Notes de route

Part 8

Chapter 83,717 wordsPublic domain

... Haïm, le bijoutier, quitta sa petite forge et ses menus outils, pour nous souhaiter la bienvenue. Il s’excusa de l’état où nous trouvions sa demeure qu’un malheur venait de frapper: la veille, Esthira, la femme de Haïm, se rendait avec sa mère chez des parentes, au ksar d’Oudarhir. Elles rencontrèrent des bergers nomades qui les abordèrent et poussèrent l’audace jusqu’à découvrir le visage d’Esthira. Ils allaient la violer, quand passèrent des cavaliers du maghzen du pacha d’Oudarhir. Les nomades s’enfuirent. Et maintenant la honte et la désolation assombrissaient encore la maison.

Esthira était la belle éplorée.

* * * * *

Comme Haïm s’éloignait pour nous faire préparer le café, mon compagnon, le mokhazni, se mit à rire:

--Chez nous, quand pareille chose arrive, l’homme retrouve le coupable et le tue. Eux, ils se contentent de geindre comme des souris à qui on a marché sur la queue. D’ailleurs, la juive est belle, et les bergers avaient raison. Elle est bien bête, si elle a vraiment résisté: regarde son juif, comme il est laid!

Haïm, grand, avait les membres envahis de graisse jaune, sous une gandoura tachée d’huile et, usage sans doute imposé jadis aux juifs de Figuig par le dédain musulman, un grand mouchoir à pois bleus était passé par-dessus son petit turban noir et noué sous le menton, à la façon des vieilles femmes.

* * * * *

Haïm étala devant nous ses œuvres. Des «bzaïm», agrafes d’argent en forme de feuilles ou d’étoiles, de lourdes bagues ciselées, des broches à clochettes d’argent, des anneaux d’or pour les oreilles, ornés du sang terne des grenats et du lait irisé des opales. Le tout entassé pêle-mêle sur le fond moiré d’un lambeau de soierie verte.

A notre entrée, les bruits s’étaient tus. Les enfants eux-mêmes chuchotaient timidement. On entendait seule, comme tombant de très haut, parce qu’elle venait d’une cour voisine, la voix nasillarde et monotone d’un rabbin qui récitait des prières dans la vieille langue sacrée d’Israël. Et cette maison juive, cette voix surannée, tout cela produisit en moi une impression de monde fermé particulièrement vieux et immuable au milieu de toutes les immobilités séculaires de Figuig.

* * * * *

... Le siroco s’était levé, chargé de sable et de poussière, sous le ciel incandescent et terni.

Les membres de la djemaâ de Zenaga siégeaient sur les bancs d’un carrefour avec, à leur droite, une coulée de lumière trouble entre deux murs.

Ils s’alanguissaient dans l’étouffement du siroco et subissaient la torpeur somnolente des choses.

Haïm s’arrêta à l’entrée du carrefour, retirant ses savates. Puis, courbé jusqu’à terre, il alla baiser successivement le pan du burnous de tous les ksouriens impassibles.

Haïm venait là pour demander justice contre les bergers qui avaient outragé sa femme... Mais il n’avait, guère d’espoir. Pourtant, accroupi à terre, il raconta son affaire.

Quand il eut fini, un grand vieillard tout voûté, le regard encore ardent sous d’épais sourcils blancs, esquissa un geste vague.

--Que pouvons-nous y faire? Si celui qui a outragé la femme était un des nôtres, nous le punirions, car ce sont des actes indignes d’un musulman. Quant à des nomades... tu es coupable toi-même de laisser une femme circuler seule dans les ksour... non, juif, nous n’y pouvons rien!

Haïm, timidement, essaya d’insister. Alors le vieillard fronça les sourcils et dit durement:

--Nous avons dit, juif! va-t’en!

Haïm se leva et partit à reculons, saluant très bas. Il fallait se résigner, car celui dont le bras n’est pas fort et qui ne sait pas tenir le fusil n’a qu’à s’humilier et se taire au pays de la poudre.

* * * * *

... Dès l’aube, les gamins d’Israël, roux et demi-nus, s’en vont vers les jardins où s’ouvre l’ombre des feggaguir humides, tapissées de fougères et de mousses légères.

