Notes sur Londres

Part 1

Chapter 13,801 wordsPublic domain

NOTES SUR LONDRES

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.

BRADA

NOTES SUR LONDRES

PRÉFACE DE

AUGUSTIN FILON

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1895

PREFACE

Les pages qu'on va lire ont paru dans la _Vie parisienne_. Je suis persuadé qu'elles y ont été fort goûtées, car on y trouve, à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient alors la signature de Bénédick, et aucun nom n'était mieux choisi pour l'écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui Bénédick disparaît et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des œuvres romanesques, discrètement aristocratiques et délicatement morales, attirera aux _Notes sur Londres_ un nouveau public. J'ose prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une signification nouvelle et une valeur d'ensemble qui, jusqu'ici, n'avait pu être soupçonnée.

Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume apprécieront les mille impressions dont il est plein: les fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime, aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés au passage, les paysages londoniens, esquissés d'un crayon rapide mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité du livre, le thème favori qui revient, de page en page, c'est l'étude d'un phénomène contemporain fort étrange qui à l'heure actuelle révolutionne l'Angleterre de fond en comble, tout simplement. Phénomène si nouveau qu'il n'a pas encore de nom et que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante. Dirons-nous que c'est la déféminisation, ou la masculinisation, ou la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada nous met au courant de cette bizarre opération.

C'était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme d'une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd'hui, même sans le secours du parlement, l'Anglaise travaille à changer de sexe afin de s'émanciper.

J'assiste à ce travail depuis quelques années. Je m'en suis d'abord amusé; maintenant je m'en effraye. J'ai cru que c'était une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l'amour et du mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de l'excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s'installe et ressemble maintenant à un fait social; il faut l'accepter ou le combattre, mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï, ce qu'on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours, c'est que ce changement semble modifier non seulement l'état moral et les manières de la femme, mais jusqu'à son développement physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent là où l'intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est presque vaincue. Depuis l'ascétisme médiéval, nous n'avions pas vu de pareilles victoires.

Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, sur le mariage, les professions, le _home_, la question des enfants, la question des salaires, la question de l'amour et la question du bonheur? Demandez tout cela aux _Notes sur Londres_.

L'auteur a étudié comme il faut étudier, d'un esprit parfaitement libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement. En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produit en Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, comme toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la femme. Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs de ménage et de _nursery_? Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu'amènent toutes les tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure. Aujourd'hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons d'arithmétique, l'homme ne veut plus se marier. Si la femme du peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire aux dépenses d'une demoiselle épousée sans dot. La jeune fille est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste: la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques. Même celle qui n'a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de l'oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus, les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur n'ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s'appelle la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à trois. La pudeur s'appelle madame Ormiston Chant; elle va partout le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise en bouquetière et passe sa journée au coin d'une rue pour savoir jusqu'où va la grossièreté d'un caprice masculin et l'intensité des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres filles de Londres.

Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l'homme? Je ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos, rappelez-vous que ces _Notes_ étaient, d'abord, signées du nom de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin d'un autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait vers l'amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette tradition-là dans la famille. L'autre soir, j'écoutais une très jolie pièce, qui est le plus récent succès du _Criterion_. Le dernier mot de l'héroïne, champion fougueux des droits de la femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci: _I want love_, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve plus ou moins conscient de la femme, c'est la reconstitution de l'union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux comprise; elle ne veut pas être moins aimée.

Ces vagues généralités ne vous donnent qu'une idée grossière et qu'un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de l'auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous les dons nécessaires pour l'aborder et le résoudre.

Le premier point quand on observe en pays étranger les institutions, les caractères ou les mœurs, c'est de se laisser un peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c'est, au contraire, de ne pas trop s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa personnalité pensante. En deux mots, l'esprit critique, mais non l'esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que vous tenez dans les mains.

Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose que l'auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu'il a décrites, m'a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de ses peintures, l'opportunité de ses études, la portée de ses conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au lieu d'une préface, j'écrivais un article de critique sur le livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes chicanes? A ceci. Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il n'a péché que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès d'indulgence, une fois par excès de sévérité.

Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas! ce n'est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile, et, maintenant que Gladstone n'est plus là, je crains qu'on n'y souffre plus jamais l'éloquence. En revanche, on y reproduit à merveille les cris d'animaux; l'année dernière on s'y est battu à coups de poing.

D'autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera l'occasion son jugement un peu dédaigneux sur un acteur de grand mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel dommage qu'il n'ait pu juger M. Tree dans le _Bunch of Violets_ et M. Jones d'après les _Masqueraders_ ou le _Case of rebellious Susan_. Son opinion, je crois, eût été fort différente.

Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c'est, je pense, dire hautement combien j'approuve et j'admire tout le reste. Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n'a plus qu'à se retirer. C'est ce qu'il fait, en vous demandant très humblement pardon d'avoir retardé votre plaisir de quelques minutes.

AUGUSTIN FILON.

NOTES SUR LONDRES

I

ASPECT DE LONDRES

Il n'est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville monstre est véritablement de l'ordre le plus spirituel et le plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des contrastes, et aussi dans l'âme flottante du peuple anglais qui est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage.

L'arrivée à Londres le soir a quelque chose de singulièrement frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et sombres; ces rues semblent _avaler_ l'être humain; on y éprouve le sentiment de l'abîme et de l'insondable, avec la perception presque oppressante de la présence cachée de milliers et de milliers de créatures vivantes.

Comme des yeux qui vous regarderaient dans l'obscurité et dont on sentirait l'influence troublante, ces rues de Londres ont un extraordinaire mystère, Dickens l'a ressenti et exprimé mieux qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui semblent mener à l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre le tragique de l'expression «_on the streets_» (sur les rues) qui désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi par l'angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne se voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver ou de brouillard; c'est tellement différent que cela demeure inexprimable.

Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle on est le moins préparé, est celle du _silence_, le vrai silence, profond, doux et apaisant.

L'Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à Londres de véritables oasis où il règne d'une façon presque absolue, et presque toujours on l'obtient entier à quelques pas de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point les _Inns of court_ et leur voisinage sont typiques, et d'un charme très pénétrant et tout unique.

Dans _Holborn_ roule avec fureur la grande houle de la ville, pas un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage d'avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres. Soi-même on cède et on s'abandonne à ce flot violent qui vous emporte... tout à coup le hansom tourne, s'engouffre sous une voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée par les arbres, s'élève une chapelle; une autre voûte, une autre enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout propre à un béguinage.

Derrière une grille s'étalent de longs tapis verts qu'ombragent des grands arbres à l'air si calme et recueilli, et, en bordure, partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans rideaux... c'est «Gray's Inn square», où, comme mis à part de la vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de loi; on s'attend à voir dans cet enclos fermé se promener des hommes vêtus d'une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans le milieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse particulière plane dans ces cours; une quantité d'histoires, toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes et ces fenêtres muettes comme des yeux d'aveugle. Il paraît bien impossible de vivre là, d'être saturé de cette atmosphère spéciale sans que l'esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces études où pas un bruit n'arrive ont quelque chose de claustral, d'un peu effrayant et d'apaisant en même temps; elles ont comme un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s'y poursuit au milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent possibles tant d'inconscientes cruautés; la justice anglaise a conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite faite pour frapper les esprits et les retenir.

Un peu plus bas que les _Inns of court_, après qu'on a traversé Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le trafic est incessant, se trouvent les _Jardins du Temple_. C'est d'abord l'attrait d'une vieille porte à franchir; puis, aussitôt, des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs, et qui mènent à des cours paisibles qu'entourent de longs cloîtres recueillis et vides.

Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont, et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin si vert, si apaisé, dont un coin est encore cimetière tout rempli de pierres tombales sur lesquelles on marche, s'élève intacte la vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique, et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment là depuis des siècles...

A l'entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure, des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés d'inscriptions latines; nulle part ici la tradition n'est rompue, et cela est d'autant plus remarquable dans ce pays où il semble que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit: «_Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678_», et l'inscription latine se continue... un peu plus loin: «_Antique Templariorum Aule_», et partout l'écusson du Temple avec l'agneau portant la bannière...

Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments, cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble n'y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les détient. L'Anglais est, à mon avis, l'être le moins iconoclaste qu'il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir.

Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les âmes, il ne faut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable artère de la ville, elle est encore d'une attraction puissante.

Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du fleuve, où s'aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets discrets--et toutes ces habitations ont comme quelque chose d'humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d'un blanc laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d'or, se lisent deux lignes qui riment et disent:

_Whoever knocks, Opens the lock_[1].

[Note 1: Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.]

N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin et poétique de l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris rien d'équivalent à ce besoin de communication entre l'habitant du logis fermé et le passant inconnu, et n'est-on pas cependant pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d'intime et de discret des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de persiennes, elles sont les moins closes du monde; l'impression est donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités de squares qui donnent parfaitement l'impression de l'asile et du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à la formation de l'esprit anglais; le génie particulier de cette race veut le silence, l'étincelle ici ne se multiplie pas par le frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et comme mystérieusement.

Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l'influence la plus puissante sur l'esprit de leurs contemporains, ne trouvaient que dans le silence extérieur la possibilité du développement de leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui était morbide chez Carlyle, le _home_ du vieux Ruskin est sur les bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de la nation, a vécu dans la plus paisible retraite.

Le silence s'épand encore à l'aise dans les parcs; là, il y a des heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux, semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent doublés d'or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de dur n'arrête l'œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher du soleil, viennent boire l'eau de la Serpentine; au loin, les hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d'opale, tout cela est d'une poésie absolue et parle à l'âme;--parfois, dans les rues, on a l'aspect des choses comme vues en rêve; la couleur particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits où elle n'est pas salie, devient d'un blanc mou, donne aux silhouettes d'église une apparence de mirage, surtout lorsqu'elles se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a d'exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d'une couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l'écume; très bas planait une vapeur pareille à une fumée d'incendie; trois barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans une sorte d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus, très haut par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au rêve, et on n'entendait rien que l'immense silence.

II

RUES DE LONDRES

Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut l'avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs comme aspect et comme élégance d'arrangement à ceux de Paris. Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;--ce goût vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n'a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant, dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dans Regent Street de l'aspect criard, et en même temps presque pauvre des magasins. L'entassement des objets, le flamboyant et le voyant de toutes choses, témoignent bien qu'il y a dans le caractère anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à l'attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par l'accumulation d'objets étiquetés, par le heurt extraordinaire des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car c'est assurément une surprise singulière que de voir une maison entière extérieurement garnie de _haut en bas_ de sièges en osier! des chaises longues sont là, saillant du mur à la hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique!

Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d'un Falstaff. Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper, cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.

Ce n'est pas seulement par le côté extérieur que les magasins de Londres diffèrent de ceux de Paris:--il n'y a qu'à pénétrer dans l'un d'eux, pour être frappé de la différence du _diapason_ social. On sent de suite qu'on est dans un pays où les différences de castes sont encore reconnues et acceptées; ce n'est pas cette politesse presque familière de nos grands magasins, ou la rogue indifférence du petit négociant. C'est la déférence respectueuse _voulue_, et qui ne diminue pas à ses propres yeux celui qui l'observe. Et ce ne sera pas seulement le commis qui s'empressera jusqu'à la voiture rangée près du trottoir pour recevoir les ordres de la cliente, mais le patron de quelque grand magasin de Bond street, personnage comme il faut, sérieux, riche et considéré, qui se montrera profondément respectueux, et observera sans effort la hiérarchie du vendeur à l'acheteur; cette politesse déférente est pratiquée par eux jusque dans les détails; ainsi une note vous est adressée, l'enveloppe porte, imprimé sur le verso: «Avec les respectueux compliments de tel et tel»; une note est acquittée «avec remerciements»; aujourd'hui, l'on peut crier si l'on veut, mais c'est un fait: l'Anglais est en général infiniment plus poli que le Français, et n'a pas encore éliminé de sa vie toutes ces menues servitudes qui sont la politesse; le coup de chapeau n'a rien à voir là dedans; le respect est divers dans ses manifestations, autre à l'église et autre à la synagogue, l'important est qu'il existe. L'Angleterre possède encore ce trésor, pour combien de temps, hélas? C'est ce respect, obligatoire je le veux bien, qui fait que dans cette ville gigantesque absolument pavoisée d'affiches, pas une ne blesse les yeux! Ces affiches immenses, aux couleurs éclatantes, dégradent et abîment les rues de Londres; dans certaines parties de Holborn elles atteignent des proportions presque incroyables; au-dessus des affiches murales se détachent dans les airs, sur le ciel brumeux, celles qui, découpées en grandes lettres, s'élèvent du toit des maisons!

Il résulte véritablement de ce fouillis, de cette multitude de mots, d'images, de pensées, qui malgré soi vous entrent dans la tête, une sorte de fatigue intellectuelle, en même temps que de griserie et de coup de fouet.

Il est certain qu'à aucune heure, ni le boulevard ni aucune artère de Paris ne procurent l'impression presque infernale de Holborn, d'Oxford street, de la Cité; ce doit être quelque chose de semblable qui fait marcher les armées et soutient les peureux; de cette masse d'êtres en mouvement se dégage une électricité mystérieuse qui entraîne et emporte. La vie, dans la signification de force, de mouvement, d'impulsion éclate là d'une façon grandiose; elle devient une puissance formidable.