Part 10
Ces Quakers qui ne parlent jamais haut, qui ne se fâchent point, qui enseignent la patience à leurs enfants, comme on enseigne l'alphabet, et qui sont toujours _riches_, incarnent bien cette _spiritualité matérielle_ qui a régné souverainement en Angleterre, mais qui tend de plus en plus à disparaître, balayée par un double courant de réveil religieux d'une part et d'athéisme de l'autre.
Le péril, du reste, est signalé, car, en outre de ces facilités spirituelles locales et permanentes, on rencontre dans les villes de province, le «Protestant Van», roulotte ambulante, farcie de bons livres et de «tracts» mettant en garde contre la grande «Prostituée de l'Apocalypse!»
Dans les villes de province, pas de quartier aristocratique; la noblesse, et la classe de gentlemen égaux à la noblesse par l'ancienneté de la descendance et la possession de vastes domaines, habitent ses terres et y exercent encore une véritable féodalité. Car il faut bien s'en rendre compte, en Angleterre, la liberté est surtout personnelle, la grande masse du peuple anglais demeure encore sous le double joug de l'aristocratie de naissance et de la puissance de l'argent, et l'état des lois permet d'étendre très loin le pouvoir que confèrent ces deux autorités.
L'impossibilité de posséder la terre réduit le laboureur anglais (_labourer_), car de paysan proprement dit il n'y en a pas, à un véritable servage. Des villages entiers dépendent absolument du grand propriétaire auquel _tous_ les cottages appartiennent, qui les loue comme il veut, à qui il veut et aux conditions qu'il veut. Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou absent, et ne s'inquiétera que de recevoir régulièrement ses loyers; l'agent, alors, est maître absolu, il pressure plus ou moins et une plainte procure généralement, un congé, ce qui équivaut pour la plupart des tenanciers pauvres à l'impossibilité _absolue_ de se loger.
Tantôt le propriétaire est généreux et consciencieux, sans que néanmoins en l'état des mœurs, la dignité personnelle et surtout l'indépendance des tenanciers en soient beaucoup rehaussées. Les cottages (et c'est déjà énorme assurément), seront des cottages modèles, loués à très bas loyers, mais dans ce marché, la liberté individuelle n'entre pas en ligne de compte. Les conditions d'habitation sont réglées arbitrairement sans discussion possible, toute location revêt l'aspect d'une faveur presque d'une aumône. On ne peut, par exemple, habiter plus d'un certain nombre de personnes, il est défendu de prendre des locataires, etc. Je citerai deux faits très simples qui sont tombés sous mon observation personnelle et feront bien comprendre les relations de propriétaire à locataire; ils se sont, du reste, passés sur l'_Estate_ d'un propriétaire philanthrope avec ostentation:
Un cottage est habité depuis des années, par une femme veuve depuis peu, et ses deux enfants adultes; ce sont, à tous les points de vue des tenanciers modèles, toujours prêts avec leur loyer, et ils se figurent que puisqu'ils paient une somme librement consentie, ils sont chez eux; vous allez voir comment le propriétaire l'entend: un beau matin, l'agent vint dire à la veuve que pour _obliger_ lord X..., on la _prie_ d'accepter de prendre comme locataire un jeune garde qu'on ne sait où loger, son mari étant mort, on a jugé qu'elle devait avoir trop de place. Que cela plaise ou non, il faut se soumettre; et ces gens jaloux de la réclusion de leur vie familiale ne peuvent songer à discuter, refuser serait s'exposer à se voir enlever le cottage, le locataire de lord X... est donc accepté!
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Voici l'autre cas: une jeune femme vient faire ses couches chez sa mère; la pauvre créature, au lieu de se remettre dans le délai réglementaire comme elle aurait dû, traîne en longueur; au bout de quelques semaines, l'agent arrive rappeler qu'on est trop nombreux dans la maison. La mère proteste et demande ce que dirait lady X..., si on lui suggérait de renvoyer sa fille malade? mais cependant, elle se tient pour avertie, et l'accouchée s'en ira.
