Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 8
L'ambition de chacun dans sa sphère: voilà ce qu'il faut inspirer, sans chercher à ouvrir des horizons plus larges avant que le caractère ait assez de poids pour savoir en faire une juste appréciation. Ceci est plus spécial à l'instruction qu'à l'éducation.
Bien des pères veulent élever leurs fils au-dessus de leur niveau à eux; ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de pénétrer dans un monde qui n'a pas été le leur. Ils n'arrivent qu'à se faire mépriser de leurs enfants, et à les exposer aux railleries de ceux qui se croient leurs supérieurs.
Le mérite personnel seul, avéré et positif, peut remplacer la naissance; une instruction incomplète mais prétentieuse qui ne sert qu'à vous faire duper, ne suffit pas, même accompagnée de la fortune.
Il est des natures exceptionnelles,--on en voit des exemples assez fréquents en Angleterre,--qui savent, tout en restant dans leur sphère, s'élever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme campagnard, cultivant ses terres, aimant et goûtant les beaux-arts, s'instruisant tous les jours par les lectures sérieuses, à la piste de nouvelle découvertes pour perfectionner les instruments servant à l'agriculture, mais ne cherchant pas à aller briller à la ville ni à faire partie de la Chambre des lords, est digne d'être cité. Le négociant, qui dépense généreusement sa fortune à se former une galerie des chefs-d'oeuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et des pensions de retraite pour les artistes, qui possède des collections à faire pâlir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa journée derrière le guichet de sa caisse, sans jamais songer à toucher lui-même le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prétention à envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal politique, voilà un bel exemple à suivre.
Donnons donc à nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un métier dont ils puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en sauront gré.
CHAPITRE X
SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.
Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du coeur maternel et veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils n'ont pas tort; une _bonne_ éducation eh commun est excellente, mais comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse paraître un contresens, tellement la nuance est délicate.
La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.
On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la soeur aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour.
Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant... quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique; combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près, et qu'on voit le résultat chaque jour!
Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère, ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants.
Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles, sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.
On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit l'initiative que le coeur maternel puisse avoir pour former le caractère de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation, de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera, parfois, le _devoir_ au risque d'encourir la colère du professeur, et c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et même personne.
Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier _de visu_ cette assertion.
On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit, avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano, donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de l'élève.
Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout, se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager; parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus, c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela vient de la manière d'enseigner.
L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience; plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués, maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture, et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle peut _commencer_ un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle.
Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais ses principes et ses moeurs doivent surtout être de la plus grande rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces fonctions.
Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est qu'il soit _externe_, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources ne permettent point de trop fortes dépenses.
Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville, pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et l'éducation du monde, tout à la fois.
Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces diverses qualités.
Les bonnes maisons d'éducation acceptent difficilement des élèves sortant d'une autre maison.
Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant que possible, les professeurs; c'est toujours très nuisible aux progrès de l'enfant aussi bien qu'à son caractère.
Recommandons aussi à nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de nombreuses exceptions, de se méfier des petites pensions, aux élèves peu nombreux, dites de famille. Généralement l'économie s'y métamorphose en mesquineries.
CHAPITRE XI
DE L'INSTRUCTION.
I
Il y a quelques années, il s'est produit un fait très singulier et qui, probablement, a passé inaperçu pour bien du monde; il avait été donné pour sujet au concours d'un prix de l'Académie, _l'Instruction des femmes en général_. Chose étrange, personne ne s'est présenté, ou plutôt n'a envoyé de travail, et l'Académie a été obligée de changer le sujet du concours afin de pouvoir décerner le prix.
