, il reste pudiquement à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d'une bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît s'accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine tolérée! Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai vu dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer pour les faire crier). Chez les _pastry cook_, vieux jeu (où la décoration des murs est d'un goût ignoble par exemple), des jeunes personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs de femmes incomprises; la bonne et honnête _simplicité_ leur fait également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraiment leur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle et être _une dame_, _une artiste_ et _une marchande_ tout à la fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d'innocence, ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance? elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot énergique: _des chipies_.
[Note 2: Crémerie.]
Le besoin de s'affranchir dans la plus grande mesure possible des soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut l'avouer, d'incontestables et extraordinaires avantages: tels sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeuble de briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques marches bien blanches. L'aspect est chaud et gai, et le souci de l'agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant; un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où le _facteur_ lui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée comme locataire, mais ce point une fois admis, le problème de la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance supérieure à celle des habitants d'une maison à Paris, car bien qu'il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger commune, et on peut dîner pour un shilling, si l'on veut; tous les prix soigneusement établis sont d'une modération extraordinaire. Une salle à manger particulière est à la disposition des locataires qui peuvent y recevoir et traiter leurs _amis_. Des femmes de ménage _respectables_ sont procurées par la direction. Tout a été prévu, et certes on ne peut coter trop haut les bienfaits d'arrangements semblables. L'entreprise est absolument rémunératrice puisqu'elle donne cinq pour cent du capital. Le repos, la liberté d'esprit qu'elle procure à des femmes isolées explique son grand succès, c'est du bon communisme et de la seule sorte peut-être qui puisse s'étendre et s'établir. Ici, où les femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires s'il s'agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui autrefois aurait été s'enterrer dans la tranquillité végétative d'un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte, avec les tramways, les _stores_ (sociétés coopératives) à vivre dans un grand centre; le désir aussi d'avoir une _carrière_ les y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question, me dit qu'il en vient à tout moment la consulter sur le choix d'une carrière, car l'opportunité n'est plus discutée; aussi il en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins sont pleins d'interrogations saugrenues et touchantes, sur la possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une sorte d'impatience du joug est partout, la femme résolument se dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe; tout cela ne peut se faire qu'au détriment des sentiments profonds, de ces sentiments qui n'ont d'autre racine que l'honneur familial entendu d'une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de son père. Je ne crois pas que l'affranchissement moral de beaucoup de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le chemin parcouru en peu d'années est déjà tellement prodigieux qu'il fait peur pour l'avenir.
VIII
CHIMÈRES
Ne suffit-il pas, pour être heureux, d'avoir une chimère? L'artiste qui, l'an dernier, nous a représenté des êtres d'âge et d'états divers courant hâtivement au milieu de la poussière et sous le ciel brûlant vers l'objet de leur chimère, nous a, en somme, donné l'image de gens à envier; oui, à envier, puisqu'ils ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu'il soit, cela est assez pour remplir la vie, et l'Angleterre est peut-être le pays du monde où chacun chérit le plus à l'aise une chimère quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à son voisin et d'adopter sa manière de voir; depuis la doctrine religieuse jusqu'à l'originalité en matière de vêtements il est permis et loisible d'avoir des opinions absolument indépendantes et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un réel bonheur dans l'existence, car la plupart des malentendus, et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu'à une heure décisive la volonté d'oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pas regarder comme une sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le plus cher.
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En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher une voie et à la suivre. L'extrême assurance, qui est le fond même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l'ont fait, aide beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le monde se cherche un goût, une spécialité, et croyant l'avoir découvert s'y adonne avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; il faut bien l'avouer, cela produit de singulières et baroques vocations, quelques-unes élevées et d'une nature toute spirituelle, d'autres absolument terre à terre; mais les unes comme les autres, très contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur est du reste, en Angleterre, une chose plus _matérielle_, et ne s'étend pas à cet ordre d'idées abstraites qui l'entourent et la renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins chaste.
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L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la grandeur dans sa tranquillité d'inconscience. Cela se rattache évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises, en général, sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un développement exagéré du sentiment d'indépendance personnelle.
Chez les classes aisées, je crois que l'allure garçonnière donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène la réserve morale; j'ai sous les yeux une vieille lithographie représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte: _Our future queen_, notre future reine, dit le texte imprimé; c'est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou cinquante-sept ans; elle est vêtue à la mode d'alors, d'une robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts légèrement soulevés, et d'un haut chignon natté qui s'élève en forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans le lointain... Rien de plus pur, de plus véritablement virginal que cette jeune princesse; le port de tête, l'attitude noblement réservée, un je ne sais quoi d'impalpable qui semble l'envelopper dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît comme l'incarnation de toute une génération, une des plus nobles assurément qu'ait vues l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu une empreinte tellement différente, que leurs petites-filles, même par le type physique, se sont écartées d'elles à un point presque incroyable.
Y a-t-il rien de moins féminin qu'une jeune fille à cheval dans l'accoutrement adopté actuellement: chemise d'homme sur laquelle s'ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l'air! C'est _moralement_ d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter que c'est fort laid. Ce n'était pas si bête que de vouloir les femmes craintives, et je crois qu'à les rendre téméraires l'homme a joué gros jeu; d'autant que je ne sache pas que le courage nécessaire ait jamais manqué à la femme la plus timide lorsque ses croyances ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme; il n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être faible, c'est celui qui tient aux _principes_, et une femme sera plus aguerrie pour tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et de golf.
L'Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de siècle, qu'il faut faire effort pour se rappeler que son trait caractéristique a été la _féminité_. Nul pays où cette qualité fut plus appréciée, la langue même l'exprimait par un mot très doux et très usuel: _womanly_ (féminin, si vous voulez, mais plutôt femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n'était pas «womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont l'air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de l'Anglaise s'est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de jolies, c'est un fait d'observation: les silhouettes sont toutes d'une dureté extraordinaire, et elles sont, pour la plupart, efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre sont prodigieux... et pourtant cela n'a pas toujours été ainsi.