Notes sur Laclos et Les Liaisons Dangereuses

Part 2

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Les _Liaisons dangereuses_, imprimées en mars 1782, eurent dès le mois suivant une célébrité européenne. Grimm en Laclos vit tout de suite un maître. L'article de _la Correspondance_ (tome XI, p. 81, Paris, Furne, 1830) n'est pas de Diderot, qui à ce moment n'écrivait plus. Il est de Grimm, de sa froide sagesse. Le critique ne s'étonne point de «l'empressement avec lequel on a reçu cet ouvrage, qui montre avec tant de naturel le désordre des principes et des mœurs. Il faut s'étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire... Comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? L'auteur n'a pas osé se dispenser de faire justice de ses personnages, mais peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction»?

Les dénouements sont des accidents tant qu'ils ne découlent pas, de toute nécessité, du caractère des personnages et de leurs actes; c'est là un reproche qu'on ne peut pas faire à Laclos. Sa Némésis n'est point amenée du dehors. Le séducteur est tué en duel, et les femmes reçoivent le juste châtiment de leurs méfaits.

Voilà donc une morale exemplaire. Eh bien! ce n'est point assez, ou plutôt c'est à côté; et on détache très bien la moralité de la fable. Tous les lecteurs voudront vivre la vie intense de ces passions, et se flatteront d'échapper à leurs sinistres conséquences.

La punition des coupables ne fait que venger la règle des mœurs; elle n'en assure pas l'observance. La vertu elle-même n'est pas rendue éclatante par la laideur des vices, si bien peints, trop bien peints. C'est donc un _mauvais livre_.

Justement, c'était l'époque des _mauvais livres_. Après les _Liaisons dangereuses_, en juillet de la même année, les _Confessions_ de Rousseau; en juin 1783, la répétition du _Mariage de Figaro_, à Versailles, arrêtée d'ailleurs par ordre de Louis XVI; sans parler d'un recueil obscène de Mirabeau, qui n'est pas de la littérature.

Le scandale a duré. En dehors de Nodier, qui prétend que «l'ennui devrait depuis longtemps avoir fait justice de ce _Satyricon de Garnison_», et de Janin, qui l'appelle «un pâle et licencieux reflet de la _Nouvelle Héloïse_», la critique s'est tue, effrayée.

Il y a quelques mois seulement, on a publié des notes inédites de Baudelaire. Il n'était pas homme à se scandaliser. Le premier il osa déclarer que c'est là «un livre de moraliste aussi haut que les plus élevés». Mais il s'est attaché surtout aux mœurs et aux caractères. Sur la morale il dit trop ou trop peu: «Tous les livres sont immoraux.»

II

LE MONDE

«Le monde! Je n'en pense pas de bien, je n'en dirai pas de mal; je ne pense pas que c'est tout, mais je ne dirai pas que ce n'est rien; c'est l'écume argentée au bord de l'océan humain.»

(ANATOLE FRANCE.)

«Les personnages des _Liaisons dangereuses_ forment, dit Grimm, ce qu'on appelle la bonne compagnie et qu'on ne peut se dispenser d'appeler ainsi.»

En effet ces gens sont polis et policés; ils vivent dans le luxe, ils font partie des classes qui gouvernent, et ils savent par éducation ce qui doit se faire; ils violent la loi morale, mais ils ne l'ignorent pas. Il faut aimer ce mot de monde dans le sens d'élite. Il ne s'écarte guère de son étymologie _mundus_, _cosmos_, ce qui est propre, le contraire d'immonde, et aussi la planète Terre et les astres du même Système. Cette société ne se prend-elle pas pour l'Univers, et ne voit-elle pas en elle la quintessence de l'Humanité? Ils sont gens du monde, mais en même temps ils sont les figures de leur époque très circonscrite; et la pièce dont ils sont les acteurs ne saurait se passer dans un autre pays ni dans un autre temps.

Un poème est logiquement conçu, si la fable justifie la thèse, si l'exemple est bien adapté à la morale. Les vieux rapsodes n'y manquaient pas. Leur objet c'était la société héroïque, leur sujet, la Guerre de Troie ou les Sièges de Thèbes.

Les deux éléments des _Liaisons dangereuses_ sont: 1º la Vie Mondaine; 2º la Décadence de l'aristocratie à la fin du XVIIIe siècle.

