Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle

Chapter 5

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Sur le chapitre des punitions et des récompenses, les données sont assez certaines, et peuvent s'appliquer à peu près à toutes les natures; cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des maîtres font facilement fausse route. Il est des récompenses nuisibles, des punitions que les enfants désirent, et alors le but se trouve complètement manqué. Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un défaut de l'enfant pour le corriger d'un autre. Le remède serait souvent, dans ce cas, pire que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber. L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit démon, pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mère, afin d'obtenir qu'elle se tût, lui dit: «Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu savais comme tu deviens laide!»

L'enfant sécha ses larmes à l'instant, et se mit de suite à sourire en faisant briller ses yeux. Il est évident que cette petite fille sera d'une coquetterie effrénée, si on continue à la menacer de devenir laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la beauté, et je me rappellerai toujours cette réponse pleine de candeur que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avancée pour son âgé dans ses études, mais à l'âme naïve comme une enfant la conserve naturellement si elle est bien élevée par une mère tendre et pieuse.

--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans, est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde, à qui _être bien_, semblait le point le plus important.

--Oh! oui, elle est très bonne! répondit l'enfant.

--Mais est-elle bien physiquement?

--Elle a l'air très doux et très aimable.......

--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie?

--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloquée, je crois que oui; elle est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sûr, elle doit être jolie!

Pour cette candide enfant, la beauté ne pouvait marcher sans la sagesse.

Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter à la vanité et à la gourmandise; si elle n'est pas encline à ces défauts, c'est la porter à répondre: Ça m'est égal.

Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire à sa santé; lui faire faire des pensums la dégoûtera du travail.

Tout cela dépend beaucoup des circonstances et des dispositions de chaque enfant; une mère sérieuse et attentive sentira instinctivement ce qui peut être utile au sien. Si ce dernier a été bien élevé, il suffira de le prendre par le coeur, par les sentiments; de lui faire sentir combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les afflige, au lieu d'être leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est quelque chose dans le monde que par les bonnes qualités et le savoir.

Si l'enfant a du coeur, c'est-à-dire si l'égoïsme des parents ne l'a pas desséché, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une grande fermeté. «Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es mauvais contre toi-même, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon devoir, je ne veux pas être une mère coupable, et c'est pourquoi je ne te céderai pas.»

Mais il ne faut pas faire durer le châtiment plus que la faute; il faut, au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure récompense.

Il est évident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne point l'abandonner aux mains de _bonnes_, décorées du titre de gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_ anglaises; dans ces familles où l'on veut singer le luxe, et où, ne pouvant le posséder à fond, on se contente de l'écorce, les enfants sont plus souvent à l'office qu'au salon.

De là viennent les éducations déplorables que nous avons sous les yeux; nos enfants ne se donnent même plus la peine de dissimuler leurs défauts, et ce sont les manières et les propos de la cuisine et de l'écurie que nous voyons introduits dans nos salons.

La privation de récréation est la meilleure punition sans contredit; je ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mère qui laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-même sortira, fera naître dans ce petit coeur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-être, au contraire, amusée. La priver de jouer est une vraie punition.--«Mais il y a des enfants qui n'aiment point le jeu.»--C'est un malheur. Un enfant n'aimant point à jouer m'a toujours semblé une anomalie; c'est un cas fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise éducation actuelle le fait naître souvent. Ces petites filles dont on fait de véritables poupées, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent, au sortir du berceau, endurer des chaussures étroites, et se priver de sauter à la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, préfèrent ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien, perdre son temps, que de dire: «Habillez vos enfants simplement, laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez», car ces mauvaises habitudes sont invétérées partout maintenant.

Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir viendront à leurs enfants tout seuls avec l'âge, sans les corriger ni les forcer à travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les goûts de coquetterie et les idées du mal et du luxe sauront bien aussi venir aussi vite et sans encouragement?

Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit frapper les enfants. Certaines personnes y sont complètement hostiles; d'autres, en ayant vu d'excellents résultats, soutiennent ce système. Il est bon dans certaines données très restreintes. Une claque, une fouettée, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour venir à bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est précisément avec celles-là qu'il faut employer le plus de douceur, mais d'une nature apathique, indifférente, comme on en rencontre quelquefois. Premièrement, l'enfant ne doit jamais être frappé par des étrangers ou des subalternes; ensuite, c'est sur le moment même, cédant à l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je désapprouve absolument cette mère de ma connaissance, qui disait à une gouvernante: «Demain vous donnerez le fouet à Charles, parce qu'il m'a désobéi ce matin.» C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une colère plus grande, qui produit une émotion salutaire dont l'enfant ne se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais frapper un enfant après huit ans. A cet âge, le raisonnement que, plus jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire.

