Notes de route

Part 13

Chapter 133,931 wordsPublic domain

--Au cours du blé dur et de l’orge, il me faut seize francs.

--Seize francs... Tu me feras un billet de trente-deux francs.

--Voilà un trafic de Juif! Avec quoi payerai-je un intérêt pareil?

--Arrange-toi.

Le marchandage fut long et âpre. Mohammed se défendait, dans l’espoir de gagner quelques sous. Kaci ou Saïd voyait qu’il tenait sa proie et goguenardait, tranquille. Enfin, sans que l’usurier eût cédé un centime, le marché fut conclu. Le lendemain matin, on irait chez l’interprète, on signerait le billet, et, pour se mettre d’accord avec la loi, on y porterait la mention bénigne «Valeur reçue en grain», écartant l’idée d’usure. Mohammed Aïchouba aurait seize francs pour compléter ses semences et, après la moisson, il rendrait le double.

Il passa la nuit, roulé dans son burnous, près du café maure. Une inquiétude lui venait bien: avec la faible récolte qu’il y aurait sûrement, puisque l’année commençait par un froid excessif et trop de pluie, comment payerait-il toutes les échéances tombant, inexorables, après la moisson, en août? Mais il se consola en disant: «Dieu y pourvoira». Et il s’endormit.

... Pendant l’absence des hommes, une vieille femme ridée, au nez crochu, aux petits yeux sans cils, vifs et perçants comme des vrilles, était venue au gourbi des Aïchouba. C’était la mère d’Aouda, femme de Mohammed.

Elle avait pris sa fille à part, dans un coin, et lui parlant à voix basse, avec véhémence, elle faisait sonner ses bracelets d’argent sur ses poignets décharnés, à chaque geste brusque.

--Tu es une ânesse. Pourquoi restes-tu chez ton mari? Tu sais bien que les autres femmes de ton âge sont bien habillées, choyées par leurs maris. Tu vois bien comment il traite cette chienne de Lalia qu’il te préfère. Pourquoi restes-tu? Réfugie-toi chez ton père. Si ton mari veut te reprendre de force, va chez l’administrateur. Après cela, Aïchouba te répudiera, car il tient aux usages, et quand tu auras découvert ton visage devant les Roumis, il ne voudra plus de toi... Alors nous te trouverons un autre mari bien meilleur.

--J’ai peur.

--Bête, va! N’es-tu pas mon foie? Te ferai-je du mal? Et de quoi as-tu peur? N’as-tu pas ton père, et tes frères ne sont-ils pas deux lions?

Aouda, la joue appuyée dans le creux de sa main, réfléchissait. Elle n’avait aucune affection pour son mari et elle le craignait. Si elle était jalouse de Lalia, ce n’était nullement le sentiment de la femme blessée dans son amour et sa dignité. Seulement Mohammed prodiguait à Lalia les cadeaux et les parures, et Aouda était envieuse.

Aouda se décida.

--Lundi, ils seront au marché de Montenotte. Dis à mon père et à mes frères de venir me chercher avec la mule grise.

--D’abord fais une scène à ton mari. Dis-lui de te donner les mêmes objets qu’à Lalia et de te laisser venir passer quelques jours chez nous. Il refusera, et toi, insiste. Il te battra, et, dès mardi, nous irons nous plaindre à l’administrateur, s’il ne te répudie pas.

Une femme entra, éplorée. C’était Aïcha, une voisine. Elle s’accroupit dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un visage agréable sans les tatouages qui couvraient son front, ses joues et son menton.

--Qu’as-tu, ma fille? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades?

--Oh! mère, mère! L’autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd, des Zouaoua ont passé. Ils m’ont montré de beaux mouchoirs en soie rose, à quatre francs. J’en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait d’attendre jusqu’à la fin du mois. Ma mère m’aurait donné l’argent. A présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs, et il m’assigne en justice. Mon mari m’a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas s’il aura assez pour payer... Dieu, aie pitié!

--Moi, dit Aouda, je n’achète jamais à crédit. J’ai gardé de la laine pour plus de trois francs, et quand je fais le beurre, j’en cache un peu que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j’en vends en cachette... comme ça j’ai de l’argent pour m’acheter ce que je veux.

Mais la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, et les femmes s’apitoyèrent sur le sort d’Aïcha, la voisine.