Les vices décrits par l'auteur éclosent dans un milieu spécial. Ce n'est pas la Cour, où ces vices fleurissent aussi mais subordonnés à d'autres préoccupations, l'art de gouverner par exemple, une vie de représentation pompeuse, symbole où s'étale la souveraineté traditionnelle. Ce n'est point la Bourgeoisie; elle a des mœurs plus graves, elle exerce des professions, attache moins de prix à l'élégance, et y a du reste moins d'aptitude. Il ne peut être question du peuple, dont la seule apparition quelques années plus tard fera évanouir ces passions et leurs grâces, dans leur décor de féeries mensongères.

C'est la Noblesse oisive. Ce n'est guère plus une caste, mais c'est encore une classe, qui, par définition, vit pour le plaisir et pour la vanité. On ne voit pas trace d'autres passions. Là personne n'est mû par l'ambition ni par la curiosité d'esprit; la religion, qui est l'ambiance héréditaire de toute la société, n'y fait sentir sa présence que lorsque les fautes de conduite y sont imminentes ou accomplies. Plaisir et vanité, ce sont bien les mobiles essentiels des oisifs. Un symptôme irrécusable les annonce: la Frivolité, le signe certain de décomposition sociale, la tare indélébile des existences sans but.

Ce tableau de mœurs précise d'autant mieux l'époque qu'il y manque, en ce siècle de l'esprit, la littérature. La lacune s'explique. Les années qui roulent autour des _Liaisons dangereuses_ ont éclairé un entr'acte de la vie pensante. Les grands philosophes sont morts ou mourants; les futurs _Idéologues_ sont encore obscurs. Ce n'est pas qu'on ne soit étourdi du bruit que font les académiciens, les poètes, les pamphlétaires, les diseurs de bons mots. Mais Laclos n'entendait pas faire un roman cyclique comme _Gil-Blas_, il ne peignait pas _toute_ la société. Ses personnages ne sont occupés que de leurs passions, ils ne représentent que des formes de sentiment. Son roman est donc bien un roman de mœurs, mais non au sens de recueil de travers ou de modes du moment, c'est un roman de mœurs permanent.

III

L'ART

Les _Liaisons dangereuses_ sont une œuvre forte, pleine, l'œuvre de la quarantième année, celle qu'on a longtemps mûrie, et qu'on écrit en toute sécurité de méthode et de style. C'est un roman par lettres, forme d'expression psychologique, qui permet d'expliquer bien des nuances, mais se prête peu à l'exposition des événements, n'en montre que la répercussion. Son appareil factice est visible. Quand une lettre commence par une situation fixe, elle finit par un fait catastrophique, et réciproquement. Ce genre tient du théâtre, car il dialogue et nécessite des ressorts imprévus, mais c'est un théâtre lointain, où les personnages se présentent successivement et ne parlent qu'indirectement.

Les moralistes doués du génie sermonnaire affectionnent le roman par lettres: Richardson, Rousseau, Sénancour, Mme Sand, Cherbuliez. Laclos y excelle. Il y a pourtant de la répétition dans la correspondance de Valmont et de Mme de Tourvel, la situation traîne, les décisions ne sont pas franches. Ces lettres--mérite bien rare--, n'ont pas le style épistolaire; jamais de protocole, de descriptions, de digressions. C'est un style d'action, _in medias res_. Comme c'était un roman par lettres on a voulu que ce fût la langue de la _Nouvelle-Héloïse_. Loin d'être la langue de Rousseau, ce serait plutôt celle de Voltaire, abstraite et sans onction, précise sans purisme, et allant à son but comme une flèche. A une époque d'emphase et de déclamation, cette forme surprend par sa vive sobriété. Pas d'exclamations, nulle apostrophe; parfois des traits plus fermes, un ton plus grave font penser à Montesquieu. La lettre LXXXI, la fameuse lettre où Mme de Merteuil expose sa vie, l'affranchissement de tout préjugé, la doctrine de domination qu'elle s'est formée, est écrite presque dans le style du dialogue de Sylla et d'Eucrate.

«Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude. Ils sont le fruit de mes profondes réflexions, et je puis dire que je suis mon propre ouvrage.»

C'était un avantage pour les écrivains de la fin du XVIIIe siècle, de n'avoir lu que des auteurs consacrés, d'une période _étroite_: très peu de vers avant Malherbe, très peu de prose avant Pascal. Dégagés de la recherche des formes et des curiosités du vocabulaire, ils portaient plus d'attention sur l'ordonnance, sur la relation des idées entre elles. La composition de Laclos est d'un tacticien, sa discussion d'un dialecticien. A chaque lettre de nouveaux sentiments apparaissent, amenant logiquement la succession des faits.

