Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 4
Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se développer pendant les premières années de sa vie; encore le développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition, et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de paysans.--Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!
Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.
Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel, proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités, tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul peut résister et subsister.
Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs devoirs.
Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention; certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence, comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine, et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.
II
Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est, je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les grands peuvent aussi en faire leur profit.
Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»
Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture, du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une ordonnance.
Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à l'oeil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante; il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par nous-mêmes.
Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée, après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos membres ont été las!
La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas! que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.
Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait, au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.
Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions humaines.
Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.
Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de plaisir.
Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude suivie, on arrive à une instruction irrégulière.
J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se fatiguer.
Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas à lui à juger de ses forces. Les parents sont là pour le diriger, le guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non pas selon leur bon plaisir à eux, mais selon ce qui est bon pour l'enfant. La régularité est un des meilleurs principes hygiéniques de la santé, ainsi que le calme et l'absence des émotions malsaines; mais si l'enfant nerveux est guéri par le travail régulier, une nourriture saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera développé et fortifié de même par un travail continu, un régime hygiénique, une volonté au-dessus de la sienne; il devra être secoué.
Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'âge, l'indifférence qu'il rencontre, le manque de direction, voilà ce qui étiole l'enfant et le rend incapable de travail.
Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent toujours être développés chez les enfants; il faut les habituer à compter sur eux-mêmes, à savoir se retourner, juger d'une position, ne pas être timorés, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au physique comme au moral, ils doivent être dégourdis, quand même, c'est-à-dire en dépit de leur position de fortune, et d'autant plus que leur caractère naturel peut être porté, davantage à l'apathie.
Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'être servis, et vraiment je me demande comment des mères intelligentes elles-mêmes peuvent supporter chez leurs filles certaines manières...
--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mère d'Odette.
--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame avec sa fille, jolie personne de dix-sept à dix-huit ans; la porte de la rue était fermée; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit un peu de côté; la mère ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille passa, la mère la suivit et ferma la porte, pendant que la première faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air parfaitement stupide. Comment une mère peut-elle tolérer cela?
--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'être une poupée?
--J'en connais d'autres dont les mères portent toujours les paquets quand elles vont faire des emplettes!
--Ah! oui, voilà encore où l'on aperçoit l'adresse; Mme X*** a, vous le savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont blanches, frêles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de paquets, dont même de forts lourds, sans avoir l'air gênée; on se demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes embarrassées aussitôt qu'elles ont deux choses à porter; on est sûr qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air gauche et maladroit.
--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et elle suit déjà sa mère dans les rues de Paris sans donner la main, portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit parapluie, que sais-je encore?
--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper à les gâter. Elle pousse peut-être les choses à l'excès, et il ne faut pas tourner à la négligence ou à la cruauté: cependant, dans les pays étrangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants à se tirer d'affaire eux mêmes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, une fillette de douze ans est une petite mère pour ses jeunes frères, et elle pense sérieusement en allant à ses cours à se chercher un mari, mais cela d'une façon très sensée.
--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et dévouées que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit généralement. Je connais une femme du monde élégant--Mais je vous raconterai cela une autre fois.
III
Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses! surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous.
Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la conversation sur le même chapitre.
--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!... Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition?
--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du talent, de la réputation, à celle des richesses.
--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!
--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si bien les délicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!
--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer, quoiqu'elle soit riche.
--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur, et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.
--Tout le monde ne peut pas avoir du génie!
--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa santé soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même, ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants, pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci, n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence, au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se suicider, la laissant dans la misère et la douleur?
--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!
--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une nature plus délicate.
Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment, et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse, santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!
--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!
--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger! Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas dans cette maison.
--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans le monde montrer ses diamants.
--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants? Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société, et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses filles!
--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du plaisir!
--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe; elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande machine humaine.
Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses, d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien utile.
A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une voix d'enfant éclata dans l'antichambre.
--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un mouvement d'ennui.
--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez donc pas?
--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci; vous allez voir!
Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère, plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:
--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un fouet!
--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.
--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!
--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.
--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette; sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha général! tout le monde se récrie et environne le désastre!
Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère; j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait aucun mal.
--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.
Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau:
--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!
Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras:
--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné, il se tiendra tranquille!
Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut bien s'arrêter de crier, un peu penaud.
Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant:
--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné!
Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon indulgence.
--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.
Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait.
--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut toujours qu'il en arrive à son but.
L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:
--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.
Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant:
--Tu vois comme tu déranges!
L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien.
--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années; mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de les détruire à l'état de germe.
CHAPITRE VI
PUNITIONS ET RÉCOMPENSES.
Il faut avouer que dans la science d'élever les enfants, on rencontre des questions terriblement difficiles à résoudre, et sur lesquelles les conseils les plus divers se trouvent également bons et mauvais. J'avoue que, pour mon compte, je trouve que la meilleure éducation (non pas instruction) est celle que la mère donne avec son coeur, sans principes arrêtés, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances innombrables qui se présentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un résultat satisfaisant, il est indispensable que le coeur de la mère soit droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si puissant, que les règles définies doivent être laissées aux personnes qui élèvent des enfants étrangers.