--Brûle un peu de corne de bélier de la grande fête et mets la cendre dans le manger de ton mari; il ne pourra plus te répudier. Garde-toi d’en goûter, ça empêche les femmes de devenir enceintes.

La vieille connaissait les sortilèges.

Aïcha joignit les mains, puis elle embrassa le pan crasseux de la mlahfa de la rusée:

--Mère, je t’en supplie, viens chez moi. Mon mari est parti; prépare-moi la corne toi-même. J’en ai justement deux.

--Après avoir fait cela, il faut que je parfume mon gourbi au benjoin pendant quatre jours et que je brûle deux bougies de cire vierge pour Sidi-Merouan. Donne-moi six sous; j’irai.

Des plis de la coiffure d’Aïcha, les six sous passèrent dans un coin de la mlahfa de la vieille, qui se leva alors et prit son haïk et son bâton.

--Lundi, à midi. N’oublie pas la laine, surtout... souffla-t-elle à l’oreille de sa fille.

Mohamed, harassé, trempé par la pluie, rentra le lendemain, à la nuit, avec l’argent du Kabyle touché dans l’antichambre de l’interprète, le billet signé.

Il trouva son petit Mammar brûlant de fièvre, sur les genoux de Lalia qui le berçait.

Aouda vaquant aux soins du ménage, maugréait:

--Toujours c’est moi qui travaille! L’autre, jamais. On lui a apporté des cadeaux, je parie. Moi, jamais rien!

Mohammed, douloureusement frappé par la maladie subite du petit, se retourna vers Aouda.

--Qu’as-tu à grogner comme une chienne?

--Je demande à Dieu d’avoir pitié de moi...

Et elle égrena le chapelet de ses récriminations, mais avec une insolence inaccoutumée.

--Tais-toi, disait Lalia conciliante. Tu ne vois pas... le petit est malade, l’homme est fatigué.

--Toi, fille de serpent, tu n’as rien à me dire. Tu es fière, parce que tu es bien habillée, vipère!

Mahdjoub haussait les épaules, impatienté.

--Si tu étais à moi, dit-il, je te mettrais à la porte à coups de pied. Celui-là est trop patient.

Au fond, Mohammed avait bien envie de répudier Aouda, mais il regrettait l’argent de sa rançon, et il se contenta, comme toujours, de la faire taire en la battant.

Le lendemain, l’état de l’enfant empira. Mohammed, désolé, le veillait, morne. Les remèdes des vieilles ne soulagèrent pas le petit et, dans la nuit, il mourut. Quand les menottes convulsées retombèrent inertes, Mohammed crispa ses mains calleuses sur le petit cadavre et resta là, pleurant à gros sanglots, avec des gémissements, comme un enfant.

Autour du tas de chiffons qui avait servi de lit au petit Mammar, les femmes, accroupies, poussaient de longs hurlements lugubres, en se griffant le visage. Aouda, par nécessité et par habitude, imitait les autres, mais, dans ses yeux noirs, une joie mauvaise brillait.

Et Mohammed pleurait là sa dernière misère, la mort de son fils unique, ce petit Mammar si joli, si plein de vie, qui le suivait partout, qui le caressait, qui était sa seule joie.

Peu à peu le fellah cessa de pleurer et resta là, accroupi, immobile, à regarder le cadavre de son enfant... Puis il souleva, les petites mains crispées qui semblaient s’abandonner encore, la petite tête aux yeux clos... Et, avec un long cri de bête blessée, il retomba sur les chiffons et pleura, pleura jusqu’au jour, quand les femmes lui prirent le petit pour le laver et le rouler dans le linceul blanc, étroit comme une serviette.

Mammar fut enterré sur la colline, dans la terre pierreuse. Mohammed, sombre et muet, ramassa des pierres et des branches et bâtit une cahute au pied du figuier où il jouait, tous les jours, avec son fils. Il porta là quelques loques, sur une vieille natte, et s’étendit. Mais une autre semaine commença. L’argent manquait; il fallait vendre encore du beurre et du miel, et acheter avec l’argent du Kabyle le grain. Puis il faudrait ensemencer. Mahdjoub appela son frère aîné.

--Frère, pour qui travaillerai-je à présent que mon fils est mort? dit Mohammed en se levant tristement sans force et sans courage, pour la besogne obligée.

