Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle

Chapter 3

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C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court, on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui, parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants. La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si, pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah! certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement, elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé.

Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes, les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la raison.

La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants; vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de Paris, devant et derrière leurs mères, leur petit parapluie à la main, s'il pleut.

--Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure à se suffire à eux-mêmes, dit-on.

Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des faits qui les concernent bien eux-mêmes et ne servent pas seulement à nos aises.

Élever les enfants est certainement une tâche difficile sous bien des rapports; et pour former un caractère, que de peine doit-on prendre! Je me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs compagnes. Quelle différence dans les caractères, et comme on peut tirer de petits faits de grandes déductions!

Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais, ô terreur! elles glissent sur l'asphalte et s'étalent, s'entraînant l'une l'autre, car Juliette s'est cramponnée à Gabrielle; celle-ci est tombée sur les genoux et a dû se faire du mal, cependant elle se relève précipitamment, regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue.

La mère, qui était devant, se retourne et la voit déjà debout:

--Tu es tombée! s'écrie-t-elle alarmée.

--Oh! à peine ai-je touché la terre, s'écrie l'enfant en riant, quoique des larmes de douleur brillent dans ses yeux.

--Tu t'es fais mal, dis-moi où.

--Mais non, mère, je t'assure! Ne dis donc rien!... tout le monde nous regarde. Allons-nous-en vite!

Et elle s'échappe en courant dans une allée latérale; arrivée derrière un gros arbre, auprès d'une fontaine, elle soulève le bord de son pantalon et découvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de l'eau fraîche, en se cachant.

Il est évident que le caractère de Gabrielle est énergique, fier et bon; il n'est ni égoïste, ni mou.

Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laissée aller assise, et comme elle n'a que six ans, de même que sa compagne elle n'est pas tombée de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle pousse des cris perçants et reste à terre.

Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mère la prend par un bras et la relève rondement.

--Allons, maladroite, sotte! relève-toi!

--Mais elle s'est peut-être blessée grièvement, ma chère, fait observer la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: où t'es tu fait mal, mon enfant?

Et comme la petite continue à hurler sans répondre:

--Voyons, où? répète la dame alarmée; à la hanche?

--Je ne sais pas! hi! hi!

--Vous ne la connaissez pas, ma chère, elle pleure pour un rien, ne faites donc pas attention... Allons, viens; tu vois, on fait cercle autour de nous! dit la mère.

Et elle cherche à l'entraîner.

--Hi! hi!

--Tu ne peux donc pas marcher?

--Je ne sais pas! hi! hi!

--Essaie.

Juliette avance un pied, puis l'autre, et paraît tout étonnée de pouvoir marcher; mais elle se suspend au bras de sa mère et ne veut plus courir avec sa compagne, qui lui demande avec intérêt où elle a mal.

On rencontre à la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait.

--Papa! papa! hi! hi!

--Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie?

--Je suis tombée!

--Tu es tombée!... oh!... tu t'es fait mal?

--Oh! oui! hi! hi!

--Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le père à sa femme d'un ton de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera malheur!

Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier.

Il l'assied sur le canapé.

--Où t'es-tu fait mal, dis-le à papa, ma chérie? Nous allons y mettre des compresses; où, où?

--Ça ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de compresses; mais... j'ai un peu mal là, et elle montre son estomac.

--Prépare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec beaucoup de sucre, Thérèse, ça la remettra.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur la poitrine de son père et se fit câliner.

--Gabrielle aussi est tombée, fit observer Mme Thérèse, en mettant du sucre dans un verre.

--Oh! madame! s'écria Gabrielle d'un air fâché; il n'y avait pas besoin de le dire! Je ne suis presque pas tombée, vous n'avez même pas eu le temps de me voir à terre!

--Vous êtes-vous fait du mal?

--Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relève; ça ne vaut pas la peine qu'on y fasse attention.

--Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle! remarqua le père de Juliette.

Cependant Gabrielle était mignonne et pâle auprès de sa fille, si forte et si rouge.

--Qu'est-ce que je vois donc là, cependant? fit la mère de Gabrielle, en soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille, laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violacée apparaissait au-dessous du genou.

--Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien vite.

--Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup de mal! dit le père; _vous auriez pu_ vous casser la jambe! _vous auriez pu_ vous luxer le genou... Prenez garde! je vous engage à veiller à cela, il _pourrait bien_ se former un phlegmon... c'est excessivement grave... Quand j'étais au collège, j'ai eu un de mes camarades qui a fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation... il en est mort!

