Notes sur Laclos et Les Liaisons Dangereuses

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NOTES SUR LACLOS ET LES «_LIAISONS DANGEREUSES_»

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

JACQUES DE BOISJOSLIN ET GEORGE MOSSÉ

NOTES SUR LACLOS ET LES «_LIAISONS DANGEREUSES_»

PARIS P. SEVIN & E. REY, LIBRAIRES 8, BOULEVARD DES ITALIENS, 8 1904

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_ le vingt février mil neuf cent quatre PAR BLAIS & ROY A POITIERS pour P. SEVIN ET E. REY LIBRAIRES A PARIS

TABLE

I.--LACLOS

NOTES SUR LACLOS 5

II.--«LES LIAISONS DANGEREUSES»

I. LACLOS MORALISTE 19

II. LE MONDE 23

III. L'ART 25

IV. LES CARACTÈRES 29

V. L'HUMANITÉ 35

VI. LES «LIAISONS DANGEREUSES» ET LA RÉVOLUTION 38

APPENDICE 43

I

LACLOS

La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre.

(LA ROCHEFOUCAULD, _Maximes_, 53.)

I

L'auteur des _Liaisons dangereuses_ ne fut point un persécuté de la fortune, pas davantage un favorisé. L'obscurité de sa vie, et la célébrité de son œuvre, ses talents incontestés, son «génie», comme on disait alors, génie inquiet et inquiétant, sa condition subalterne et son influence dans la politique louche d'un parti décrié; rien de tout cela, chose singulière, n'avait attiré sur le personnage l'attention de la postérité.

Mais aujourd'hui que l'étude des mœurs de l'ancien régime jette sur la Révolution une clarté plus vive, Laclos _le moraliste_ apparaît enfin sous l'auteur du «Mauvais livre».

Le peu qu'on a dit de lui, le peu qu'il a laissé dénote une âme ferme, un esprit grave, fin, pénétrant; une intelligence froide, tendue vers l'action. S'il avait «rempli tout son mérite», selon l'expression du cardinal de Retz, il se serait illustré par quelque œuvre de politique ou d'histoire, comme Rousseau ou Montesquieu, peut-être par des formules impérissables, comme La Rochefoucauld, Vauvenargues ou Chamfort. Ou bien, entré dans les faits, il aurait éclaté au centre même de l'histoire, et non en marge; il était digne de jouer un rôle de premier plan et non de comparse, dans ce drame grandiose et sombre de la Révolution Française.

L'observation des mœurs de son temps fut sa première étude, et il en est sorti son unique livre, qui est aussi un livre unique: le poème brutal de la corruption contagieuse. Plus tard, en 1791, il fut précisément, par une sorte de fatalité, l'un des promoteurs de la seule émeute qui n'ait pas réussi, pendant la période révolutionnaire. Il a souffert les persécutions communes à cette époque. Il s'est réfugié dans l'armée, sa carrière; il y a atteint les grades supérieurs, suffisants aujourd'hui pour l'amour-propre, alors primés par la gloire de gouverner.

Parmi les documents en petit nombre qui le révèlent, le plus proche consiste dans les renseignements qu'il a donnés lui-même aux agents de son arrestation sous la Terreur, et dans l'impression qu'ils en ont consignée en leurs procès-verbaux[1]. C'est là qu'il se peint lui-même plus nettement que dans son œuvre, où se montre seule sa mentalité.

[1] Le dossier en est reproduit dans les pièces justificatives d'un récent travail; c'est un mémoire inachevé de Laclos sur l'éducation des femmes, publié par M. Champion d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale. Paris, Vanier, 1903.

Mais cette mentalité même, comment se fait-il que, ni de son temps ni du nôtre[2], elle n'ait piqué la curiosité de la critique? Comment s'expliquer le silence des biographes devant cette figure si originale? Pourquoi n'a-t-elle pas tenté l'érudition d'un Sainte-Beuve, ou la sagacité plus fureteuse d'un Monselet?

