Notes sur Londres

Part 4

Chapter 43,700 wordsPublic domain

On a dit et redit que c'est dans les salons du XVIIIe siècle que se prépara la révolution; ce sont les _Society papers_ qui préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou l'autre;--ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il est indubitable que cette lumière enlève beaucoup à l'illusion. Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c'est précisément qu'elle n'est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s'habitue à voir qu'en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux devant lesquels on s'inclinait par habitude. Les critiques portant sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu'on se figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien, pas du tout, il paraît que c'est par affection qu'on les morigène ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «_Familiarity breeds contempt_» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est poussée présentement, au delà des limites permises, le mépris n'est pas loin, il est peut-être déjà là.

Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et est passé à l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument satisfaire. On ne s'imagine pas jusqu'où cela est poussé, et la liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur Guilloutet,--il est loin le temps où l'Anglais pouvait dire que sa maison était une forteresse.--La reine, le prince de Galles et sa famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières, leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur un ton d'égalité, et même de supériorité qu'on conçoit à peine. Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des affaires du voisin, un pays où le duel est discrédité, et où la seule ressource contre certaines impertinences est l'appel aux tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves.

Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires d'il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez fades. En Angleterre on a été de l'_Owl_ (le hibou) au _Modern Society_, et le pas franchi est effrayant! L'_Owl_, lorsque son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles et les scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction fut d'abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On sut qu'Algernon Borthwick, alors, comme aujourd'hui, directeur du _Morning Post_; alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit et homme du monde, en était le fondateur et l'inspirateur; il avait groupé autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès du _Owl_ fut très grand, mais on s'adressait à un public trop restreint, l'entreprise ne fut pas continuée.

Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté des femmes qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le _Vanity Fair_ (foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d'être du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé se développa comme une épidémie; ce n'était plus la simple nomenclature du _Morning Post_ ou du _Court Journal_, mais de véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton d'une caillette mal élevée. Le genre était fondé, aujourd'hui c'est une puissance. On ne peut vivre à Londres sans lire le _World_ ou le _Truth_; ces deux feuilles se rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont avalées avec délices.

Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est infiniment préférable à la bonne, parce qu'on a moins de peine à s'en séparer; dans le même ordre d'idées, on peut dire que les indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont moins dangereuses pour le goût public parce qu'elles n'auront jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais, en somme, ils ne s'intéressent réellement qu'aux faits et gestes des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que la personne, et quant aux échos de journaux comme le _Figaro_, le _Gaulois_ ou le _Sport_, ce sont des riens, et la nomenclature de quelques fêtes, avec l'ébruitement des déplacements de la reine Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera l'estomac public.

Mais prenez un numéro de Noël du _Truth_, et vous verrez ce qu'on se permet de dire à l'héritier du trône. A peine, en France, dans cette France républicaine, critique-t-on faiblement l'amitié d'un prince d'Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l'engouement du prince de Galles pour ce même baron est l'objet des plus sanglantes critiques; les _Society papers_ se sont arrogé droit de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours, sont souvent des injures.

Veut-on un petit échantillon, entre cent, du bon goût des indiscrétions du _World_ qui, cependant, va beaucoup moins loin que le _Truth_: On y raconte que le _prince Baudouin_, mort récemment, était remarquable par sa ressemblance avec Napoléon Ier, et on rappelle que l'empereur avait passé pour être l'amant de la grande duchesse Stéphanie de Bade, _grand'mère_ du prince! Même le formidable empereur allemand n'est pas plus ménagé qu'un autre, et on se demande quelle nouvelle _bêtise_ (le mot en français) il va faire? Quant aux grands seigneurs anglais et à tous ceux qui font partie des «dix mille d'en haut», leurs affaires intimes sont propriété publique, et de même que les photographies de leurs femmes s'étalent partout, et que chacun peut critiquer la forme de leur nez, leur vie est offerte en pâture à la curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. Et comme le _Truth_ et le _World_ n'ont pas de plus grand plaisir que de se contredire, l'émulation ne se ralentit jamais. Il faut lire dans ces journaux ce qui est censé représenter le bavardage féminin: le tranquille cynisme qui le distingue est renversant!

_Jouir_ semble être le but unique et légitime de toute existence; la spirituelle personne qui écrit dans le _Truth_ décrit avec la même volupté un nouveau plat, ou une nouvelle robe, et tout cela n'est pas un rendu de chic, mais l'expression véritable des sentiments courants. Cette préoccupation de jouir de la vie emplit et absorbe les existences, tout est poussé à l'extrême; ainsi les visites dans les châteaux sont devenues des obligations aussi onéreuses que les séjours à Marly pour les anciens courtisans; on veut être magnifique à n'importe quel prix, et cependant tout le monde à peu près crie misère, car l'Angleterre traverse une crise agraire et financière très réelle. De là le prestige d'une madame Mackay, qui charge les tribunaux de démentir officiellement qu'elle ait été blanchisseuse, et d'un baron Hirsch, _baron Centpercento_, comme l'appelle le _Truth_. Cependant un léger, très léger mouvement antisémitique commence en Angleterre, c'est une faible et première protestation contre l'écrasant empire de l'argent, empire qui, en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état de comparse et de satellite l'héritier du trône lui-même--on le lui dit, du reste, tout nettement;--le manque de respect va plus haut que les princes et atteint les choses jugées les plus sacrées pour un Anglais. Dans une récente nouvelle du World, on parle d'un serment sur des «_Bibles et autres machines_», oui «_Bibles_ et _autres machines_!!» et cela s'imprime dans un journal répandu et bien famé! et puisque cela passe, il faut croire que cela amuse.

