Notes sur Laclos et Les Liaisons Dangereuses

Part 3

Chapter 31,198 wordsPublic domain

La Religion est dans le roman une pure sauvegarde de la morale. Le père Anselme, par qui Valmont trouve moyen d'arriver à Mme de Tourvel, est, dans sa duperie, fort digne et respectable. Mme de Merteuil, hypocrite de mœurs, ne l'est pas de religion; elle persuade à la jeune Volange que son confesseur a trahi son secret.--Laclos, dans une note, signale ce ton d'impiété.--Lui-même est bien en avant du Voltairianisme courant... Il ne s'agit plus d'affranchir l'esprit humain, mais de renouveler les lois et les mœurs. Tel était le fond de sa pensée, si l'on en juge par ses écrits ultérieurs, insignifiants au regard de son chef-d'œuvre. Ici, il se sent faible sur ce point délicat du remède à tant de maux. Il fait parler la vieille tante, Mme de Rosemonde, qui résume à la fin le [Grec: «mythos dêloi hoti»]. Il faut, dit la bonne dame, «s'en tenir aux Lois et à la Religion». Cela a l'air simple, mais pourquoi les Lois et la Religion ont-elles si peu d'empire? On les élude, on les brave; et d'ailleurs elles sont variables. Les codes et les catéchismes sont l'œuvre de magistrats et de prêtres de sang-froid. Quand ils quittent la robe ou la simarre, ils sont comme l'un de nous. En tenant pour vrais ces lois et ces dogmes, qui les rendra efficaces? _Le Roi_, aurait dit l'Ancien Régime, _le Droit_, répond la Révolution.

VI

LES «LIAISONS DANGEREUSES» ET LA RÉVOLUTION

Les notes informes de Baudelaire sur Laclos sont parsemées d'éclairs; ce sont des idées qui pourraient devenir des théories, susciter au moins des recherches. Il faut lui passer ses tirades sataniques, son _péché originel_, qu'il oppose au «bon cœur» dissolu des romans humanitaires de Mme Sand.

Il a en général bien marqué le trait distinctif des caractères du roman, sauf en ce qui concerne Mme de Tourvel, qu'il appelle «une Eve touchante, un type simple, grandiose, attendrissant». Mais on peut s'arrêter aux rapports qu'il signale entre l'érotisme du XVIIIe siècle et la Révolution. «La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux.» Certes, il y en a, le duc d'Orléans, Saint-Just, Hérault-Séchelles et d'autres, mais il y a aussi des puritains.

«Les livres libertins, dit-il encore, commentent et expliquent la Révolution.» Formule obscure. Veut-il dire que la barbarie renaît de la corruption? ou bien que la société décrite par cette littérature allait à sa subversion totale?

La première proposition est vague et incomplète. Ce n'est pas parce qu'il y avait plus de luxe, plus d'amour du plaisir, plus de raffinement dans les arts et plus de livres libertins, que la Révolution a accéléré sa marche et a eu si tôt recours à des méthodes d'extermination. La cruauté juridique, la Terreur, un moment érigée en système par des politiques affolés, sortait tout naturellement de la pression des événements. Les mobiles de la Terreur sont complexes, et encore difficiles à démêler.

La seconde explication paraît plus près des faits. Oui, la société ainsi décrite s'imagina se régénérer par la violence. Ce mot régénérer, qu'on prend au figuré, se ramène ici facilement au sens propre. Car Baudelaire cite M. de Maistre: «Au moment où la Révolution éclata, la noblesse française était une race _physiquement_ diminuée.»

Baudelaire ajoute: «La Révolution a pour cause principale la dégradation _morale_ de la noblesse.» Il revient au physique par une citation de Bernardin de saint Pierre. «Si l'on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que les races ont dégénéré.» (_Etudes de la Nature._)

Ici la race c'est l'époque, aucun mouvement de peuple ne s'étant opéré en France de 1715 à 1789. La dégénérescence, si elle est constatée, est bien la décomposition physique et morale d'un certain groupe de familles, sous l'influence des idées et des institutions, soit par l'abandon des traditions et des principes, soit par l'insuffisance des dogmes ou des garanties. On pourrait alléguer les mariages de la Noblesse avec les filles des financiers, mais on ne manquerait pas de répliquer que le sang plébéien rajeunissait la race.

