Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 7
C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue, son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre elles-mêmes cavalières et vulgaires.
Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des moeurs douces et civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté.
Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre l'envahissement dans les salons et la famille des moeurs d'estaminet. Le cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence; elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux, un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes principes, ceux de l'homme qui se respecte.
Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une maîtresse de maison est indéniable sur ce point.
Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir.
Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de résultat nuisible pour aucun des deux sexes.
Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt, aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil.
Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute, s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors distraction et attrait, s'habitue ainsi aux moeurs du foyer domestique et de la famille.
Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise compagnie.
J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des hommes du monde.
Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants, ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer.
Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts.
C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son oeuvre, sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle qu'il faut l'attribuer.
III
Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.
Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie. Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au théâtre!
Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur répondre:
--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse; mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne l'êtes, vous êtes un fameux idiot.
Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux, enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient au-dessus d'eux.
Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans âme, sans physique même, de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est précisément aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'élite, que le démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute, plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position, tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!
Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des, _fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une, a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore. Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous.
Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées.
Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de l'éducation de son enfant.
Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants. S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et ne font que des _fruits secs!_
Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à éviter.
Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons, qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête, rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées; il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire. Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait trop la mettre en oeuvre pour développer le physique d'un jeune garçon. Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté, et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir. Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et croit qu'il ne lui reste rien à faire.
Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.
On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans l'esprit et dans les relations.
Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être, ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue; il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades, malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable. Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait, au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable, car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant devant ce petit observateur en herbe.
--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami?
--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un air courroucé et sérieux.
--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué.
--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau, dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.
Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros.
IV
S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible même, dans l'éducation des enfants, de suivre un système relativement à leurs caractères, puisqu'il faut nécessairement modifier les moyens à employer selon ces caractères mêmes, il n'en est pas de même de la direction à donner à l'éducation concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une carrière, pour un garçon, est une affaire sérieuse; pour une fille, on voudrait bien qu'elle n'eût que celle de mère de famille, qui est sans contredit celle qui lui revient de droit.
Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prévoir, dès son jeune âge, quelle carrière l'enfant embrassera; on fait des projets, on a une préférence, et la plupart du temps, lorsque l'âge est arrivé, les circonstances sont changées, la roue de la fortune a tourné; toutes les précautions, les préparations, les plans se trouvent déjoués et sont devenus inutiles.
Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, impétueux, et qu'on destinera, sur cet échantillon de son caractère, à l'état militaire, peut se modifier, sa santé devenir faible et ne plus le rendre apte au métier des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera doué que d'une intelligence médiocre, et toute étude trop soutenue menacera d'altérer sa santé.
Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant à la carrière que l'on désire en s'y prenant de bonne heure. On développera en lui certaines facultés, on restreindra les autres.
Pour arriver à ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute éducation, de s'occuper d'élever ses enfants; il ne suffit pas de les faire instruire. Les malheureuses théories sur la liberté individuelle qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant à respecter la soi-disant liberté de l'enfant! Pauvre petit être! mais si on lui laissait ainsi sa liberté physique et matérielle, il se tuerait bientôt, n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans expérience pour se prémunir du danger. De même il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit pas de le guider, il faut vouloir pour lui.
Si on laisse germer les défauts, comment l'en accuser?
Il est vrai qu'il faut les étouffer, ces défauts, d'une certaine façon; c'est là que gît la science de l'éducation. La répression demande à être faite de telle ou telle manière, suivant la nature de l'enfant, et suivant la nature du défaut à réprimer.
Comment se fait-il que les pères avares ont presque toujours des fils prodigues? Parce qu'ils ne procèdent pas par le raisonnement, par la persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de l'économie; ils se bornent à le sevrer de toute jouissance, sans lui donner aucune compensation.
Ensuite, le prestige de l'autorité tombe, lorsque celui qui l'exerce ne sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son père d'injustice, d'avidité dans le gain, d'égoïsme, etc. C'est pourquoi le père économe et rangé aura un fils économe à son tour, et le père avare aura un fils prodigue.
Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de vingt ans que son père obligeait de s'habiller avec la plus stricte simplicité, ou, pour mieux dire, presque avec pauvreté, quoiqu'il eût une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractère un peu orgueilleux, préférait souvent ne pas aller dans un endroit public que s'y montrer ainsi vêtu; et lorsque son père le forçait à aller dans le monde, comme il ne s'y rendait qu'à contre-coeur, il y était gauche, timoré, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se sentir au niveau des gens qui vous entourent.
On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister entre le père et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci, ne faisaient que s'aggraver; le père redoublant de sévérité, le fils finissant par se réjouir de la perspective de liberté que lui montrait pour un temps peu éloigné l'âge avancé de l'auteur de ses jours.
Ce triste événement arriva plus tôt qu'on ne s'y attendait; mis en possession de la part d'héritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus pressé que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener cette vie dispendieuse dont il avait été tenu si éloigné. De regrets, il ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent, précisément parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu apprendre à la connaître. Son père avait toujours paru regarder cent francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs devait être éternel; bientôt les dettes et la ruine s'amoncelèrent autour de lui.
Il est évident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre à un enfant, et non l'économie, pas plus que la prodigalité. Car celui qui n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une superfluité, qu'il la fermera devant un besoin réel.
Mais je m'aperçois que je me suis un peu éloignée du sujet primitif de ma causerie.
Parfois, une décision prise trop tôt au sujet de la carrière d'un enfant peut étouffer une vocation véritable, un talent réel; il est difficile de reconnaître les véritables vocations, et il arrive souvent qu'on sacrifie un avenir sérieux à une chimère purement fantaisiste.
Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette, montre-t-il quelque sensibilité à la musique: aussitôt on déclare qu'il a des millions dans le gosier. Déclame-t-il gentiment une petite fable, nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques bonshommes, il est clair qu'il possédera le talent de Rubens. Il s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille, discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit héros, produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cède-t-on pas, il se croit incompris, ne se met qu'avec dégoût au travail qu'on lui impose, et ne produit généralement qu'un _fruit sec_. Donne-t-on, au contraire, libre cours à cette prétendue vocation, le premier enthousiasme s'évanouit bientôt et il ne reste rien. On s'aperçoit trop tard de l'erreur dans laquelle on est tombé.
Le premier point à considérer pour décider de la direction à donner à l'éducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis les circonstances de sa vie. L'élever dans l'espoir qu'il jouira de la fortune, lors même qu'on en possède au moment où l'on prend cette décision, est un leurre; l'élever dans la conviction qu'il saura s'en faire une, conduira au même résultat.
Si l'on est dans une position médiocre ou inférieure, on doit éviter, n'importe à quel sexe il appartienne, de lui donner une éducation tendant à l'exciter à sortir de sa sphère, ce qui n'arriverait qu'à en faire un déclassé. C'est un but pratique et non chimérique qu'il faut poursuivre avant tout; les circonstances suppléeront au reste.