Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 9
Cette éducation ressemble beaucoup à celle que reçoit la jeune fille riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du côté des arts d'agrément; comme principes, on lui inculque, sûrement, une plus forte dose de vanité d'elle-même et de mépris pour son prochain. En gravissant le marchepied de sa calèche à huit ressorts, la petite personne est bien prête à se croire très supérieure à l'espèce humaine qui végète autour d'elle. Cette instruction ne présente que des surfaces polies et glissantes à celle qu'on a placée au sommet; rien n'est là pour lui permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre du vide qui l'entoure.
Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la femme savante qui se masculinise et devient pédante, ridicule, veut dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et incapable d'être une société et une compagne pour son mari, un guide pour ses enfants, un soutien pour elle-même.
Mais entre ces deux exagérations n'est-il donc pas un juste milieu? Par une instruction sérieuse, la femme ne peut-elle être initiée aux études des hommes, de façon à les comprendre et à pouvoir les écouter avec plaisir? Ne peut-elle surtout être apprise à savoir supporter l'adversité et à aider les siens à la supporter?
Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les têtes, déjà si exaltées naturellement et si impressionnables, du sexe féminin. La femme doit être instruite, mais non savante. «L'érudition donne, même à la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois réelle, de philosophie hommasse qui éloigne d'elle,» a dit je ne sais quel grand moraliste.
En l'entraînant dans la politique, dans les controverses religieuses, dans le baccalauréat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever à son ménage; c'est la masculiniser. Il ne faut pas confondre ces différentes directions avec la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute à ses devoirs féminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain glissant de l'oisiveté dont je parlais tout à l'heure. Elle la protège et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures où la monotonie et la régularité de sa vie la livrent à l'ennui, mais encore au jour, qui arrive tôt ou tard presque dans chaque existence, où la roue de la fortune s'éloigne de sa route.
La femme qui semble appelée à vivre dans une sphère très élevée doit, plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; à celle-là même, on pourra permettre d'être savante, car c'est elle surtout qu'il faut préserver de cette oisiveté qui la jetterait dans la frivolité et la nullité la plus complète. Puisqu'on ne peut la stimuler en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce n'est pour son prochain, au moins pour la gloire; à tout prix il faut lui imposer une tâche, un but, lui montrer quelque chose de plus sérieux dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix, il faut remplir le vide que laisseraient tous ses désirs satisfaits et le bien-être matériel, autour de son imagination et de son coeur; vide qui ne tarderait pas à être rempli par des caprices malsains, des énervements sans motifs, des rêves exaltés, finissant par conduire au mal ou au spleen.
A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerçant même, rien n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement incomplète, laquelle est juste suffisante à lui ouvrir les yeux sur des fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacité de percer jusqu'au précipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les biens, veut n'être dispensée qu'avec sobriété, prudence, presque parcimonie et discernement.
Un homme doué d'une intelligence supérieure, de talents extraordinaires, peut, on a vu des exemples, s'élever au premier rang; une femme jamais! ou à de si rares exceptions qu'elles ne sont là que pour confirmer la règle; encore a-t-elle dû pour cela abandonner les privilèges de son sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. Là est un grand écueil pour les jeunes imaginations.
Imbues de cette idée, les jeunes filles croient avoir le droit, ou veulent, par leur instruction, l'acquérir, de trouver ce prince des contes de fées, qui les sortira de leur position. L'ouvrière aspire après un _monsieur_; la bourgeoise, après un gentilhomme, et ainsi de suite.
En attendant ce bienheureux libérateur, on se pose en femme incomprise, on méprise ceux qui vous entourent, se croyant appelée à une destinée bien supérieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se trouve _déclassée_. Il m'a été donné de voir cependant, je le constate avec plaisir, au milieu de cette fièvre d'ambition qui est éclose dans les cerveaux féminins d'abord, comme de juste, pour pénétrer ensuite dans ceux des hommes, de même que notre mère Ève a mangé du fruit défendu avant Adam, quelques caractères qu'elle n'avait point atteints.
J'ai vu des commerçants, donnant par extraordinaire à leurs filles une instruction commerciale, dont les beaux-arts n'étaient pas absolument exclus, mais qui ne les enlevait pas à leur milieu; dès leur enfance, elles étaient nourries de l'idée qu'elles épouseraient un négociant comme leur père, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles contribueraient à la prospérité de la famille, etc.
Elles ne regardaient point d'un oeil d'envie les clientes qui contribuaient à leur fortune, et ne croyaient point déroger en faisant acte de présence au magasin. Celles-là ont été vraiment gaies et heureuses toute leur vie, car il est toujours heureux celui qui sait se contenter de ce qu'il a.
L'ambition est un noble sentiment quand il est bien dirigé et qu'il ne dépasse pas le but qu'il est donné d'atteindre en faisant le bien.
La partie de l'instruction concernant le ménage comprend la couture, le repassage, la cuisine, le soin des malades et des enfants, la connaissance de la viande pour l'alimentation, celle des problèmes de l'économie domestique, etc.
La jeune fille, élevée par sa mère à s'occuper dans la maison, se trouve insensiblement initiée à ces travaux. Malheureusement, il arrive souvent que les mères, soit par faiblesse, soit par ambition mal-placée de rester maîtresses souveraines de leur intérieur, soit, la plupart du temps, par amour-propre maternel, pour laisser à leurs filles plus de loisir à jouer la femme du monde, se réservent ces occupations prosaïques, et lorsque la jeune personne se trouve subitement, par le mariage, à la tête d'une maison et d'une famille, tout est à refaire dans son éducation et ses habitudes.