--C’est la volonté de Dieu. Il te donnera sans doute un autre fils...

Pendant l’absence de Mohammed, le père et les frères d’Aouda vinrent la chercher et elle partit, les yeux secs, emportant ses hardes, sans un adieu pour toutes ces femmes qui essayaient de la retenir.

Quand elle fut partie, les autres dirent, soulagées pourtant: «Que la mer la noie! Elle est trop méchante!»

Mohammed dut aller se plaindre au caïd, réclamant sa femme. Mais le vieux chef lui conseilla de la répudier, lui prédisant de nombreux ennuis s’il la réintégrait au domicile conjugal. Et Mohammed répudia Aouda, instaurant un peu de paix au gourbi en deuil du petit Mammar.

Puis Mohammed ensemença son champ. Il marchait, le long des sillons, en jetant la semence, et il lui était douloureux de regarder cette terre rouge si dure à travailler, et qu’il avait arrosée de tant de sueur... Voilà que, maintenant, elle lui avait pris son fils unique, son petit Mammar, qui, naguère encore, courait comme un joyeux agneau dans ces mêmes sillons.

Tout à coup Mohammed s’arrêta: sur l’argile rouge, une trace, presque effacée, persistait: la trace d’un petit pied nu.

Le fellah s’accroupit là, laissant son travail, et il eut une nouvelle explosion de douleur,--la dernière, car, ensuite, il se résigna à la destinée. Il prit soigneusement l’argile portant l’empreinte du petit pied, la pétrit dans ses doigts, la noua dans un coin de son voile. Le soir, il mit la motte de terre dans un coin de son gourbi, comme un talisman. Puis il courba la tête sous le joug du mektoub inéluctable, et il travailla pour le pain bis de sa famille.

... Le vent et la grêle achevèrent de rendre la moisson presque nulle, et le grand cri, la plainte des fellah qui, au printemps, avait retenti dans les vallées et sur les collines roula d’un horizon à l’autre, de la plaine du Chélif à la mer, comme une clameur d’épouvante devant la famine prochaine.

Les créanciers furent impitoyables. Le champ fut vendu et le produit partagé entre M. Faguet, les Kabyles et le beylik pour les impôts.

Sans labour, sans blé, les Aïchouba en furent réduits à leur petit jardin de melons et de pastèques. Mohammed, sans terre, se trouva tout à coup désœuvré, inutile comme un enfant ou un vieillard impotent. Sombre, il erra le long des routes. Mahdjoub, pour faire vivre la famille, dut vendre peu à peu ses bêtes. Silencieux, lui aussi, courbé sous le joug de la destinée, il devint le chef de la famille, car Mohammed désertait de plus en plus le gourbi pour errer.

Un jour, Benalia vit son frère qui marchait, la tête courbée, dans le champ qui leur avait appartenu. Il cherchait quelque chose.

Timidement, pris de peur, Benalia s’en alla prévenir Mahdjoub, qui s’en vint au champ.

--Si Mohammed, que fais-tu là? La terre n’est plus à nous, telle est la volonté de Dieu. Viens, il ne faut pas qu’on te voie là.

--Laisse-moi.

Mais que cherches-tu là?

--Je cherche la trace des pas de mon fils.

Et Mahdjoub connut que son frère était devenu derouich.

Peu de jours après, comme Mohammed était assis, silencieux comme toujours désormais, devant sa cahute, et que Mahdjoub menait les bêtes à l’abreuvoir, Benalia, assis devant le gourbi, jouait de la flûte. Tout à coup, Mahdjoub revint en courant.

--Si Mohammed! les gendarmes viennent vers le gourbi!

Par habitude, il demandait aide et protection à l’aîné, mais Mohammed répondit:

--Que nous prendraient-ils encore, puisque mon fils est mort et que le champ est vendu?

Devant le gourbi, guidés par le garde champêtre à burnous bleu, les gendarmes mirent pied à terre. Ils entrèrent tous deux. L’un portait des papiers à la main.

--Où est Aïchouba Benalia ben Ahmed?

Benalia avait pâli.

--C’est moi..., murmura-t-il.

Le gendarme s’approcha et lui passa les menottes. Alors, comme Mohammed, les yeux grands ouverts, se taisait, Mahdjoub s’avança tremblant.