Laclos se flatte, dans sa préface, d'avoir fait parler à chaque personnage le langage de son caractère et de son état. Témoignage mérité. Les gens du monde qui sont en majorité dans le roman parlent une langue pure, classique, sans accent.--Le magistrat qui, après la catastrophe, annonce qu'il va tout apaiser, si les intéressés veulent être discrets, a juste l'autorité et la sagesse désabusée qui conviennent. La lettre où le fidèle Bertrand fait le récit du duel et de la mort de Valmont est respectueuse, mais digne et empreinte du sentiment qu'il occupe une place honorable dans la famille. Le chasseur Azolan (ce nom est pris d'un conte de Voltaire) écrit à Valmont en un style aisé de faquin, portant avec fierté les vices qui le rendent si précieux à un petit-maître[7]. Les phrases d'écolière de la petite Volange, ses expressions courtes et naïves, sa syntaxe plate sont bien de la pensionnaire, qui ne demande qu'à être séduite. La Présidente dévote a les élans voluptueux et mystiques du style prêtre. Valmont agit à la fois par la persuasion enveloppante, le persiflage et la netteté cynique. La tante indulgente et vertueuse écrit avec de l'azur, un peu pâli. A propos de Mme de Merteuil, de sa précision impérieuse, de son implacable moquerie, nous n'avons pas craint de nommer Montesquieu.

[7] Le mot, comme on le sait, date de Louis XIV. L'Encyclopédie le définit ainsi: Petit-maître, nom qu'on a donné à la jeunesse ivre de l'amour de soi-même, avantageuse dans ses propos, affectée dans ses manières et recherchée dans son ajustement. Quelqu'un a défini le petit-maître: un insecte léger qui brille dans sa parure éphémère, papillonne et secoue ses ailes poudrées. Nos petits-maîtres, dit Voltaire, sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.

Tout peintre de mœurs participe à l'art de son temps. On a rapproché de Laclos divers artistes, notamment Fragonard et Moreau le jeune; il est bien plus près de Greuze. C'était l'avis des Goncourt qui réhabilitèrent l'Art du XVIIIe siècle. Greuze moraliste et disciple de Diderot voulut être le peintre de la vertu; «mais la vertu qui revient sans cesse sous ses pinceaux, disent les Goncourt, semble sortir des contes de Marmontel, avec une pointe de libertinage. L'ingénuité qu'il personnifie est l'ingénuité même de Cécile Volange».

IV

LES CARACTÈRES

Ces mondains passionnés ne manquent pas de sens critique et chacun définit très bien les autres. Voici le portrait de Cécile Volange, par Mme de Merteuil: «Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur.» Et plus loin: «Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'aurais eu quelque envie d'en faire une intrigante subalterne, et de la prendre pour jouer les seconds rôles, sous moi; mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité... et c'est, selon moi, la maladie la plus grave qu'une femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère incurable et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile, et je ne connais rien de plus plat que cette facilité de bêtise qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.»

Valmont est bien dessiné par Mme de Volange, qui ne se doute pas qu'il séduira sa fille. «Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre sans se compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.»

Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette observation fondée sur la faiblesse des femmes.

Leur insolence pourtant, leurs railleries, les faux respects dont elles sont entourées, tout cela devrait leur servir de sauvegarde, et reste sans force devant leur curiosité, leur sensualité, et cette présomption qui les porte à s'exposer, en se croyant capables de se ressaisir.

Les trois premiers personnages sont: Valmont, Mme de Merteuil et Mme de Tourvel.

Valmont est le Don Juan de l'époque, si l'on peut remonter à ce héros presque mythique de la Séduction et du Blasphème. Ses modèles les plus rapprochés sont Lovelace dans les imaginaires, et parmi les individus réels, vraisemblablement le maréchal de Richelieu, son fils Fronsac, Lauzun-Biron. Lovelace est le produit d'une race plus forte, plus hardie, de l'athlétisme anglo-saxon. Par là il dépasse Valmont, qui est surtout homme de salon, et dont les goûts, les sentiments, l'esprit sont plus étriqués, mais avec plus de souplesse, et plus de grâce. Tous deux d'ailleurs dans l'amour _ne cherchent que le charme de longs combats, et les détails d'une pénible défaite_.

Les ressorts de Valmont sont le besoin du plaisir, la vanité, l'impudence, l'égoïsme féroce. Il commet des noirceurs inutiles; il se complaît à des intrigues basses. La lecture subreptice des lettres de la Présidente, la comédie de charité organisée pour frapper son imagination à travers son cœur; et surtout le viol à demi consenti de la jeune Volange, voilà des actes de pure dépravation.