Ils descendent avec des précautions infinies, sans bruit, vers les seguia souterraines, et s’agenouillent dans la boue noirâtre pour guetter des heures durant les poissons incolores, les poissons aveugles à peine argentés sous la lumière diffuse, dans l’eau verte.

Avec leurs mains, les gamins attrapent les bêtes rapides qui, au moindre clapotement de l’eau, s’enfuient vers les dessous de ténèbres des galeries impraticables.

Vers midi, quand la pêche a été fructueuse, ce sont des cris de joie qui fusent des souterrains, vers la gaîté des jardins pâmés sous la caresse du soleil.

Agitant leurs grappes de poissons visqueux, attachés par les ouïes, les petits juifs courent joyeusement vers les sombres ruelles du Mellah, où les attendent les mères au pâle visage.

Soirs de Ramadhane

C’est le premier jour du long et dur carême musulman.

Il semble interminable, ce jour, dans l’abstinence absolue, sans même la consolation d’une cigarette. Depuis le matin, les gens errent, roulés frileusement dans leurs burnous, au milieu du désarroi de leurs habitudes. D’autres s’affalent au pied des murs, en des poses farouches ou maussades. Des querelles éclatent, dans l’énervement des heures pesantes... Enfin le jour baisse.

Alors des groupes se forment, dans les rues du village, pour l’attente tout à coup gaie et impatiente des derniers instants.

Tous les regards se tournent vers l’Ouest, vers les vallées de pierre noire et les montagnes dentelées du Maroc, où le soleil descend, se plongeant peu à peu dans un monde de vapeurs cuivrées.

Ils sont beaux, les gens du Sud au costume sévère, debout dans la buée de sang qui semble monter de la terre rouge, et leurs ombres s’étendent, démesurées, sur la poussière qu’ils foulent lentement.

Au dehors, c’est l’attente aussi, autour des feux, parmi les chameaux couchés, au camp des nomades. Douï-Menia et Ouled-Djerir de l’Oued-Guir, hier encore dissidents et pillards, prennent aujourd’hui des airs de chameliers paisibles, pour venir se ravitailler sur les marchés, après la terrible famine des derniers mois.

Autour d’eux, les autres Bédouins racontent en riant des histoires très vieilles sur leur impiété.

Jadis, les Douï-Menia revenaient de la guerre. C’était pendant le carême, et ils souffraient de la faim, car les journées de marche étaient longues dans le désert. Leurs cœurs se serraient, car il leur restait encore cinq jours de marche dans le bled. Ils rencontrèrent un Arabe qui s’en allait tout seul, son bâton sur l’épaule. Ils l’apostrophèrent, par ennui, et lui demandèrent son nom. Je m’appelle Ramadhane, répondit le malheureux. Alors les Douï-Menia s’emparèrent de lui et lui tinrent le discours suivant: C’est donc toi qui es Ramadhane, celui qui, tous les ans, nous fait souffrir de la faim et de la soif!»

Puis ils tuèrent le malheureux, ils rompirent le jeûne et rentrèrent dans leur tribu. Là, ils se moquèrent de ceux qui jeûnaient encore: «Il n’y a plus besoin de jeûner. Nous avons rencontré Ramadhane en route et nous l’avons tué.»

--Oui, dit un autre, les Douï-Menia ont tué Ramadhane... mais il en est encore qui jeûnent... seulement ils s’arrangent bien mieux que nous; ils se mettent à trente pour jeûner chacun un jour. Après, ils croient que le carême a reçu son compte, puisqu’il faut jeûner trente jours...

Malgré toutes ces moqueries, les anciens détrousseurs demeurent indifférents en apparence et se drapent en silence dans leurs haillons superbes.

* * * * *

... Dans les cafés maures, les garçons, une fouta bariolée autour des reins, en guise de tablier, posent les tasses pleines devant les musulmans qui roulent des cigarettes.

Ce sont les derniers instants d’attente, les plus fébriles. Sur les visages pâlis et tirés, l’ombre de l’ennui s’efface.

Des rires s’élèvent, des plaisanteries. Moi, on me traite narquoisement de «Meniaï», parce que j’ai eu la naïveté de proposer de rompre le jeûne, ayant vu les Douï-Menia commencer à manger.