--Si Ali, dit-il au garde champêtre, pourquoi arrête-t-on mon frère?

--Il était absent cette nuit?

--Oui...

--Eh bien, il est allé à Timezratine, et il a volé un fusil chez M. Gonzales, le colon. Comme le colon l’a surpris, ton frère lui a tiré dessus. M. Gonzales est blessé, et on l’a porté à l’hôpital. Il a reconnu ton frère.

Et on emmena Benalia, tandis que les femmes se lamentaient comme sur le cadavre d’un mort.

Mohammed ne proféra pas une parole.

Mahdjoub, après un instant, ramassa le bidon et reprit la longe des chevaux, qu’il mena à l’abreuvoir.

De caractère morose et dur, âpre au gain, sans jamais un mot affectueux pour les siens, Mahdjoub avait au fond l’amour du foyer et de la famille, un amour jaloux de ceux de son sang, et le malheur de son frère l’accablait. Il n’éprouvait pas de honte, le brigandage étant considéré comme un acte de courage, illicite, certes, mais point honteux. Il souffrait seulement de la souffrance de son frère, car ils étaient sortis du même ventre et avaient tété la même mamelle.

Pourquoi Benalia avait-il si mal tourné, quand tous les Aïchouba étaient des laboureurs paisibles? Et comment en était-il arrivé à une audace semblable?

Et la ruine de la famille apparaissait à Mahdjoub consommée maintenant.

Et quelle année! L’enfant mort, le champ vendu, l’aîné devenu fou, le cadet enchaîné et certainement condamné! La colère de Dieu s’appesantissait sur leur race, et il n’y avait qu’à s’incliner: «Louange à Dieu, dans tous les cas!»

Mohammed semblait devenu muet. Il prenait la nourriture qu’on lui présentait sans rien dire.

Lalia, dans les coins obscurs, pleurait son malheur. Ses belles-sœurs lui reprochaient d’avoir apporté avec elle le malheur et les calamités. Mais elle attendait patiemment, ne voulant pas s’en aller. Dans son cœur d’enfant, une sorte d’attachement était né pour Mohammed, qui avait été bon pour elle et qui souffrait.

Après plusieurs mois de silence, quand Mahdjoub rapporta la nouvelle de la condamnation de Benalia à cinq ans de réclusion, Mohammed ne dit rien; mais, le lendemain, quand Lalia lui porta son écuelle, elle ne le trouva plus dans sa cahute: dès l’aube, Mohammed était parti, avec son bâton d’olivier, droit devant lui, vers l’Ouest, mendiant son pain dans le sentier de Dieu.

Ce jour-là, Lalia, devenue veuve, rassembla ses hardes. Dans le coffre de bois vert, avec les gandoura et les melhfa, il y avait deux robes et une paire de souliers qui avaient appartenu au petit Mammar. Lalia les regarda et puis, avec des larmes dans les yeux, elle les serra sous son linge, en murmurant: «Petit agneau, depuis ta mort, le malheur est entré dans cette maison...» Et elle partit chez ses parents.

... De jour en jour la misère augmentait, car il est difficile à l’homme faible de remonter la pente du malheur, et un jour, dégoûté, Mahdjoub vendit ses dernières bêtes et le jardin.

Puis il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit pour la ville, où il s’engagea comme garçon d’écurie chez un marchand de vin en gros.

... Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait, avec son couteau, le manche de sa canne. L’hiver touchait à sa fin, et une année s’était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français. Il s’habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen avec une simple chéchia, et il buvait de l’absinthe tout comme un autre dans les cafés d’Orléansville.

... Un mendiant passait, les cheveux longs et gris, sous un vieux voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un haut bâton à la main.

--Au nom de Dieu et de son Prophète, faites l’aumône!

Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.

--Si Mohammed! Si Mohammed! Je suis ton frère... Mahdjoub... Ou vas-tu?

Mais le vieillard passait. Aucune lueur d’intelligence ne brilla dans ses yeux ternes. Alors Mahdjoub lui mit tout ce qu’il avait de monnaie dans la main, le baisa au front et rentra dans l’écurie. Là, appuyé contre un pilier, il se mit à pleurer.