Ce goût du potin devient, dans les classes inférieures, une véritable voracité; c'est pour y satisfaire qu'on a fondé le _Modern Society_, qui, pour deux sous, donne presque un volume rempli d'histoires sur l'un et sur l'autre. On y parle de la reine, en termes de dérision, et cependant avec un demi-sérieux. Ceux qui écrivent sont presque étonnés de leur hardiesse. Il est difficile de calculer l'influence pernicieuse que peut avoir une pareille publication, qui ne sert que les pires instincts, l'envie, la basse médisance, le dénigrement empoisonné. C'est, à proprement parler, de la littérature de cuisine, et il est à supposer qu'elle fait les délices des _flunkeys_ en bas de soie, qui en sont peut-être les collaborateurs.

Le besoin de publicité est passé en manie, et pour se rendre bien compte jusqu'où il peut aller, il faut voir les feuilles à clientèle féminine, le _Lady's Pictorial_, par exemple, publication très répandue et très bien vue. Comme on s'adresse à une clientèle qui ne souffrirait pas le scandale, on a cherché autre chose pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé. On publie les portraits des demoiselles qui se marient, sept, huit, dans un même numéro; ce sont des jeunes personnes quelconques, sans l'ombre d'une notoriété, elles ont eu le tranquille toupet d'envoyer leur photographie et la liste, détaillée jusqu'au chèque, jusqu'au plus mince objet de leurs cadeaux; laides ou jolies les voilà, de face, de profil, en buste ou en pied; les yeux rêveurs ou les yeux baissés; quelques-unes sont en robe de mariée, et alors Pilotelle est appelé à corriger la nature, et les représente avec des yeux immenses, des bouches microscopiques et des nez grecs! Fiancés et parents sont évidemment ravis et les lectrices aussi, il faut le croire.

C'est un monde qu'un seul numéro d'un de ces journaux, il y a de tout là dedans: de l'art, de la mode, de la morale, de l'hygiène (consultations médicales pour les personnes et les bêtes), une page pour les enfants, aussi avec _portrait_, pour flatter la prodigieuse vanité des parents; de la cuisine, du jardinage, tout cela traité à _fond_; mais j'arrive au clou, à l'inédit, c'est la correspondance sur la _physionomie_; une demoiselle qui a écrit un volume sur l'influence des étoiles, qui forme des élèves qui la suppléent au besoin, dévoile les caractères sur la vue d'une photographie, elle en fait autant d'après l'écriture, mais la graphologie étant une branche inférieure de son art, elle l'a passée à son élève, qui signe _Mercure_. Les réponses sont inimaginables et il y en a plus de cinquante dans un même numéro. Un monsieur, par exemple, y apprend qu'une femme dont la planète serait _Vénus_ lui conviendrait mieux; le _menton_ d'une autre montre de la _sympathie_; beaucoup de personnes sont sous l'influence de la _lune_ et de _Vénus_; le _nez_ de celui-là indique un sentiment d'honneur; un autre _nez_ montre une _susceptibilité à l'influence du sexe opposé_! L'explication des _grains de beauté_ est maintenant réservée pour le huis clos--du reste, la consultation particulière coûte dix shellings; il est vrai que c'est pour rien, afin d'acquérir la certitude que le nez de votre fiancé témoigne de la susceptibilité à l'influence du sexe opposé!!

Voilà où en arrivent les gens pudibonds, et le plus joli est qu'ils n'ont pas, je crois, la moindre idée de leur indécence. Les lectrices du _Pictorial_ sont évidemment les plus honnêtes femmes du monde, mais de l'ancienne répugnance à exhiber sa personne en public, il ne reste plus rien. O douces Anglaises des keepsakes d'antan, où êtes-vous? elles seraient cruellement étonnées de voir comment s'occupent leurs descendantes.

VII

CLUBS DE FEMMES

Aller au club est en train de devenir pour les femmes une occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de confort et d'élégance que présente le club masculin n'étaient pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s'intitulent fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l'œuvre de la revendication sociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde, elle a pris un caractère spécial et s'est élevée au-dessus de ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup plus à la clameur de l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes ont désiré secouer le joug qui les empêchait d'avoir un club, elles s'y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont un cachet parfaitement distingué et rassurant, ce qui n'empêche nullement un grand nombre de leurs membres d'avoir des idées parfois profondément subversives.--Nous prenons un club typique, celui des _Pioneers_ (_Pionniers_), dont l'emblème peu modeste est une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent de défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n'est pas mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore restreint, elles n'arrivent à faire une bonne entaille. L'esprit qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de conditions si variés, depuis la dame d'honneur d'une princesse de la maison royale jusqu'à l'actrice, est exprimé par l'inscription en grosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur très joli et très élégant salon.--Voici ce qu'on lit: _Ils disent. Qu'est-ce qu'ils disent?_ LAISSEZ-LES DIRE.