Bien des parents disent:--«Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frappé, jamais puni,»--et on est tenté de leur répondre:--«Il est facile de s'en apercevoir, car il en aurait bien besoin.»--Certes, avec l'âge, tous ces défauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent aux yeux des indifférents, mais ils n'ont point disparu du naturel; l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare.

On doit aviser que les récompenses aient toujours un côté utile. Ainsi on promettra à l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupée; la mère qui aura su inspirer à sa fille de regarder ses leçons de piano et de dessin comme des récompenses, et l'en privera en punition, aura obtenu un excellent résultat.

CHAPITRE VII

JE SUIS COMME ÇA!

Que voulez-vous! je suis comme ça! Il n'y a rien à faire; je le sais bien, je suis méchante, je suis entêtée, paresseuse, bornée, mauvaise tête, etc., mais c'est dans ma nature!--Elle est comme ça! Elle ressemble à son père, il faut tâcher de s'en arranger! ajoute la mère.

Entre les défauts et les petits travers qu'il est bon de corriger dans les enfants, et de se défendre quand on est à l'âge de raison, le pis est celui de se résigner à ses défauts. C'est d'un orgueil inique d'avouer sa faute avec ostentation; c'est d'une indifférence coupable que de s'y résigner au lieu de chercher à s'en défendre.

A aucun prix, il ne faut permettre à un enfant de dire et de penser une chose pareille.

Très souvent, à force de répéter à un enfant: «Tu es un niais, tu seras toute ta vie un imbécile,» il arrive qu'au lieu de le stimuler, on le paralyse. Il s'entête dans ses mauvaises dispositions, il en prend son parti, et arrange sa petite vie avec son défaut.

Tous les caractères ne sont pas énergiques; il y en a qui sont apathiques et n'aiment pas la lutte: d'ailleurs, il est bien plus facile de s'abandonner à ses défauts que de lutter avec eux.

--Que voulez-vous? J'ai toujours été paresseux et ivrogne: je tiens cela de mon père; on n'a jamais rien pu faire des garçons dans notre famille: misérable je suis, misérable je resterai... à quoi bon me donner de la peine; je n'y arriverai pas. Ainsi parle celui qui préfère ne pas se corriger.

Certes, il n'est pas toujours facile de vaincre ses habitudes ou ses instincts, de se refaire une seconde nature; c'est d'autant plus difficile qu'on n'a pas été habitué dès l'enfance à considérer les difficultés en face. Ensuite, c'est là une excuse si facile pour ne pas se contraindre et pour se laisser aller!

Mais c'est surtout dès l'enfance qu'il faut prévenir l'homme de cette faiblesse et ne pas la lui permettre. Pour bien élever un enfant, il faut étudier son caractère, non pour s'y conformer, mais pour savoir comment le redresser.

Il y a des natures qui sont faites pour la lutte, et qui n'ont pas besoin d'être stimulées; en piquant légèrement leur amour-propre, en les humiliant, on les réveille, ne serait-ce que par esprit de contradiction. D'autres, au contraire, se découragent par les reproches, prennent les choses pour définitives et irrévocables, se buttent, s'habituent au mal, deviennent indifférents. Ceux-là ont besoin d'être soutenus par des éloges, d'être encouragés, secoués.

--Tu n'es ni plus maladroit ni plus stupide qu'un autre, et tu peux réussir aussi bien; seulement la volonté te manque; Dieu t'a doué comme ses autres créatures, mais c'est à toi de te développer, de te ciseler; tu ne veux pas prendre autant de peine que ton voisin; c'est une mauvaise paresse dont il faut que tu te corriges, et dont tu te corrigeras, je le veux!»

Ainsi parlait une mère à son enfant, qui se hasardait à lui tenir le langage d'une résignation feinte et ridicule.

C'est de la lâcheté de se laisser aller à l'existence passive. Et combien de gens se persuadent qu'ils ne peuvent pas faire telle ou telle chose, simplement parce qu'ils ne se donnent pas la peine de l'essayer!

Il est vrai qu'il y a des aptitudes, des vocations; mais la plupart du temps ces aptitudes proviennent encore plus de la direction donnée par l'éducation que du naturel. Que de défauts proviennent de l'éducation et combien d'autres sont supprimés aussi par l'éducation!

Le naturel existe évidemment, mais il peut être modifié, et il demande à être combattu, dirigé et mis à profit avec opportunité.

N'est-il pas prouvé qu'un fieffé voleur peut devenir un excellent surveillant? La plupart du temps, nous allons vers le mal faute de savoir nous diriger dans la voie du bien.