La décadence physique n'étant attestée que par quelques bustes et quelques gravures, il y avait une dépression morale due à l'usure des Institutions. Les écrits qui peignaient cette société et lui montraient à nu ses vices lui faisaient horreur et dégoût.

On dit souvent que c'est _le Mariage de Figaro_ qui annonça le prochain cataclysme: cette œuvre, connue dès 1783, ne fut jouée qu'en 1785, et _les Liaisons dangereuses_ parurent en 1782. Regardons la série des dates, elles sont instructives:

1782. _Les Liaisons dangereuses._--_Les Confessions._

1783. Répétitions du _Mariage de Figaro_.

1784. Les Mémoires de Beaumarchais.

1785. Polémiques avec Mirabeau. _Mariage de Figaro._

1786. Affaire du Collier.

A la suite des Encyclopédistes, une littérature toute politique et sociale abonde en projets de réformes. Il y a beaucoup de citoyens. Ils règlent les Finances, la Police et la Justice, l'Hygiène publique et privée. Ils légifèrent. Leurs brochures, leurs pamphlets, leurs mémoires, leurs «rêveries» s'échelonnent de 1783 «Mémoires sur la Bastille», de Linguet, à 1789, «Qu'est-ce que le Tiers-Etat», de Sieyès.

La Révolution est une leçon terrible qui n'a pas servi. Ceux qu'elle a frappés l'ont regardée comme une iniquité du ciel et des hommes, ceux qu'elle a privilégiés copient les vices qui l'ont rendue inévitable.

Les romans satiriques sont toujours de circonstance, comme peinture, mais non comme enseignement. Les révolutions développent l'esprit humain et adoucissent les lois, sans corriger la conduite. L'Art est indépendant de ses effets sociaux, il influe sur un événement et le précipite; l'événement passé, l'œuvre reste, objet d'exécration pour les contemporains, d'admiration pour la postérité.

Janvier 1904.

APPENDICE

Portrait du chevalier de Boufflers sous le nom de Fulber publié par Laclos dans la Galerie des Etats-généraux.

«Fulber eût été le plus heureux des hommes s'il avait pu demeurer toujours à vingt-cinq ans. Ecrits voluptueux, couplets amusants, vers agréables, cette foule de rieurs qui font le succès d'une jeunesse partagée entre l'amour et les talents, donnent une espèce de célébrité; mais lorsque la raison revient revendiquer ses droits, elle rougit des succès dus à de si petites causes. Fulber en est à ces tristes expériences; il a voulu faire succéder la vérité aux contes, la pensée au coloris, la méditation à la poésie. Quel a été son étonnement, lorsque l'habitude des choses frivoles a rendu pénible l'usage de l'esprit appliqué à des vues plus utiles.

«Fulber abonde dans ce qu'on appelle esprit, et il parle comme quelqu'un qui a besoin de ne rien perdre. Né sérieux, il veut être grave; bon, il veut être caustique; paresseux, il veut jouer le travailleur. Il court après les petits succès et paraît les dédaigner. A peine fut-il parvenu au fauteuil qu'il plaisanta sur les honneurs académiques. Il est né quatre-vingts ans trop tard. Du temps des Fontenelle, des La Mothe, des Gresset, il eût brillé sur le Parnasse français; à l'époque où nous nous trouvons, qu'est-ce que l'esprit tout seul, ou de l'esprit poétique, ou de l'esprit d'Académie, ou de l'esprit de boudoir, ou de l'esprit des soupers?--Nous évitons, à un certain âge, le ridicule des couleurs tendres, de la danse et autres amusements.

«Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.»

* * * * *

Note sur la transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.