Il y a là évidemment un arbitraire dont nous ne connaissons plus d'exemples, et un ordre de choses qui s'accorde mal avec l'éducation obligatoire dont on gave les jeunes générations. Dans la vie anglaise, telle qu'elle est organisée actuellement, la dépendance de toute une classe demeure complète, et se fait sentir même dans les plus louables efforts, pour améliorer le sort des tenanciers. Ainsi dans beaucoup de villages, les femmes de clergymen tiennent un «clothing club» (club d'habillement), il est matériellement très avantageux d'en faire partie, mais la présidente se réserve le droit de juger si les membres s'habillent selon _leur station_, et une infraction à son point de vue peut amener la radiation de la personne assez osée pour s'émanciper par des affiquets jugés inconvenants!
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Il arrive qu'un propriétaire désireux de propager le mouvement de tempérance, chose excellente assurément, fera disparaître sur son «Estate» souvent à de grands sacrifices, les _Public Houses_, et les remplacera par des espèces de cafés, où tout sera meilleur, et à meilleur marché pour le consommateur, mais où, en même temps, le propriétaire est chez lui, et où il ne ferait pas bon, au point de vue des faveurs à espérer, d'exprimer des opinions politiques opposées aux siennes. Or, tout est faveur; une des plus convoitées et qui dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire est la possession d'un _Allotment_, c'est-à-dire un lot de terre loué au tenancier et qu'il pourra cultiver pour son propre compte, mais soit pour l'obtenir, soit pour se le voir retirer, il demeure absolument à la merci du propriétaire ou de l'agent, car, point de bail, et les clauses de location sont telles qu'il suffit d'un bien léger prétexte pour qu'un homme soit, sans appel possible, dépossédé de la terre qu'il a fécondée par son labeur; et notez qu'en Angleterre, le salaire habituel des labourers est de _onze shillings_ (douze francs cinquante) par semaine, et qu'on retient la paie quand il pleut, que pour la moisson, on traite à forfait, et que les ducs les plus opulents s'abaissent par l'intermédiaire de leurs agents, à de véritables marchandages et arrivent à réduire le salaire des moissonneurs de dix livres (deux cent cinquante francs) à huit livres sept shillings.
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On ne peut s'étonner que dans de telles conditions, et sans amélioration à espérer, la jeunesse en masse ne déserte les villages; un à un, les jeunes hommes s'en vont à la ville, car _onze shillings_ de gages pour élever une famille et le _Work-House_ pour la vieillesse, ne constituent pas une perspective attrayante. Et en même temps que la terre reste inaccessible à ceux qui la cultivent, les anciens droits communaux qui leur en réservaient librement une parcelle, tombent en désuétude ou plutôt sont ignorés par les propriétaires. C'est un fait notoire que tous les jours de grands propriétaires s'annexent une partie des «commons» qui étaient le patrimoine du pauvre en Angleterre, et qui vont toujours diminuant.
Le procédé est simple, on commence par planter sur la partie convoitée un poteau défendant de passer, puis un peu plus tard vient une haie, puis une palissade, et le tour est joué! D'autres fois, les propriétaires prennent la peine de solliciter du «Board» du District la permission de s'adjoindre tel ou tel morceau de _terre inculte_, et ce Board qui n'a aucun droit de le faire, l'accorde généreusement et le refuserait avec entrain à des laboureurs qui auraient l'insolence de convoiter cette _terre inculte_.
De recours contre ces abus, il n'y a point de la part du faible, par l'excellente raison que la justice est rendue par ces mêmes propriétaires! car la qualité de magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui n'est pas rétribuée se confère uniquement à des notabilités respectables: propriétaires, clergymen, etc. Nulle qualification légale n'est nécessaire, on naît apparemment _Justice of Peace_ comme on naît rôtisseur! Aussi les sentences rendues journellement en Angleterre sont-elles scandaleuses! Pour ces magistrats provinciaux, le vieil adage de droit normand: _Corps d'homme est plus digne chose qu'héritage_, n'a pas cours; les délits contre la propriété sont punis avec une sévérité très supérieure à celle qui dicte les sentences pour offenses contre les personnes! Il est beaucoup meilleur marché de rouer abominablement de coups sa vieille mère, ou, avec un marteau, d'assommer un homme jusqu'à incapacité de travail, que de braconner pour la _première fois_ dans un champ, étant un peu pris de boisson ou de voler _neuf pommes_. Pour les premiers délits on s'en tire avec une amende d'une livre et une de quinze shillings. Pour les autres, les _mêmes magistrats_, le même jour, car là est le fait révoltant, infligeront un mois de prison et six semaines de _Hard labour_ (dur labeur)! Un vagabond ayant couché dans un fossé (il est vrai que c'est une récidive), s'entend condamner à _deux mois de Hard Labour_!