* * * * *

... Maintenant le soir s’éteint dans la nuit violette et les choses prennent des teintes bleues, des teintes profondes et froides.

Alors, de très loin, des ruines du ksar, du fond de la vallée, une voix monte, lente, mélancolique; c’est le moueddhen qui annonce la prière du magh’reb et la rupture du jeûne.

Un immense soupir de soulagement s’échappe des poitrines. Tous à haute voix louent Dieu. Et les hommes pieux, aux gestes lents, au lieu de se jeter comme les jeunes gens sur le tabac et le café, sortent sur le chemin pour prier sans hâte, gravement, comme toujours.

Ces premières heures du soir, en Ramadhane, ont leur charme. Une atmosphère d’intimité fraternelle, inusitée, règne dans les cafés maures.

... Et moi, dans mon coin, je me mets à évoquer en silence les visions d’autres Ramadhane passés, vieux déjà de plusieurs années, en différents coins de la terre élue... Ce sont les décors discrètement sensuels de Tunis, la fièvre d’Alger troublée, puis le pays splendide et fanatique de l’Oued-Souf, les petites cités à coupoles disséminées dans l’Erg ardent.

Veillées

La nuit est froide et claire. C’est la pleine lune de Ramadhane. Des torrents de lumière glauque coulent sur le village où brûlent les flammes brutales et rouges des lanternes, devant les cantines.

Ici, dans la cour du bureau arabe, entre les masures croulantes, les chevaux entravés sommeillent.

Parfois, un étalon s’éveille et hennit, les naseaux dilatés, tendus vers le coin où les juments mâchent, tranquilles, leur paille sèche.

Il y a grande fête, ce soir, chez les mokhazni.

Ils sont une cinquantaine qui viennent s’asseoir en cercle sur le sable. Au milieu, collée sur la semelle d’un soulier renversé, une bougie vacillante éclaire l’énergie mâle et la gaieté enfantine des visages.

... Il fait bon s’étendre à terre dans la nuit limpide, sous la caresse d’un gros «kheïdous», le burnous en poil de chameau noir des gens de l’Ouest. Il fait bon, silencieux et immobile, écouter pendant des heures les chants des nomades, leurs grands cris désolés d’amour et de mort avec le son argentin, le son aquatique du djouak en roseau.

Deux mokhazni du cercle de Géryville, enfants des steppes d’alfa, s’assoient en face l’un de l’autre pour chanter une cantilène plaintive, dont le refrain est un long cri triste, sur une note mineure.

D’abord ils semblent sommeiller, les yeux mi-clos, et leur voix est comme le murmure du vent.

Petite colombe, ô petite colombe! Tu m’as brûlé, tu m’as tué, Tu as rendu mon cœur malade, Et je ne guérirai pas... Petite colombe, ô petite colombe!

Mon cœur est mort, et je l’ai enterré dans le désert; Le jour où je l’ai enterré, nul n’était présent; Personne n’a ri de moi. J’étais seul, mon burnous couvrait ma tête, et je pleurais. O mon Dieu, mon Dieu, combien j’ai pleuré!

Petite colombe, ô petite colombe! Tu as rendu mon cœur malade, tu m’as tué... J’ai mal, et il n’est pas de remède Pour celui dont le cœur est blessé, Sauf la résignation et le repos du tombeau.

Petite colombe, ô petite colombe! En une nuit tu m’as tué. Vers l’aurore, je me suis trouvé blessé Et je ne guérirai pas...

Alors du cercle des mokhazni, une autre voix s’élève, une voix plus fruste, et plus rauque, celle de mon ami Abdelkader ben Chohra[24]:

[24] Abdelkader ben Chohra a été tué par une balle dans l’oued Zousfana, quelques jours plus tard. (N. de l’A.)

Ami, pleure sur moi, pleure sur l’exilé! Quand j’ai quitté mon douar, Embarka est sortie... Elle a couvert sa tête de poussière en signe de deuil. Pourtant chacun suit sa destinée, et je suis parti, Et j’ai pris la route du Sud...