Il a d'ailleurs le goût de l'observation, son tableau des gaucheries du jeune chevalier de Malte est joliment tracé: «Puisque vous commencez à faire des éducations apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se démonter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement pour une seule femme, ce dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession, si facile à reconnaître, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour.»

L'acte culminant de sa vie, c'est la séduction de la femme vertueuse. C'est de la vertu plutôt que de la résistance féminine qu'il veut triompher. «Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent; ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie! Que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter; et que, agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.»

Le caractère principal, le portrait auquel l'artiste a donné une beauté effrayante, c'est celui de Mme de Merteuil.

Les femmes meneuses d'hommes ne manquaient pas en ce siècle. Il s'était ouvert par Mme de Maintenon, «le génie de la direction,» dit Michelet, allant au pouvoir par les voies cachées en déclinant les apparences.

Mme de Tencin avait suivi. La femme qui devina Montesquieu, qui groupa les premiers philosophes dans son cercle de Mère de l'Eglise; qui, dès 1743, prédit la Révolution en annonçant «la culbute de l'Etat», était un étonnant mélange d'ouverture d'esprit et d'immoralité, de sécheresse d'âme et d'hypocrite douceur. On sait le mot de l'abbé Trublet raconté par Chamfort: «Si elle eût eu intérêt à vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.» C'est elle qui disait que «les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes de conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est».

Une autre femme d'intrigue et d'ambition a pu également servir de modèle au peintre: Mme de Grammont, la chanoinesse, qui avait inauguré le règne des Choiseul, et qui pensait pour toute la famille.

L'âge de Mme de Merteuil n'est pas indiqué, ni celui de Valmont; mais ils ne sont plus de la première jeunesse, puisqu'elle lui écrit (lettre X), en parlant de la Présidente: «Cette femme, qui vous a rendu les _illusions_ de la _jeunesse_, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés.» Quel que soit son âge, la supériorité de son intelligence, la marque pour les premiers rôles, grands rôles mondains, de vie privée. Son but c'est la domination, son moyen, l'intrigue. Elle veut en tenir école, mais école secrète. Il faut qu'elle soit bien artificieuse, pour qu'en ce temps d'universel décri réciproque sa réputation reste intacte, jusqu'à la catastrophe. La considération lui est nécessaire pour dominer, et dominer, c'est aussi jouir sans trouble, car elle est à la fois perverse et sensuelle.

Le trait le plus original de son caractère, après tous ceux-là qui sont communs à tant d'autres femmes, c'est le mépris de la faiblesse, le culte de la volonté. L'orgueil et le ressentiment mènent à sa perte cette âme altière. Elle n'a jamais pardonné à Valmont (qui ne s'en doute pas) de l'avoir quittée. Pour le même crime, la vengeance qu'elle veut tirer de Gercourt dépasse toute mesure. Et dans sa conduite envers Prévan l'art n'égale-t-il pas la perfidie? «Quant à Prévan, écrit-elle à Valmont, je veux l'avoir et je l'aurai, il veut le dire, et il ne le dira pas; en deux mots voilà notre roman»... et elle tient parole.

Elle est jalouse de la beauté de la Présidente, qu'elle n'a vue qu'une fois; il ne lui suffit pas de l'emporter par l'esprit.

Quand la guerre est déclarée, sa constance ne se dément pas; jamais de plaintes ni de prières. Elle fait tête à l'orage, et fuit sans rien dire, après la défaite, vers de nouvelles destinées. Ruinée, éborgnée, défigurée, elle abordera la Hollande, le pays des libelles, des intrigues et des conspirations.

Mais le personnage le plus instructif, le plus contrasté de révélations inattendues, c'est la prude, tendre et dévote Présidente de Tourvel. Elle est Présidente, parce que, au noble d'épée qu'est Valmont, il fallait une victime de robe, une vertu bourgeoise appuyée sur les principes de la morale et les pratiques de la religion. Alors, a lieu ce duel fondé sur l'attrait de la dévote et du roué; les deux types se complètent. Valmont est l'homme à bonnes fortunes, sa réputation le précède, et devrait avertir Mme de Tourvel, mais la curiosité la tient attachée à ce problème de corruption. Ravie en adoration du principe masculin brillant et dangereux, elle se joue à elle-même la comédie de convertir le débauché. Dans sa moralité incertaine, elle voudrait les agréments du vice et les avantages de la vertu. Aussi, voir son aigreur contre l'amie qui l'a éclairée, et dont elle suit pour un temps, et bien à contre-cœur, les conseils de prudence. Elle lui en veut de ne pas reconnaître une vertu si rare. Elle a l'esprit tellement faussé par la dévotion qu'elle en vient à se persuader que l'homme qui la séduit ne peut être qu'un saint. Il n'y a, dans cette sensualité qui s'ignore, pas l'ombre de l'intellectualité de Mme de Merteuil.