Il semble, cependant, qu'il y ait beaucoup à dire aussi bien que beaucoup à faire sur ce sujet. C'est une étude encore neuve, car il ne faut pas remonter bien loin les siècles passés, pour trouver les femmes reléguées dans l'ignorance. Je ne parle ici qu'en général, car de tout temps il y en eut exceptionnellement de très instruites. Depuis les _hétaïres_ de la Grèce, qui apprenaient les langues étrangères, la musique, les beaux-arts, et tout ce qui est susceptible de rendre leur conversation attrayante et intéressante pour les hommes, dont elles étaient surnommées les _amies_ [En grec _hétaïre_ signifie amie de l'homme.], et en passant par Marguerite de Valois, qui jouait de l'épinette, faisait à onze ans de petits discours en latin, et écrivait des lettres si charmantes à son royal frère, alors que les plus grands seigneurs se piquaient de ne pas savoir signer leurs noms, nous arrivons vite aux salons de Mlle Scudéry et de l'hôtel Lafayette. Mais ce ne sont là que des exceptions, je le répète, réservées à des femmes d'une certaine société et dans certaines positions.
Les Athéniens tenaient leurs femmes et leurs filles soigneusement enfermées dans le gynécée, où l'instruction ne pouvait leur arriver; dans le tiers-état du moyen-âge, et dans la bourgeoisie du XVIIIe siècle, on s'occupait peu d'initier les femmes aux sciences et aux beaux-arts, dont l'ère ne faisait que commencer à ouvrir réellement ses portes.
Maintenant, tout le monde a un droit égal de s'abreuver aux sources de l'instruction; la femme de la cour ne jouit pas de plus de privilèges que la simple boutiquière, et c'est cette instruction qui est le grand niveleur de toutes les classes.
Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains qu'il faille, malheureusement, répondre non. Pourquoi? C'est qu'on semble avoir pour objet de remplir la tête et d'isoler le coeur; l'intelligence absorbe l'âme, et de cet état de choses il ne faut attendre que des désastres.
«De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shéridan, dépend la sagesse des hommes; » c'est pourquoi cette instruction des femmes mérite de nous préoccuper à un si haut degré.
L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit, n'est jamais trop grande, mais c'est à la condition d'être bien dirigée.
Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperçoit de la profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension à dix-huit ans s'écrie: «Je n'ai plus rien à apprendre, je sais tout; n'ai-je pas remporté tous les premiers prix?» Le savant de soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, après avoir travaillé toute sa vie, se dit: «Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie devant moi pour apprendre suffirait à peine.»
Mais, pour arriver à confesser cette grande vérité, il faut avoir pu acquérir cette profonde instruction qui la découvre à nos yeux, et que la médiocrité couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la position matérielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc à ceux qui _savent_ qu'il appartient de dispenser cette richesse morale à chacun selon sa position, son degré d'intelligence et l'existence à laquelle il est destiné. C'est une erreur trop répandue de croire que cette demi-instruction qu'on reçoit au pensionnat nivelle et aplanisse tous les chemins; qu'elle donne accès dans les salons de l'aristocratie, et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire, que déclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position et les mettre hors d'état d'en acquérir une meilleure.
Il est impossible que l'instruction soit la même pour tous; il est des portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits ne peuvent les embrasser. L'égalité n'est pas plus possible en instruction qu'en fortune. Le jour où l'ouvrière jouera du piano et ira aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir, c'est la vertu de l'ouvrière. Le jour où la femme du commerçant, croyant que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la duchesse, ou _causer_ chez le savant de l'Académie, elle négligera les livres de compte de son mari et recevra mal les clients.
Envisagée d'une façon générale, la femme n'a pas besoin d'une grande érudition; notre sexe possède une intelligence bien plus vive et plus perçante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques aperçus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acquérir ce qui pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner, à cause précisément de nos aptitudes à tout saisir avec ardeur, c'est le contentement de notre position et la modération de nos désirs ambitieux. Ceux qui nous dirigent doivent mettre à profit nos dispositions pour nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement une futilité, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de besoin.
Ce qui donne le plus de poids à un caractère, c'est de se savoir capable de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres.