[2] La seule biographie qui soit mentionnée dans les Encyclopédies est une notice sur le général Laclos par Pariset, plaq. in-8, sans lieu ni date.--Nous ne parlerons pas d'une publication parue récemment dans une revue, et où figurent des lettres de Laclos au duc d'Orléans, lettres dont l'authenticité aurait mis en éveil Emile Chasles lui-même.

Une des rares sources où puiser est la correspondance de Grimm qui, comme on le sait, n'avait qu'une publicité restreinte--heureusement la source est claire.--Grimm assez fréquemment fait mention de Laclos, mais il est à peu près le seul; et le «monstrum» des _Liaisons dangereuses_ est resté jusqu'ici dans la pénombre injuste des «oubliés et des dédaignés».

II

Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos naquit à Amiens en 1741. En 1759 il fut officier d'artillerie.--Voilà son groupe marqué, sa base pour prendre l'essor;--il est le militaire homme de lettres, un type du temps, le «personnage régnant», comme disait Taine, à qui s'adressent les travaux de l'esprit, et qui répond par des œuvres de science ou de littérature. Selon l'étage social, c'est M. de Boufflers, dont les contes et l'amour fidèle édifièrent le grand monde; le chevalier de Bonnard, autre poète que Mme de Genlis fit renvoyer du Palais-Royal, après l'y avoir introduit; le chevalier de Bertin, élégiaque et idyllique; puis deux autres, hantés par des préoccupations plus fortes, Carnot, Bonaparte. Au siècle suivant on ne trouvera plus que Paul-Louis Courier et un peu Stendhal, encore dans l'intendance.

Laclos fait de petits vers. On cite de lui une «épître à Margot» qui fit quelque bruit en 1774, sous le règne de Mme Dubarry. En 1777 il fait représenter un opéra comique: «Ernestine,» tiré d'un roman de Mme Riccoboni; les paroles ont été revues par un faiseur du temps nommé Desfontaines; la musique était du fameux mulâtre le chevalier de Saint-Georges, que Grimm appelle «un jeune Américain plein de talents, le plus habile tireur d'armes qu'il y ait en France, et l'un des coryphées du concert des Amateurs».

En 1778, Laclos est versé dans le génie, il est capitaine à 37 ans. On l'envoie construire un fort à l'île d'Aix. C'est l'année de la mort de Voltaire et de Rousseau. Turgot depuis deux ans n'est plus au ministère. Laclos évidemment écrit, converse avec les lettrés que recèle la province; il est membre de l'Académie de La Rochelle. Sans doute, en ces loisirs, il conçoit, médite son roman qui paraîtra en 1782. Un ouvrage de cette envergure est écrit bien avant d'être publié, et longtemps porté dans la tête; aussi faut-il y voir un tableau des mœurs de la société dans les premières années du règne de Louis XVI, peut-être les dernières de Louis XV.

Les _Liaisons dangereuses_ parurent donc en 1782 et le succès en fut rapide, puisque Grimm en rend compte dans un long article dès le mois d'avril de la même année (Grimm, XI, p. 81). Le genre de célébrité que décernait Grimm n'était pas l'opinion qu'un critique donne au public, de son autorité propre. Grimm écrivait à des souverains du Nord et à des princesses en Allemagne, il leur envoyait l'opinion de Paris, et sur les sujets seulement dont Paris s'occupait. Son article sur Laclos est courtois, abondant, admiratif et sévère. Il l'appelle le «Rétif de la bonne compagnie», en souvenir de Rétif de la Bretonne qu'on a surnommé le «Rousseau du ruisseau». Il signale la vérité des peintures, mais ne croit pas que le dénouement justicier puisse en compenser le dangereux attrait. C'est d'ailleurs l'esthétique courante: ne faites pas vrai, le vrai est immoral.

Malgré ces réserves, Grimm, observateur un peu sec, mais critique avisé, eut le sentiment de la supériorité de l'artiste, et s'intéressa à lui. Il ne laissa rien passer de Laclos sans le noter avec éloge, sans lui faire, comme on dirait aujourd'hui, un bout de réclame.