Quelle fausseté dans son manège! Elle ne se lasse pas d'écrire à Valmont qu'elle ne lui écrira plus, et cela, dans un flot de reproches à peine justifiés, presque insolents; et, à chaque lettre, son ardeur renaissante ouvre au séducteur une porte de rentrée. La femme qui implore est toute prête à céder. Mme de Tourvel supplie en phrases touchantes et d'une mélopée d'héroïde:

«Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos de l'innocence. Ah, Dieu! sans vous, eût-elle été jamais réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, Monsieur.»

L'honnête femme en prières nous en impose. Elle est plus tentatrice que la courtisane. La vertu ainsi abaissée est l'excuse de Don Juan. Certes Mme de Tourvel est le plus immoral des personnages du roman. Les autres bravent la morale, celle-ci la dégrade.

Ces trois types, Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel n'étaient pas rares. Ils signalaient la faillite d'une société par trois formes de déchéance: l'effémination de l'homme tombé à des fourberies indignes et dénué de toute élévation d'esprit, la déviation de la femme de tête organisant la domination en vue du plaisir, et l'avilissement de l'héroïne intéressante vertueuse et pleurarde.

C'était bien le temps anormal et malsain qui appelait le retour à la nature et nécessitait le remède de la loi.

V

L'HUMANITÉ

Laclos a une conception personnelle de l'espèce humaine. Il divise la société en deux classes: les honnêtes gens, niais, étourdis, dupés, se tirant des difficultés avec l'estime publique,--Mme de Tourvel, dans sa grande douleur, meurt entourée d'amis, plainte et respectée;--puis les autres, intelligents, astucieux, arrivant à leurs fins, embrouillés dans leurs fils, finissant mal.

Il indique très bien les âges. L'extrême jeunesse, naïve et confiante, fautive, mais se relevant par une crise de conscience,--le chevalier d'Anceny provoque Valmont, Cécile Volange s'enfuit au couvent.--La seconde jeunesse, très dangereuse, active, expérimentée (c'est l'âge indécis de Valmont et de Mme de Merteuil). L'âge mûr, voyant juste chez autrui, faux dans sa propre cause (Mme de Volange qui juge si bien Valmont et qui surveille si mal sa fille). La vieillesse prudente, tolérante qui apaise, éteint tout, c'est l'œuvre de Mme de Rosemonde du président sagace, de l'honnête Bertrand.

Mais nulle bonté vraie en tout ce monde; de la sagesse, des principes.

La bonté avait été comprise et professée par Diderot. Il la proclamait au milieu des éclairs, dans un ciel fumeux. Rousseau avait ramené de l'Antiquité classique la _Vertu_; et de sa vie errante, abandonnée, il avait tiré la _Sensibilité_.

La _Bienfaisance_,--un mot de l'abbé de Saint-Pierre mis par Voltaire en circulation,--s'illustrait par Helvétius, par D'Holbach. Elle était fastueuse, théâtrale; Valmont, pour intéresser Mme de Tourvel, fait mouvoir un ressort de ce genre.

Valmont n'est pas seulement un corrupteur, il est aussi un _méchant_. Au XVIIe siècle, le mot signifiait, mauvais, mal fait, «de méchants vers». Le XVIIIe siècle lui donne le sens qu'il a conservé: l'homme qui nuit par excès d'égoïsme, pour montrer son esprit, son absence de scrupules, ou même pour le seul plaisir de nuire.

«Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui,»

a dit La Fontaine. Le héros de Gresset est le _méchant_ au second sens. C'était, disait-on, Stainville (Choiseul) à ses débuts, comprometteur de femmes, pas encore homme d'Etat.

Le misanthrope soupçonneux, insociable, envieux, c'est Rousseau, que les Encyclopédistes appellent «un méchant». Il leur renvoie l'injure, les taxe de persécution. Mais pour la première fois dans l'histoire de la morale humaine, la philosophie dégageait de la morale religieuse le phénomène de la méchanceté.