Quarante jours, quarante nuits, j’ai pleuré. Jusqu’à ce que se fût desséché mon cœur, Et il est devenu plus dur que les pierres. Devant la plus belle des belles de la terre Mon cœur ne parlerait pas.

Ah! lorsque le cœur est mort, Rien ne saurait le faire renaître, Sinon le regard de la gazelle, Car il est comme la pluie du désert... Je reverrai Embarka ou je mourrai.

Les voix, plus nombreuses, montent dans la nuit tranquille, et les chalumeaux enchantés distillent d’indicibles tristesses...

Les nomades illettrés, les frustes soldats du pays de la poudre, improvisent des chansons et des chansons, longtemps, longtemps.

Je ferme les yeux, dans le froid du vent qui se lève, vers la minuit.

Il fait bon s’endormir ainsi, n’importe où, à la belle étoile, en sachant qu’on s’en ira le lendemain et qu’on ne reviendra sans doute jamais, que tout ce qui est ne durera pas... tandis que chantent les Bédouins, tandis que pleurent les djouak, tandis que s’évapore et s’éteint, comme une flamme inutile, la pensée...

Départ

C’était l’hiver. De grands vents glapissants soulevaient des tourbillons de poussière rousse. De lourds nuages noirs traînaient à la face des montagnes et habitaient les défilés escarpés. Le désert avait pris un aspect hostile et menaçant.

Bien à contre-cœur, il fallait partir, retourner vers l’écœurante banalité et le morne ennui de la vie captive à Alger. Finies les chevauchées tranquilles, dans le soleil, au milieu des paysages apaisés et lumineux de l’automne, vers Djenan-ed-Dar et vers Figuig...

Finis les rêves lents, au cours des heures d’assoupissement voluptueux et mélancolique, couchée sur le sable roux, à suivre d’un regard vague les palmes bleuâtres agitées par la brise, passant et repassant, comme des agrès de navires, sur l’azur attirant de ciels sans nuages!

... Les choses prenaient des aspects familiers dans l’accoutumance de mes yeux. La vallée de pierre, le village fébrile, la petite chambre nue où je campais et où il y avait toujours des bagages, burnous, fusils, loques vagues, entreposés là par mes amis de hasard, les spahis et les mokhazni,--toutes ces choses, qui étaient le cadre de mon existence depuis trois mois, commençaient à me devenir chères.

* * * * *

... Dans l’attente quotidienne, en Ramadhane, du soir libérateur, j’étais accoudée au petit mur d’enceinte du vieux bureau arabe. Je regardais le disque rouge du soleil s’enfoncer, terne et sans rayons, dans un océan de vapeurs violacées, au-dessus de la terre déjà assombrie.

Et, pour la première fois peut-être, je sentis que ce coin de pays si déshérité avait pris à la longue un peu de mon cœur, et que plus tard je le regretterais, celui-là après tant d’autres où je ne retournerai jamais[25].

[25] Variante des premières notes:

Là encore, comme en tant d’autres coins de la terre musulmane africaine, j’allais laisser un peu de moi-même; j’allais emporter des regrets vivaces et une longue nostalgie.

Je me mettais presque à accuser la vie nomade, en songeant à la tristesse des brusques départs, des destructions des petites choses éphémères, des petits décors de vie auxquels on commence à s’habituer, qu’on aime déjà sans s’en apercevoir jusqu’à l’inévitable fin.

Apre et splendide terre du Sud-Oranais, terre farouche, sans douceur et presque sans sourire, vieille terre de rapine et de poudre, où les hommes sont aussi frustes et aussi durs que le sol aride!

Ce dernier soir, au fond de mon âme s’agitait l’éternelle question: Reverrai-je jamais tout cela?

... Lentement, les spahis et les mokhazni rentraient, par petits groupes, pour le premier repas de la journée de jeûne.

Moi, je me contentai d’allumer une cigarette, et je restai là, à regarder passer les braves camarades simples des jours écoulés, les compagnons de mes promenades et de mes veillées.