Il parle en 1783 d'un volume de poésies fugitives, c'étaient des vers badins à la façon de Voltaire; il relate en mai 1784 l'impromptu de la pomme[3]; il raconte au long en 1785 (août) dans quelles circonstances Laclos improvisa l'épitaphe de Lemierre, qui n'était pas mort; mais Grimm s'honore en prenant la défense du poète aux vers rocailleux (noble poète cependant) habituel objet des railleries d'une société de «puristes qui n'écrivent point». Voici cette épitaphe où Laclos a enchâssé le fameux vers gravé sur la porte de l'arsenal de Toulon:

Passant, entre en cet antre et pleure sur ce roc Un rare et grand auteur qui passa la noire onde, Ravi d'avoir avant, tiré de son estoc; «_Le Trident de Neptune est le sceptre du monde_.»

[3] Impromptu de M. de Laclos à une dame, à qui il offrait une pomme dans un bal, et qui ne voulait la recevoir qu'avec des vers.

«Comme Vénus vous êtes belle, Comme Pâris je suis berger; Comme lui je viens de juger; Voulez-vous me traiter comme elle?»

En 1786, Laclos adresse une lettre à l'Académie française qui avait mis au concours l'éloge de Vauban.

Vauban était un de ces opposants de Louis XIV que le siècle suivant recueillait pieusement, entourait de respects affectés. L'Académie, qui, depuis Voltaire, Duclos et Condorcet, était la forteresse des intellectuels, avait cru bien faire de provoquer un éloge du guerrier philanthrope. Mais Laclos est un homme que la gloire n'éblouit pas; d'autre part, il est ingénieur, il peut juger un confrère même illustre. Il ne concourt pas, mais il prie l'Académie de remarquer que Vauban n'est ni infaillible ni intangible. Ce qui est caractéristique, c'est que l'Académie était alors considérée comme un sénat chargé d'encourager les études de la nation sur les mœurs et les lois. (C'est, déjà huit ans avant brumaire an IV, la classe des sciences morales et politiques de l'Institut.) Enfin, en 1787, on publie une assez longue pièce de vers d'un officier d'artillerie sur Orosmane et Zaïre, badinage assez gracieux, mais un peu prolixe et sans grande valeur...

Entre temps, et dès le mois de mars 1783, Laclos avait tenté d'aborder un sujet plus vaste: l'éducation des femmes. C'était une question mise au concours par l'Académie de Châlons-sur-Marne.

Il dut probablement se voir déjà (comme Rousseau devant l'Académie de Dijon) célèbre du jour au lendemain, et il se mit à la besogne. Comme tout le monde alors, il soutenait la thèse du retour à la nature. Après la Chine et l'Inde, dont l'antiquité devait faire pâlir la Bible, ce que le XVIIIe siècle aimait le plus, c'étaient les sauvages. J.-J. Rousseau domine ici au détriment de Buffon et de Voltaire lui-même, de Voltaire civilisé, entaché de métaphysique, et qui veut absolument qu'il y ait une _morale universelle_. Laclos allait droit à l'amour libre, à la douce apathie des hommes sur le sein de la nature.

Mais il s'arrêta court, on ne sait pourquoi, et le mémoire ne fut ni terminé ni publié.

A ce moment, le monde, les vers de société, la gloire littéraire le réclamaient, et pendant plus de six ans l'officier d'artillerie traîna dans les salons de Paris sa muse et ses espérances.

III

Au début de l'année 1789, il fut nommé secrétaire surnuméraire des commandements du duc d'Orléans. C'est là, autant qu'on peut juger des destinées, c'est à ce tournant de sa vie qu'il fut décidé que cet homme n'aurait pas d'action prépondérante sur les événements. A la veille d'un bouleversement politique--qu'il n'avait su ni prévoir ni attendre--ce lien, cette livrée plutôt, le frappait d'incapacité pour les grands rôles dont la Révolution allait disposer. C'est à Mme de Genlis que Laclos dut son emploi, semble dire Michelet, qui relate les patronages des gens de lettres: Beaumarchais chez Mesdames, Chamfort chez le prince de Condé, Laclos chez Mme de Genlis, etc...