Et le vieillard passa, s’en allant plus loin, dans la nuit de son intelligence éteinte, demander au nom d’Allah, le Clément et le Miséricordieux, le pain que la terre rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.

Ténès, 1902.

RETOUR AU SUD

Sur la route de Bou-Saâda

Fuyant la banalité d’Alger, son bruit et sa foule, j’ai voulu revoir le Sud, le pays du silence bienfaisant, revivre, ne fût-ce qu’un instant, la vie libre de là-bas, que je regrette depuis si longtemps, dans l’atmosphère hostile des grandes villes embourbées de «civilisation».

Et très vite, presque furtivement, je suis allée jusqu’à Bou-Saâda, assoupie sur les bords de son oued tranquille, enchâssée dans la verdure de ses jardins.

Ce fut une courte, une rapide succession de visions, comme des voiles brusquement soulevés et aussitôt retombant sur des coins de pays très dissemblables.

D’abord, sous un ciel noir embrumé par le siroco, la silhouette de Bordj-bou-Arreridj, avec sa vieille citadelle rougeâtre, petite ville, perdue dans l’immensité de la plaine dénudée déjà par les moissonneurs[35].

[35] Notes de juillet 1902.

Dans une boutique envahie de mouches, sur un banc brûlant, un court repos d’à peine une heure.

Le marchand est un Soufi de la tribu des Zegoum. Attristés tous deux--chacun à notre façon--nous parlons du pays qui resplendit là-bas, très loin, sous le prestigieux soleil.

Puis, tout de suite, il faut repartir dans une carriole branlante, couverte en planches, attelée de deux rossinantes faméliques et conduites par le nommé Bou-Guettar, cocher qui ressemble à un brigand.

La chaleur est accablante; un essaim de mouches nous poursuit; la voiture a des soubresauts épileptiques... cependant, cela vaut toujours, mieux que la «voiture de poste».

J’ai pour compagnon de route et pour guide Si Abou Bekr, homme d’une quarantaine d’années, maigre et d’aspect souffreteux, avec un visage bronzé et ascétique, au regard renfermé et triste, presque sombre. Cet homme, fondé de pouvoir de la maraboute vénérée de Bou-Saâda, et qui a la direction d’immenses richesses, porte des gandoura et des burnous très blancs, mais usés et d’une grande simplicité. Son genre de vie est celui d’un pauvre, mais il jouit d’une grande sérénité d’esprit.

Assis tous les deux à l’arrière de la voiture, les pieds ballants dans le vide, nous parlons très insouciamment des choses du Sud, touchant la foi et la jurisprudence de l’Islam.

Si Abou Bekr sait parfaitement qui je suis: il connaît mon histoire, et après avoir très attentivement examiné mon cas, il approuve mon genre de vie...

Cependant, je ne puis contenir ma joie à voir le ciel s’éclaircir et le paysage changer progressivement, à mesure que nous avançons vers le Sud... Le pays devient plus âpre et plus désert. Nous apercevons quelques rares hameaux en toub, perchés sur le flanc des collines arides. A mi-chemin, sur le bord de l’oued M’sila, il y a un relai, et le bordj carré, avec sa grande porte cochère, bâti au-dessus de la rivière qui coule murmurante, entre un dédale de lauriers-roses et de roseaux, donne à cette halte de Medjez un faux air de caravansérail saharien.

Mon teint me fait prendre pour un Kabyle, et un des habitants de Medjez s’obstine à me parler dans cette langue, m’affirmant qu’il m’a vue à Tizi-Ouzou, où je ne suis jamais allée... Je le laisse dire, en attendant le départ, et quelques petits incidents de ce genre me font rire dans ma gaieté retrouvée.

Nous repartons, et nous essayons de dormir, moi juchée sur une caisse, et Si Abou Bekr roulé en boule au fond de la voiture... Sommeil vague, troublé à chaque instant, rêves informes, mélangés de bribes de réalité.

Enfin, avant l’aube, nous arrivons à M’sila. Nous suivons, à pied, une longue allée de mûriers, et nous arrivons à une grande place sillonnée de petits ruisseaux où chantent les crapauds. Au fond, il y a des bâtisses en toub et, devant un grand café maure, des citadins dorment sur des nattes, fuyant la chaleur de leurs maisons.