On ne sait qu'admirer plus ou de la sottise ou de la cruauté d'une pareille sentence, car enfin voilà la communauté chargée pendant _deux mois_ d'un homme qui n'a commis qu'un délit imaginaire. Le danger de cet arbitraire serait grand partout, mais il l'est doublement dans un pays où les lois les plus contraires à notre état actuel de civilisation ne sont pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur possible à un _County Court_ d'appliquer pour vagabondage ou mendicité une loi comme celle-ci: _5 George IV cap. 83. 3 et 4_. «Emprisonnement et _Hard Labour_ jusqu'à la prochaine session, quand ils pourront être de nouveau emprisonnés pour _un an et fouettés_.»
Le _Truth_ publie chaque semaine un Pilori légal dont les révélations douloureuses atteignent parfois à un côté presque comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent chez les membres de cette classe privilégiée pour qui le don de rendre la justice est supposé être une qualité infuse. Les exemples et les citations pourraient se multiplier à l'infini, je ne veux que signaler un état de choses assez généralement ignoré en France, état de choses qui durera aussi longtemps que la loi ne sera pas rendue par des magistrats _qualifiés_, _rétribués_ et _inamovibles_.
L'Angleterre, si fière à juste titre de ses juges, se contente pour sa Justice de Paix d'une magistrature grotesque et d'autant plus dangereuse que les lois ont cessé d'être d'accord avec les mœurs; et de cette situation naîtra indubitablement un conflit. L'incohérence est le trait dominant de l'heure présente, les fictions sociales sont de moins en moins respectées et la perturbation est profonde, une partie de la nation anglaise a perdu contact avec la grande majorité de ses concitoyens, cette avant-garde téméraire et bruyante a répudié pour n'y plus revenir le vieil esprit conservateur et hypocrite, et c'est tant pis, car elle était fort belle dans son ensemble, cette vie anglaise, à façade si décorative, et malgré tout rien n'affermit les âmes comme d'être bandées continuellement pour un effort, celui de vouloir toujours _paraître_ digne et vertueux était assurément considérable; on l'a mis de côté comme trop fatigant.
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J'ose dire, quoi qu'il en paraisse, que la question sociale est bien plus aiguë en Angleterre qu'en France, et elle revêt un caractère tout particulier par suite du rôle pris par les femmes; peu à peu, elles sont en train d'_enlever_ aux hommes leur «gagne-pain», la situation devient une arme à deux tranchants: les hommes, dont la concurrence féminine fait baisser les salaires d'une façon désastreuse, se marient de moins en moins, et, conséquence logique, un nombre toujours croissant de femmes se voient contraintes à gagner leur vie, et luttent pour entrer dans toutes les professions! Habile qui résoudra ce problème. Pour moi, il est évident qu'à l'heure présente l'esprit masculin est chez les Anglais, pour une raison quelconque, beaucoup plus retardataire que l'esprit féminin, l'_agitation réelle_ se fait par les femmes; elles ont accepté d'une façon anticipée la possibilité d'un nouvel état de choses, et à l'heure fatidique, ce seront _elles_, et parmi les plus riches et les mieux nées qui iront au-devant de toutes les réformes,--je ne loue pas, je constate.
De deux choses l'une, ou la femme _aime_ son oppression, ou elle la _hait_, et en Angleterre, une élite a adopté ce dernier parti et éprouve une sorte de solidarité avec les classes opprimées. De toutes façons les femmes désertent leur poste séculaire, une génération s'élève qui est le contrepied de celles qui l'ont précédée, et cette génération fera parler d'elle.
FIN.
TABLE
I.--ASPECTS DE LONDRES 1
II.--RUES DE LONDRES 17
III.--L'ESPRIT NOUVEAU 30
IV.--AU «ROUET QUI TOURNE» 49
V.--LE RÈGNE DE L'ARGENT 61
VI.--«SOCIETY PAPERS» 85
VII.--CLUBS DE FEMMES 103
VIII.--CHIMÈRES 143
IX.--JEUNESSE ET VIEILLESSE 181
X.--FANATISME, PORTRAITS, ACTRICES 198
XI.--THÉÂTRES 222
XII.--«POLICE COURTS» 241
XIII.--BOARD SCHOOLS 258
XIV.--VIE DE PROVINCE 281
End of Project Gutenberg's Notes sur Londres, by Henrietta de Quigini Puliga