Tout à coup, ma vague tristesse devint plus sombre, et plus poignante: lesquels d’entre ceux qui défilaient ainsi devant moi étaient destinés à tomber bientôt sous les balles marocaines, et à dormir leur dernier sommeil dans cette terre brûlée, loin de leurs steppes natales? La plupart étaient jeunes et rieurs, plein de vie, d’insouciance simple et superbe. Ils passaient en chantant, et quelques-uns s’approchaient:

--Si Mahmoud, disaient-ils, reste parmi nous. Nous nous sommes habitués à toi; nous sommes tes frères à présent, et nous te regretterons si tu pars, parce que tu es un brave garçon, parce que tu as mangé le pain et le sel et que tu es monté à cheval avec nous.

«Ils savaient bien, par tant d’indiscrétions européennes, que Si Mahmoud était une femme. Mais, avec la belle discrétion arabe, ils se disaient que cela ne les regardait pas, qu’il eût été malséant d’y faire allusion, et ils continuaient à me traiter comme aux premiers jours, en camarade lettré et un peu supérieur.

Les spahis et les mokhazni passèrent.

Je partis.

Eux aussi, comme le beau ksar en toub dorée, comme le triste village gris, comme la vallée aride, comme Figuig et comme Djenan, je sentais que je les aimais maintenant, et je les regrettais.

La nuit tomba, noire, profonde et sonore comme un abîme.

Un grand silence pesa sur le village où les lanternes des cantines, luisaient seules, toutes rouges, comme des yeux ternes de fauves tapis dans l’ombre.

Parfois une rafale de vent passait dans les ténèbres, avec un hurlement long, une plainte infiniment triste.

J’étais couchée dans un réduit près duquel, dans une grande salle vaguement éclairée par une seule chandelle, cinq ou six «assas» marocains étaient assis en rond sur une natte, leurs fusils sur leurs genoux. Ils fumaient le kif et chantaient, la tête renversée en arrière, les yeux clos, comme en extase. Dans la cour, des chevaux inquiets s’ébrouaient et s’agitaient. Je ne pouvais dormir. Des visions troubles me hantaient...

Vers le matin, la chandelle s’éteignit dans la salle de garde. Les Marocains las se turent. Les chevaux s’assoupirent. Une pluie fine et régulière tomba avec un murmure immense sur le sommeil triste des choses.

Le jour se leva, gris, terne, noyé de buées opaques et de lourds nuages verdâtres semblables à des lambeaux de chairs en putréfaction.

Le ksar semblait en boue sale et délavée, et la palmeraie houlait comme une mer démontée, sous les secousses furieuses du vent.

Dans cet assombrissement des choses, le village sans un arbre, sans une tache de verdure, était d’une laideur sinistre de lieu de détention. Je quittai Beni Ounif noyé d’eau noire, changé, presque effrayant.

Lentement, comme à regret, le train remonta les plaines embrumées et le chaos de roches noires de Hadjerath-M’guil et de Mograr.

Et moi, triste à pleurer, je me roulai dans mon burnous marocain et je me couchai, fermant les yeux, pour ne rien voir, pour essayer de n’emporter de là-bas qu’une vision ensoleillée.

* * * * *

Aïn-Sefra, par un grand clair de lune glacial. Les hautes montagnes se dressaient, couvertes de neige jusqu’en bas. Elles prenaient des mollesses, des rondeurs de lignes laineuses, dans la lueur glauque de la nuit.

Et comme des vagues monstrueuses, les grandes dunes fauves montaient à l’assaut de la montagne, figées dans leur colère éternelle.

C’était une étrange vision, ces dunes désertiques que j’avais vues au commencement de l’automne, flamboyantes sous le soleil, et qui, maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très septentrionales...

Aïn-Sefra, avec ses jardins aux arbres dénudés et les grêles squelettes de ses jeunes peupliers, sommeillait frileusement dans la nuit calme.

... Aujourd’hui, tout sombre dans la pluie noire, dans l’épouvantement d’un pays connu et brutalement changé, tout à coup plongé dans les ténèbres. Sous les violentes rafales du vent, le train part.

Et moi, subitement, je sens toute l’amertume des brusques départs, la destruction des petites choses éphémères. Après le charme et la griserie de la vie errante, les regrets, les déchirements. Là encore, comme en tant d’autres coins de la terre musulmane africaine, je laisse un peu de moi-même... j’emporte des regrets vivaces et une longue nostalgie.