Nous aussi, après avoir échangé des salam avec des gens que je ne connais pas et qui, dans mon demi-sommeil, me semblent des fantômes, nous nous étendons sur une natte propre.

... J’entends encore, comme de très loin, la voix impérieuse d’un homme qui est pourtant tout près, sur le seuil du café, et qui réveille les dormeurs:--«La prière vaut mieux que le sommeil!» Des formes blanches se remuent, s’étirent, se lèvent. Des bidons en fer-blanc sonnent contre les margelles des fontaines. Puis tout sombre dans le néant d’un sommeil accablé...

M’sila.

Midi.--Les murs en toub grisâtre coupent de leurs lignes droites, monotones, le ciel d’une pâleur incandescente.

Dans les ruelles pulvérulentes, près des murs lépreux, lézardés, sans âge, dans l’ombre courte et bleue, des hommes en burnous terreux dorment pêle-mêle avec les chèvres noires. Seules, les mouches pullulent sur les immondices desséchées, sur les visages en sueur, sur les loques fauves.

Tout dort et tout halète dans l’écrasante chaleur. Dans son lit de pierres blanches, l’oued coule avec un tout petit murmure clair et, au loin, les jardins de Boudjemline, d’un vert ardent, s’étalent voluptueusement.

Sur le pont en fer, le hideux pont gris, un vieux mendiant aveugle, accroupi, secoue lentement son bendir sonore et, dans l’immense sommeil alentour, ces coups sourds ponctuent la lamentation du vieux, pour qui il n’est plus d’heures: «Au nom de Sidi Abdelkader Djilani, maître de Bagdad et seigneur des hauts lieux, faites l’aumône, ô musulmans!»

A l’infini, l’aveugle répète sa litanie que personne n’entend, à laquelle personne ne répond...

Dans un renfoncement de murailles frustes, sur une natte, deux hommes étendus semblent conférer mystérieusement...

Sans doute quelque grave question, la politique compliquée du Sud, ou même, il se pourrait, un complot... Mais non. Tout simplement l’un d’eux, mince taleb à barbe noire, encapuchonné de blanc, explique à son compagnon l’origine du rêve.

«L’âme, dit-il, est ce qui anime le corps. Le créateur l’enlève parfois, soit momentanément, comme dans le sommeil, soit, définitivement, comme dans la mort. L’âme est une substance lumineuse qui exhale des rayons dès qu’elle est délivrée des entraves de la chair. Alors, suivant que ces rayons tombent dans le monde visible, sur la terre, ou qu’ils se dirigent dans l’au-delà, le dormeur voit les villes, les pays, les arbres, les fleurs, les hommes, les prophètes et les armées qui peuplent la terre... Dans l’au-delà, il perçoit quelquefois des parcelles de l’inconnu d’après la mort... Puis les rayons s’éteignent et l’âme rentre dans son obscure prison charnelle...»

Et, dans l’accablement de M’Sila endormie, les deux sophistes continuent d’égrener tout doucement, avec leurs airs de mystère, leurs dogmes de jadis, au milieu de l’immuable décor de terre et de soleil...

Après le coucher du soleil.--Dans une salle caduque en vieille toub usée, enfumée, sous les solives noires du toit, cinq troncs d’arbres à peine équarris à la hache, portant encore les robustes nervures des maigres arbres du sud, se groupent en une famille étrange. Une pauvre lampe fumeuse éclaire trois hommes encapuchonnés qui tapent des «benadir» craquelés et se balancent en cadence, en psalmodiant lentement les litanies du grand saint de Bagdad, Sidi Abdelkader... Et la lueur rouge de la lampe promène doucement leurs ombres déformées sur les murs bruts où courent parfois de petits scorpions jaunes furtifs ou des tarentes grises.

Tout autour, sur des nattes, les corps drapés s’entassent, se contournent en des poses indolentes; des profils d’aigle se tendent vers les chanteurs; de longs yeux d’ombre noire ou d’or roux se ferment à demi...

Deux délicieuses petites filles bronzées, vêtues d’éclatantes robes vertes, avec des agrafes d’argent et des foulards de soie rouge brodés d’or sur leurs cheveux, noirs, écoutent, attentives, sérieuses, debout au milieu du café maure, Tebberr et Oum-Henni, Poudre-d’Or et Mère-de-la-Paix, les deux petites du cafetier.