Michelet qui visiblement, de par l'hérédité et la tradition, avait gardé la terreur superstitieuse du «livre tristement célèbre» que peut-être il ne lut jamais, Michelet montre les intrigues du duc d'Orléans, et devant les fenêtres du Palais Royal: «J'y vois distinctement, dit-il, une femme blanche, un homme noir[4]; ce sont les conseillers du prince, le vice et la vertu, Mme de Genlis, et Choderlos de Laclos.»

[4] Michelet sans doute avait lu la phrase des mémoires de Tilly (1828). «Un grand Monsieur, maigre, jaune, en habit _noir_».

De là, l'homme noir.

M. Champion, en citant cette phrase, ne craint pas d'affirmer que Michelet a dit une bêtise pour le plaisir d'une banale opposition.

C'est être un peu tranchant, car la citation est écourtée; le grand historien ne s'en tient pas à son antithèse; il précise son ironie: «Dans cette maison où tout est faux, la vertu est représentée par Mme de Genlis,--sécheresse et sensiblerie--un torrent de larmes et d'encre,--le charlatanisme d'une éducation modèle, la constante exhibition de la jeune Paméla.»

Dès 1789, Laclos avait collaboré à la galerie des Etats-Généraux (c'est là qu'il publia entr'autres un portrait curieux et piquant du chevalier de Boufflers, qu'il appelait Fulber)[5].

[5] V. ce portrait à l'appendice.

Son nom fut mêlé aux événements des 5 et 6 octobre, mais on ne connaît pas exactement la part qu'il a pu prendre à ces événements. Comme son maître le duc d'Orléans, il s'était affilié aux Jacobins. «L'homme noir, qui est au bureau, qui sourit d'un air si sombre, c'est l'agent même du prince,» dit Michelet, qui plus loin l'accuse nettement de distribuer aux émeutiers l'argent du duc d'Orléans.

Les Jacobins décident qu'un journal sera créé pour publier par extraits la correspondance de la Société avec les départements. C'est Laclos qui est chargé de le rédiger sous le nom de «Journal des amis de la Constitution».

Un tel journal, dit Michelet, était une véritable «_dictature_ de _délation_». Il attaquait violemment le _Cercle Social_ de Fauchet et Bonneville et ces attaques, ajoute l'historien, étaient un indigne manège par lequel le parti orléaniste cherchait la popularité dans des fureurs hypocrites».

Mais l'œuvre capitale de Laclos, qui fut en même temps son testament politique, c'est la pétition du Champs-de-Mars.

Après la fuite à Varennes, l'Assemblée n'avait rien statué sur Louis XVI; elle avait voté des mesures préventives contre une désertion possible du roi,--folle assemblée de tant d'hommes sages, qui délivrée d'un roi le remettait sur le trône pour ne pas renoncer à sa constitution! Mais ici il convient de citer Michelet textuellement, moins à cause de l'exactitude que de la beauté du tableau.

«L'homme du duc d'Orléans, Laclos, qui présidait ce jour-là aux Jacobins, demanda qu'on fît à Paris et par toute la France une pétition pour la déchéance. Il y aura, dit-il, j'en réponds, dix millions de signatures; nous ferons signer les enfants, les femmes. Il savait bien qu'en général les femmes voulaient un roi, et qu'elles ne signeraient contre Louis XVI qu'au profit d'un autre roi. Un grand flot de foule envahit la salle. Mme Roland dit que c'étaient les aboyeurs ordinaires du Palais Royal avec une bande de filles, probablement une machine montée par les Orléanistes, pour mieux appuyer Laclos. Cette foule se mit sans façon dans les rangs des Jacobins pour délibérer avec eux. Laclos monte à la tribune. «Vous le voyez,» dit-il, c'est le peuple, voilà le peuple, la pétition est nécessaire.»--Et plus loin... après le départ de Danton, restent face à face Laclos et Brissot, c'est-à-dire l'Orléanisme et la République. Laclos ayant, dit-il, mal à la tête, laisse la plume à Brissot qui la prend sans hésiter. Il met en saillie les deux points de la situation: 1º le timide silence de l'assemblée; 2º son abdication de fait, enfin la nécessité de _pourvoir au remplacement_. Arrivé là, Laclos sortant de son demi-sommeil arrête un moment la plume rapide: «La Société signera-t-elle, si l'on ajoute un petit mot qui ne gâte rien à la chose, remplacement par _tous les moyens constitutionnels_? Ces moyens qu'étaient-ils sinon la régence, le dauphin sous un régent? Ainsi Laclos trouvait moyen d'introduire implicitement son maître dans la pétition. Soit légèreté, soit faiblesse, Brissot écrivit ce que Laclos demandait.»