... Lentement, comme à regret, le train remonte vers le Nord; sous le ciel gris le pays m’apparaît menaçant, transformé, comme dans un cauchemar. Les horizons de sable embrumés remontent très haut dans le ciel trouble, et la lumière terne du jour finissant fausse les lointains.

Hadjerath-M’guil, Mograr, tout le superbe chaos de pierre noire et luisante est aujourd’hui d’une teinte indéfinissable de cendre. Les gorges sauvages, les défilés encombrés de roches foudroyées, tout est envahi par une brume couleur de suie. Par les portières disjointes du vieux wagon, un froid glacial souffle en tempête, agitant les rideaux poussiéreux. Une tristesse d’abîme, presque de la désolation, descend dans mon âme. Je m’enroule dans mon burnous; j’essaye de m’endormir, pour ne rien voir, pour ne plus penser.

* * * * *

... Réveil lugubre, sur le quai de la gare, à Aïn-Sefra que des souffles de glace balayent, venus du Mektar couvert de neige jusqu’aux dunes, en un étrange contraste. Des lanternes maussades se balancent dans la nuit, des voix enrouées jurent, des silhouettes fuient, hâtives, courbées.

C’était une étrange vision, ces dunes désertiques que j’avais vues, au commencement de l’automne, flamboyantes sous le soleil, et qui, maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très septentrionales...

Retour

Sous le soleil d’hiver, Aïn-Sefra ferait penser à un triste village du Nord, avec ses maisons pâles et ses arbres sans feuilles... Mais il y a la note africaine des dunes rougeâtres, et les bâtiments militaires avec leurs arcades en briques sanguines, et le grand vide du désert de sable.

L’air est limpide et frais et, dans le ciel clair, des caravanes légères de nuages laineux passent, promenant leurs ombres bleuâtres sur la plaine dorée.

Je vais regagner la province d’Alger par la route des Hauts-Plateaux. La morne tristesse du départ, à Beni-Ounif, s’est dissipée. Mes sensations d’aujourd’hui sont lentes et apaisées. Sans hâte, je m’en vais vers le ksar, au pied des dunes. Là, il y a encore quelques aspects sahariens: les grands dattiers qui ne changent pas à travers les saisons, les koubba blanches, immuables à travers les siècles, dans la poussière et la nudité du décor.

Elles entourent le ksar, les koubba saintes, et le veillent comme des sentinelles de rêve et de silence: Sidi Bou-Thil, patron d’Aïn-Sefra; Sidi Abdelkader-Djilani, émir des saints de l’Islam; Sidi Sahali, protecteur des chameliers et des nomades...

C’est aujourd’hui la Fedhila du mois de Ramadhane, la mi-carême arabe qui ne suspend pas le jeûne et qu’on fête seulement par des chants et des visites aux lieux maraboutiques.

Dans l’ombre des koubba, des voix pures de jeunes filles invisibles psalmodient des litanies surannées, avec l’accompagnement sourd des tambourins. Ces voix claires s’envolent et semblent se dissiper dans le silence infini qu’elles ne troublent pas.

Au loin, sur la route de Mékalis, des chameaux roux s’en viennent lentement, broutant le «btom» amer qui pousse au long des pistes pierreuses. Ils descendent par Aïn-Sefra vers Beni-Ounif, pour l’un des grands convois de l’extrême Sud. Je les regarde passer et, une fois de plus, la tentation me vient, au lieu de retourner vers l’ennui de la captivité à la ville, de redescendre avec les chameliers insouciants vers les horizons aimés et de ne jamais revenir.

* * * * *

... Tiout, un petit ksar souriant dans la châsse verte d’une oasis, au bout de la vallée de sable et d’alfa.

Des sentiers étroits, bordés de murs en terre sous l’ombre éternelle des dattiers, traversent le désordre charmant des jardins qui reverdissent. Puis, dans l’obscurité d’une ruelle ksourienne, l’entrée d’une demeure blanche et silencieuse, avec de grandes cours ensoleillées; la maison de l’agha des Amour, Sidi Mouley, descendant du grand saint Sidi Ahmed ben Youssef de Miliana.