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Tout d'un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu de liberté, qui consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui. Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de l'imaginaire _Mrs Grundy_, personnage représentatif de tous les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que c'est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont pour toujours répudié le rôle d'holocauste que la société octroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et ayant connu le bienfait de s'appartenir, elles sont avides de procurer l'affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées. L'apostolat est naturel au caractère anglais et convient très bien à l'aplomb qu'ont généralement les femmes de cette race. Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu, dès leur enfance, l'habitude de la discussion religieuse et du prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion, et un point d'appui _absolu_ leur a fait défaut à toutes. La véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie officielle; on la respectait, comme en pays vraiment catholique on respecte l'Église.--Aujourd'hui on se tient dans la lumière, chacun pense et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne produit pas d'extraordinaires confusions serait contraire à la vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d'œuvres multiples surgies d'imaginations exaltées, il en est une qui est l'œuvre maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence c'est celle de la _Tempérance_, et elle est vitale. On ne pourra jamais exagérer les ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni ses conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement par le fait qu'elles s'y adonnent et y perdent tout sentiment humain, mais par les abominables traitements qu'elle leur procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps qu'il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.--Ce n'est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première fois les personnes intéressées ont voix à la question.--Il est très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais, étant données les ordinaires conditions de l'existence humaine, il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur et d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les pays catholiques--car il faut toujours en revenir là, pour bien comprendre les mœurs anglaises,--l'Église avec la multiplicité de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies particulières sont cherchées par ces natures d'exception, et il en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de mondanité.

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Certes, le type de la femme militante et masculine n'est pas sympathique, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.

La présidente et fondatrice du _Pioneer Club_ incarne tout à fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est multiple. Très populaire, très influente, elle est toute désignée pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et, soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre part un jour: tout cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent à son portrait en buste l'exacte apparence d'un homme,--et, on a beau dire, ceci est déplaisant.

J'insiste sur l'importance de ces clubs de femmes, car je suis absolument persuadé qu'ils auront une influence énorme sur la formation de la société de l'avenir et qu'avec la lassitude presque générale de servage familial et domestique, les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à jouer un rôle très considérable.

Ce _Pioneer Club_ est présentement dans une maison tranquille, à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une frise de grosses fleurs d'iris. Tout le panneau du milieu est occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de mer de feu s'abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus d'elle, s'élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du 29 juillet, une autre femme l'étoile au front surgit. Au premier abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La femme qui disparaît, c'est la femme du passé, l'autre c'est la femme de l'avenir! Il faut ajouter que l'une et l'autre sont dans le costume de notre première mère!

Les aspirations supérieures qui occupent l'esprit de certains membres du cercle ne les rendent évidemment nullement indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un peu, pourtant cela n'a pas empêché de l'installer avec les divans bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux: mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien l'Anglaise. Au second étage, on trouve _la Chambre du silence_, où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription au-dessous de la glace rappelle que le silence est d'or; du reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle de la salle à manger m'a paru bien singulière: «Aime-toi en dernier.» On ne dira pas qu'on pousse à la consommation; enfin même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les membres du Club à avoir «dans les grandes choses l'unité, dans les petites la liberté, et dans toutes choses la charité».

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Voilà qui est bien, et les _Pioneers_ ne se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu'une sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être indépendantes, ces dames n'ont pas répudié la société du sexe fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que, dans un grand nombre de clubs d'hommes, on a le droit maintenant, à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes; enfin il existe un club mixte (l'Albermale). Les sujets les plus divers sont à l'ordre du jour au club des Pioneers; une salle est réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s'y succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à un groupe est, pour nombre d'isolées, un bienfait inappréciable. Aujourd'hui, en Angleterre, les femmes s'occupent hardiment des questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que, sur le mariage et la prostitution, elles en avaient peut-être autant à dire que les hommes; même pour certaine d'entre elles, les deux sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, une romancière, dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage, non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de l'obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant, sans la moindre hésitation, la pureté au vice. _Madame Sarah Grand_ a osé dire qu'il y avait à ce sujet une cécité morale chez l'homme et chez la société en général; elle l'a dit avec les longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle l'a dit avec exagération, mais néanmoins, c'est une vérité qu'elle a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent être imposées à la plus chaste des vierges dès qu'elle est épouse ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu'elles sont: des abominations.

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Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait sûr qu'il n'y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin de s'occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l'urgence à apporter des remèdes au désastreux état de dégradation où naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes volontés se lèvent de tous côtés.