Mais la supercherie de Laclos est arrêtée au passage par Bonneville de la «Bouche de fer»; on signe à d'innombrables noms par cinquante feuilles; l'Assemblée, qui se sent menacée, suspend par un décret le Pouvoir exécutif _jusqu'à l'acceptation de la constitution_. C'était couper court à tout pétitionnement, rétablir Louis XVI. Les événements se précipitent; Bailly proclame la «loi martiale». C'est l'autorisation du massacre du Champ-de-Mars, c'est la fin de la vie politique de Laclos.

IV

Il ne s'abandonnait pas. Il avait donné sa démission d'officier en 1791, avant la pétition; il la reprend en 1792; il est nommé chef de brigade, adjoint à Luckner, le général en chef contre l'Allemagne. Il rentre à Paris en 1793. Arrêté avec Egalité, il est incarcéré à La Force. C'est de là qu'il écrit aux comités du gouvernement pour leur soumettre des plans de réforme et des projets d'expériences sur une nouvelle espèce de projectiles. Relâché, il fait ses essais à Meudon et à La Fère, avec quelques succès, paraît-il. Peu après, il est nommé gouverneur des établissements du Cap! Pourquoi n'y va-t-il pas? On ne sait. Mais voici que ce gouverneur, ce maréchal de camp, tout à coup voit entrer chez lui la force armée. Seconde arrestation, septembre 1793; il est emprisonné à Picpus.

Le désordre du temps, de toutes ces administrations qui se croisent et qui, chacune dans sa sphère, agissent, rédigent, enquêtent avec minutie, éclate à la lecture des procès-verbaux transcrits consciencieusement par des illettrés, qui disposent de la liberté, de la vie des premiers hommes de la nation. Là nous apprenons, et de Laclos lui-même et de ses geôliers, divers détails de famille et de fortune: qu'il est marié, qu'il a deux enfants, l'un de 9 ou 10 ans, l'autre de 5 à 6; qu'avant la Révolution son revenu se composait de 1800 l. de rentes de la succession de son père, plus de 4 à 6000 l. du chef de sa femme, plus ses appointements d'officier.

En 1789, en plus 6000 fr. d'appointements du duc d'Orléans réduits en 1790 à 4000, puis à 3000, et supprimés le 1er octobre 1792. Au 1er juin 1791, il a obtenu une pension de retraite de 1200 à 1400 livres de rentes, son revenu actuel est de 1000 à 1200 l., ayant vendu le reste dans le dessein d'acquérir un fonds d'industrie qui le mette à même de faire vivre sa famille.

Est-ce un faiseur? Nullement. Comme presque tous les hommes de ce temps, il tient les métiers pour égaux, il ne se fie pas uniquement au budget.

La captivité dure près de neuf à dix mois; il sort de prison, comme tant d'autres, au lendemain de Thermidor. Thermidor ne fut pas, du moins au début, une réaction; ce fut une reprise du pouvoir et des places par tout ce qui n'était pas Robespierriste. A ce moment il n'y a plus rien contre Laclos. Il est du monde révolutionnaire, du personnel des cinq grandes années. Pour vivre, vraisemblablement, il dut continuer l'ouvrage du juré Vilate: «Les causes secrètes de la Révolution du 9 Thermidor.»--On ne sait guère de lui d'autre écrit contre-révolutionnaire.

Quelque temps après, il est nommé par le Directoire secrétaire général de l'administration des hypothèques. Ce n'était pas là un emploi pour ses facultés, et la même année il est envoyé comme général de brigade à l'armée du Rhin. C'est la sévère armée de Moreau (en parfait contraste avec les bandits de l'armée d'Italie), qui a fait les campagnes de l'an IV racontées par l'Archiduc Charles.

Sous le Consulat, sans date exacte, il est inspecteur général de l'armée du sud de l'Italie, non plus l'armée de Macdonald, dispersée en 1799 par les Russes à la Trébie, mais une autre qui opère concurremment avec l'armée consulaire de Marengo. Le 5 novembre 1803 il meurt à Tarente. Sentant venir sa fin, il écrit au Premier Consul une lettre touchante, où il recommande sa femme et ses enfants.

Le portrait de Laclos est à Versailles[6] (salles de la Révolution) en costume de général. L'«homme noir» est rouge d'habit et de figure. Dans son uniforme, il n'a pas l'air militaire, très rare alors. Son port de tête déjeté, renversé, méditatif, n'est pas d'un personnage officiel, c'est celui d'un lutteur, d'un homme de volonté. Sous le flegme du visage, une ardeur concentrée. Les traits inharmoniques, point d'aménité, mais rien non plus de l'air rogue ou de la morgue des gens en place. Aucune élégance, une personnalité irrécusable. Les yeux translucides dardant une flamme étrange, la même qu'on rencontre aux portraits de Schopenhauer.

[6] Il existe à Versailles un autre portrait de Laclos, par Ducreux. Celui dont nous parlons est de Boilly.

Les deux intelligences pénétrantes: le grand philosophe de l'humanité en général, et l'observateur aigu d'une société spéciale et compliquée ont le même regard attentif.

_The proper study of mankind is man._

(POPE.)

II

LES LIAISONS DANGEREUSES

... les mœurs qui règnent aussi impérieusement que les lois.

(MONTESQUIEU).

I

LACLOS MORALISTE

_Habent sua fata libelli_, a dit Terentianus Maurus. Voici un roman moral qui a longtemps passé pour le plus immoral des romans, un ouvrage où il n'y a pas l'ombre d'indécence, qui figure encore dans la littérature érotique du XVIIIe siècle, entre _le Sopha_ de Crébillon le fils et les _Amours du chevalier de Faublas_. L'auteur a suivi le sort de son livre. Jamais il n'a été tenu pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un _moraliste_. Il n'est ni un grand écrivain ni un penseur profond, mais il a fait une œuvre d'observation, d'enseignement, de moralité.

«C'est rendre service aux mœurs, dit-il dans sa préface, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes.» Remarquons ce mot de _moyens_; le vice, en effet, a une méthode. Laclos a voulu prouver: 1º que «toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime; 2º qu'une mère est au moins imprudente, qui souffre qu'une autre ait la confiance de sa fille; 3º que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent accorder si facilement aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, n'est jamais qu'un piège dangereux». Le fond c'est qu'il ne faut pas faire de mauvaises connaissances.

Il prévoit l'indignation que soulèvera son livre:

«Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur nuire, et comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les rigoristes alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.»

C'est d'ailleurs ainsi qu'on a toujours condamné non seulement les ouvrages libres, mais encore toutes les œuvres hardies, qu'elles attaquent un travers, un préjugé, un vice ou une institution. L'auteur est toujours accusé de calomnier ses contemporains ou de spéculer sur le scandale. «Toute vérité n'est pas bonne à dire.» Ou plutôt: _Aucune vérité n'est bonne à dire_; ou: _le mensonge seul est moral_.

Pour inspirer l'horreur du vice, il faut le dépeindre, moyen trop sûr de le faire aimer, et d'être soupçonné de le mettre en pratique. Les biographes de la Restauration qui parlèrent de Laclos (ils sont d'ailleurs peu nombreux) ne manquèrent pas de le confondre avec ses personnages encore qu'il ait eu, semble-t-il, des mœurs plutôt sévères.

Les générations nouvelles connaissent peu M. Nisard, illustre critique en son temps. Il est resté de lui la théorie _des deux morales_, acte de courtisanerie envers le Second Empire. Dans son livre, d'ailleurs spirituel et même érudit, des «Poètes latins de la décadence», il attaqua Juvénal lui-même. Il imputa au grand satirique une secrète complaisance pour les vices qu'il flagelle.