Si une instruction différente dans les détails doit être attribuée à chaque classe, il est cependant possible de la résumer dans son ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une chaumière aussi bien que celle qui naît dans un palais, outre des principes inébranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec les notions plus ou moins élémentaires des sciences et des arts, à travailler à l'aiguille, à faire le ménage et la cuisine, et avoir une profession en rapport avec ses habitudes.
J'ai connu un père de famille qui possédait une très belle, sinon une grande fortune; sa femme savait ordonner à ses domestiques, mais non exécuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut savoir le faire par soi-même, au besoin, pouvoir le démontrer et se faire voir à l'oeuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle épousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A la campagne surtout on est exposé à avoir des serviteurs qui ne connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait pas soi-même d'où vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors à Paris), à un dîner de cérémonie, le _cordon-bleu_, servit un jour une volaille rôtie qui n'avait pas été vidée. Mme B. n'y connaissait rien; elle témoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant à sa cuisinière des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous tous les rapports, ils fissent très bon ménage. Ayant, plus tard, acheté une magnifique propriété à une vingtaine de lieues de Paris, ils se trouvèrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinière; et Mme B. était dans l'impossibilité d'y suppléer, même par conseils à sa femme de chambre. Ce n'était pas sa faute, mais celle de son éducation.
Elle reconnaissait ses torts, seulement elle était trop âgée pour y remédier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie et de la famille sont arrivés qu'on peut changer ses habitudes et s'assujettir à des occupations qu'on n'a jamais pratiquées. Elle était parfaitement d'accord avec son mari pour élever sa fille autrement qu'elle ne l'avait été elle-même: le père voulut, dès que l'enfant eut fait sa première communion, qu'elle s'occupât de la maison, travaillant avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par elle-même les améliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir un cuisinier pour lui donner des leçons: «Je veux que ma fille, disait M. B., puisse faire une omelette à son mari, et quelques plats recherchés, s'il est malade, et préfère que la main blanche de sa femme les apprête; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les enseigner.»
Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois même qu'on le fait dans quelques couvents de France, où, tour à tour, par semaine, les élèves passent à la lingerie, à la buanderie, à la cuisine, à l'infirmerie. Voilà la vraie instruction des femmes dans toutes les conditions, je le répète, avec quelques éléments d'érudition et une occupation principale pouvant leur être d'une utilité sérieuse.
Telle est, en résumé, l'instruction que doit recevoir notre sexe en général: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y consacrer, non un chapitre détaché, mais un volume entier; néanmoins on peut essayer de donner un exposé succinct de l'instruction particulière inspirée par le bon sens et l'expérience, pour les filles, depuis celle de l'ouvrier jusqu'à celle du duc.
Ayant établi que l'instruction de toute femme, à quelque degré de l'échelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu d'érudition, des soins du ménage, et d'une profession lui permettant de gagner sa vie au besoin, il reste à définir les limites auxquelles ces différentes parties doivent s'arrêter, suivant les positions de fortune de chacune.
Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme étant la plus nombreuse, et à laquelle il est laissé assez de loisir pour cultiver son esprit, tout en s'occupant d'économie domestique.
En quoi fait-on consister généralement ce qu'on appelle une belle éducation pour une jeune fille appartenant à la bourgeoisie?
On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, à assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette tapageuse, et à s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de sa connaissance; puis on lui enseigne à se faire obéir et servir des domestiques, sous le prétexte de gouverner sa maison; et aussi à contraindre son caractère en société, afin de paraître une femme du monde.
Quand elle a appris, à la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux de piano très bruyants, voire même des notions de dessin, et les petits ouvrages de main en vogue, on se déclare hautement satisfait, ne paraissant pas se douter que la femme pendant son séjour sur cette terre, ait un autre rôle à remplir que celui de briller et régner, et que les épreuves peuvent lui être prodiguées.
Hélas! chaque année a son hiver, chaque existence sa saison de tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas payés pour ne pas l'oublier?