La mère de Gabrielle était devenue triste et pâle en entendant ces fâcheux pronostics.

--Gabrielle, je veux que tu te soignes!

--Mère! j'y ai déjà mis de l'eau fraîche...je veux bien en mettre encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la peine de tant s'occuper de moi!

--Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand tu tombes!

--Je suis en colère contre moi! c'est si bête! si maladroit!... Montre donc tes bleus, Juliette?

--Non! répondit la petite gâtée en se pressant contre son père; c'est bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir!

--Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle?

--Oh! merci, madame... je vais boire de l'eau pure et tremper mon mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse... C'est-y bête de se jeter par terre comme ça! Imbéciles de jambes, va!--et elle tapait sur ses mollets--je vous apprendrai à ne pas mieux vous tenir!... encore, c'était un chemin tout uni!

--Comme ce doit être froid! dit Juliette en regardant la compresse que sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de fleurs d'oranger.

De tels caractères sont difficiles à métamorphoser par l'éducation; on peut cependant y arriver. Livrées à elles-mêmes, Juliette et Gabrielle deviendront, il est facile de le deviner, la première une petite-maîtresse égoïste et toujours geignante, l'autre une fille dévouée, énergique, ne s'occupant jamais d elle.

CHAPITRE IV

LES BONNES.

Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance, peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.

Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs, elle est étouffée ou oubliée bientôt.

Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance dans le coeur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.

Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés? Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous, tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le pouvaient:

--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux! que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de ton bébé... et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en la bonne.

Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir, comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans d'autres par suite des circonstances, des coeurs d'or et dévoués. Mais, en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience, dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature l'aurait doué d'une constitution _ad hoc_ et dont l'éducation doit répondre à l'avenir.

C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle, sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles agissent envers leurs propres enfants!

Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants. J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour les satisfaire...!

Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!

Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les éclairer sur les dangers à éviter.

Mais j'entends ici maintes voix s'élever:

--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande confiance en elle!

--La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.

--Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!...

Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités; leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer. Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se décharger des corvées ennuyeuses.

La jeune femme donne un coup d'oeil de temps à autre à la _nursery_; elle aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme, plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus elle est à craindre pour l'enfant.

Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand Dieu! pour un monde... indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces pieds si mignons et si vifs!

Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas voulu confier sa poupée de bois!

Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de maltraiter les enfants!

Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance, dépravation de moeurs et de sentiment, etc.!

Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.

Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice tout à fait d'élite qui puisse _à peu près_, mais _jamais tout à fait_, la remplacer entièrement.

Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!

CHAPITRE V

LE DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT.

I

Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui surviennent!

Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que d'avoir une famille à élever.

La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne.

Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à ce sujet? » N'est-ce pas humiliant?

Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus fâcheuse.

La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections.

Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques imperfections insignifiantes... puis, un beau jour, patatras! on découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!

La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte; mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation.

Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est _une chose_; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept ans... Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée.

Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta bonne... Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais... Ce sont des mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui naissait dans l'esprit de cet enfant...

Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme... mais j'en ai connu et en connais des centaines dans le même cas... elle avait une adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus adroites, un phénix de femme de chambre... qui embrassait constamment l'enfant, à en user la peau de ses petites joues... (Encore une triste habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière, etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa mère eût le temps de s'occuper d'elle!

--Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille... quand elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation... Je ne peux pas le croire..., je la surveille beaucoup...; j'arrive à toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par derrière les buissons... Je la surprends... Un jour, il est vrai, j'ai trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée vertement et cela n'est plus arrivé!

--Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé?

--Je ne l'ai plus surprise en faute.

--Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de pleurer!

--La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien. Elle a besoin d'être corrigée.

--Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!

--C'est vrai... Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés qu'elle lui fait. C'est un diable...

La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé, l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire... Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte s'efface difficilement à fond.

En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était accumulée dans son coeur avec la fourberie, et il lui tardait d'être elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance.

Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi.

Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires on réservât quelques heures à cette étude.

Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait guère comment s'y prendre.

L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les rendre. Le coeur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes différents.

Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de coeur. Ensuite, le coeur ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.

Il n'y a pas à nier que le coeur puisse jusqu'à un certain degré suppléer à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout coeur à l'éducation de son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au physique.