En résumé, si notre prochain est forcé de nous accepter comme nous sommes et de s'arranger de notre caractère et de nos défauts, nous, nous devons travailler sans nous laisser à nous améliorer, et non nous considérer, avec un fanatisme oriental, comme une chose indépendante de notre propre volonté.

Combien il est d'un esprit faible et étroit de renier ainsi l'étincelle si noble et si curieuse de la volonté que la Providence a mise en nous, et qui nous permet de nous diriger selon notre guise! La devise belliqueuse «vouloir c'est pouvoir» est parfaitement vraie dans ce qui concerne ce qui est réellement en notre pouvoir, ce qui nous appartient en propre. Ainsi, nous voulons faire mouvoir notre bras, nous le pouvons; nous voulons modérer notre colère, il suffît d'y penser, pour nous calmer.

Avec une attention continue, un exercice constant, nous pouvons aussi bien rendre nos doigts agiles que plier notre caractère.

Cela ne dépend absolument que de notre volonté, et il est absurde et faux de dire: «Je suis comme ça! je n'y puis rien!»

CHAPITRE VIII

RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UN ENFANT A L'ÉPOQUE DE SON INSTRUCTION.

Je ne saurais trop le répéter il ne faut pas songer à élever un enfant sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien là le motif qui décide tant de mères à mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent s'en occuper. Les mères qu'un travail matériel ou intellectuel, mais nécessaire, retient, sont tout à fait excusables; et ce n'est pas elles que nous blâmerons. Mais je ne puis m'empêcher de m'étonner, et de juger un peu sévèrement, ces jeunes femmes instruites, possédant tous les talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien à faire, toute la journée, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et qui se dérobent au soin d'élever leurs enfants, de les instruire, sous le prétexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur obéiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon résultat. C'est un peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y prendre comme il le faut.

Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir à cette heure-ci; je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple, elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève, elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le caprice gâte le caractère d'un enfant.

Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté. N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié!

Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont indispensables à une bonne éducation:

Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les grands froids, légèrement dégourdie.--Déjeuner léger, pain rassis, lait chaud ou bouillon.

--L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par coeur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, déjeuner à la fourchette et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak grillé, oeuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.--De une à deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3 heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano, travail à l'aiguille; lectures, dictées.--Neuf heures sonnant, coucher dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher, il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une pastille à la menthe.

Les heures de la promenade et des différentes études seront changées selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et 11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de petites compagnes.

Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne pourra pas sortir.

Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant, qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche. Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur, du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors!

Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour, doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à déchiffrer.

Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas admissible.

La gymnastique et la danse se placent dans les heures de récréation.

Les enfants que l'on mène au cours n'ont pas besoin de sortie spéciale, mais il leur faut néanmoins une récréation avec des camarades.

Les langues étrangères peuvent en partie s'apprendre en même temps que le travail à l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de choses à apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les Anglaises et les Allemandes sont très adroites en matière de petits ouvrages; une gouvernante chargée d'apprendre ces langues pourra donc, en même temps, démontrer les travaux et aussi promener les enfants. A Paris, on a, pour les fillettes élevées dans leurs familles, presque universellement adopté les cours. Une gouvernante étrangère, connaissant assez le français pour servir de répétiteur, est parfaite, si la mère ne veut pas se consacrer entièrement à l'éducation de ses filles.

Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque exclusivement et renoncer au monde, à ses plaisirs, ou ne pas s'en mêler.

Comme il est impossible d'apprendre tout à la fois et que les heures du jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les études qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut commencer en même temps la lecture, l'écriture et la musique: la mémoire s'exercera sur de petites fables. Aussitôt qu'elle saura écrire, on commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la géographie, un peu de calcul, un peu de travail à l'aiguille et une langue étrangère. Une fois entré en pleine période de l'instruction, c'est-à-dire de huit à quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue française, l'histoire; la préparation à la première communion prend beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leçons qu'on reçoit au catéchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de style.

Les arts d'agrément doivent être de préférence laissés de côté pendant cette période. Les quelques heures consacrées au dessin, par exemple, risqueraient fort d'être perdues. On peut à tout âge apprendre à dessiner ou à parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connaître la grammaire à quinze ans, et le mécanisme du piano s'obtiendrait difficilement à cet âge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille, qu'elle a franchi les principales difficultés de l'instruction, que son intelligence développée, son jugement formé, lui permettent de saisir plus promptement, de travailler plus sérieusement, alors de pianiste elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilité nécessaire au mécanisme, son goût va se former. Elle apprend la peinture, elle se perfectionne dans les langues étrangères et dans les branches de l'instruction si intéressantes qu'elle a effleurées surtout pendant les vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littératures étrangères, etc.