L'érudition féminine doit porter spécialement sur l'arithmétique, généralement trop négligée; sans repousser l'étude de l'histoire et de la géographie, ainsi que celle de la littérature, on devrait appuyer plus qu'on ne le fait sur la botanique, enseigner un peu de médecine, un peu de chimie au point de vue domestique; ces notions seraient bien utiles à une mère de famille ou à une maîtresse de maison, que l'art de pianoter très imparfaitement, ou de savoir analyser les matières qui composent le soleil ou la lune, ainsi qu'on l'enseigne dans tous les cours de physique spéciaux aux jeunes personnes.
J'ai déjà eu l'occasion d'entretenir mes lectrices sur l'éducation professionnelle des femmes. Je pense donc inutile de répéter ce qui a été dit à ce sujet. La profession faisant partie de toute instruction féminine bien entendue, ne doit pas être purement nominale, de sorte que, lorsqu'il s'agit d'en faire usage, elle s'évanouisse en fumée et en projets; telle jeune fille se croit capable, parce qu'elle chante agréablement, de pouvoir, le jour qu'elle le voudra, aborder l'Opéra et gagner cent mille francs par an. Telle autre, qui réussit assez joliment la copie d'un petit tableau, ne doute pas que dans son pinceau, elle ne possède une fortune, et considère ses moindres esquisses comme des objets précieux.
Les personnes qui n'ont jamais travaillé pour de l'argent sont généralement imbues de l'idée que rien n'est plus facile que d'en gagner, et c'est une chose extraordinaire combien les débutants ont d'exigence et de prétentions exorbitantes.
Je n'entends pas non plus pour les femmes de ces professions masculines, comme certains économistes voudraient leur en faire prendre, professions les entraînant dans un milieu hors des attributions de leur sexe.
Il faut leur enseigner des professions pratiques, véritables, n'existant pas que dans l'imagination, susceptibles de leur être utiles d'un jour à l'autre, n'exigeant ni bassesse, ni aptitudes exceptionnelles, ni protections spéciales, mais seulement du travail, comme il en faut pour tout.
Il leur faut, surtout, apprendre à ne point rougir de les avouer, à se faire honneur d'être capables de quelque chose d'utile.
Il serait trop long, et je sortirais du cadre que je me suis tracé, si je voulais entrer ici dans les détails de l'éducation de l'âme et du coeur, appelée à tenir bien plus de place dans la vie d'une femme et à avoir bien plus d'influence sur son existence que l'instruction: éducation qui ne doit pas se borner, ainsi que je l'ai fait entendre au commencement de ce chapitre, à leur donner de la piété et de la vertu en apparence seulement, mais à pratiquer le bien dans la solitude comme devant la foule, et à avoir horreur et répulsion pour tout ce qui est mal, plutôt pour l'acquit de leur conscience que pour le _qu'en dira-t-on_ du monde.
CHAPITRE XII
LES ARTS D'AGRÉMENT.
I
_La musique au point de vue de l'instruction masculine._
Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mère.
Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre autorité, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et apprennent un instrument quelconque.
Quelle jouissance, quel agrément, quel bienfait pour leur avenir cela peut leur procurer, de quelle utilité, de quelle ressource cela peut leur devenir, vous ne vous en faites pas une idée, puisque vous posez cette question.
Dans le monde, à part la petite satisfaction de vanité, ce talent, aussi petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs supérieurs; un aide-de-camp, un secrétaire, un fonctionnaire de l'administration, un jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, présenté dans une société, se voit de suite agréé, accueilli d'une manière bien différente, s'il est précédé d'une réputation de musicien. Il sera donc bon à autre chose qu'à danser, qu'à dire des niaiseries, qu'à stationner devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant même de le voir, qu'il doit être un homme distingué, ou du moins qu'il en a reçu l'éducation. Il trouve plus facilement accès dans les familles et près des femmes de la bonne société; étant plus à même qu'un autre de se plaire avec ces dernières, d'apprécier leurs distractions et d'en jouir, il est, par ces motifs, éloigné des compagnies communes et perverses.
Car, en laissant de côté la considération que cela puisse contribuer, dans bien des cas, à l'avancement d'un jeune homme et à sa position dans le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. «Dieu nous a donné la musique pour calmer nos passions», a dit Platon. Lorsqu'on est initié aux pensées sublimes et élevées des grandes conceptions musicales, lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait être vulgaire, ni mauvais. Même regardée comme puérile, la musique offre à l'homme, aussi bien qu'à la femme, un délassement noble et pur, au lieu des délassements trivials dans lesquels le sexe masculin est obligé de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la vie.
Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté, combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent dans Mozart et ses émules.
Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à cette étude, et que cela peut nuire à leur santé!
Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer, l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs facultés morales.
Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque influence sur leurs moeurs et leurs idées.
A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices. Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard. Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail. Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être. Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois, chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle.
Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents, soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon, savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils; les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui parlent le français!»
Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et aimer, avoir un coeur, une intelligence, on peut remplacer tout cela... avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux; contentons-nous de leur répondre:
«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop verts pour vous, voilà tout!»
II
_Les langues étrangères._
Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux enfants?
Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils font apprendre à leurs enfants.
Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous échappe.
On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre, comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous v'lez._
Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire: _Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.
Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière. Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie.
Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou _madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs, les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes, sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude, ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet.
Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct, devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes, précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits êtres que Dieu leur a envoyés.
Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire, une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire; permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.
Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire; des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension, dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la bonne société l'y ayant préparé.
Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de risque.
On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège, qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se familiariser avec elle.
Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique.