Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle

Chapter 16

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Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu: ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde!

Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie, dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre, elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus complète, afin de ne pas se dévoiler.

Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'oeil ouvert; sa tête tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce, mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme est un excellent coeur.

Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie, tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation américaine et ne se tourmente pas de rester fille.

Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait; affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure est aussi excentrique que de ne porter que du velours.

Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue... Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux, quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur avis et leur désir.

Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des déceptions blessantes.

Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué l'exagération et la pose.

La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.

Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument de tenue.

_La tenue_, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des _Braves Gens_, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).

Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la _tenue_, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue!

Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher, mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse.

Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif.

Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.

Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on; une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille; pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie, c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes.

La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est plus vrai... et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux, répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de la préférer.

Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le charme de chaque âge.

III

Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés.

La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue, s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions, pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes, seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne contribuent qu'à pervertir les enfants.

Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce moment.

A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avancée dans ses études, une jeune fille peut être conduite à quelques bals, à quelques dîners, et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en éviter l'abus. Cet abus donne un des deux résultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue l'âme et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer.

Les visites, les fêtes, ne doivent être qu'un accessoire, qu'une distraction nullement indispensable; une femme doit être habituée à se suffire elle-même et à aimer son intérieur. Ce n'est pas un défaut dans une jeune fille, si elle n'est pas toujours désireuse de sortir n'importe par quel temps ni à quel moment; cependant elle doit toujours être prête, si c'est une nécessité ou si ses parents le lui demandent.

Les quelques années s'écoulant entre l'adolescence et le mariage doivent préparer la jeune fille à devenir épouse et mère de famille, c'est-à-dire à faire très rarement sa volonté; à sortir ou à rester à la maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les désirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront. C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez.

CHAPITRE XXI

LE RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UNE JEUNE FILLE.

Ceci m'a été demandé par quelques correspondantes, dont les filles ont fini leur instruction, c'est-à-dire ne rentrent pas en pension, car, ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article précédent, c'est à tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son éducation, quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses à apprendre.

J'ai donné le règlement de la journée d'une petite fille. Pour la jeune fille de quatorze à dix-huit ans, c'est-à-dire alors qu'elle n'est pas encore d'âge à aller partout dans le monde avec sa mère, il y a quelques différences à introduire.

La jeune fille continuera à se lever à la même heure qu'à la pension ou au couvent, c'est-à-dire très matin, mettons sept heures, au plus tard, en hiver. Sous aucun prétexte, on ne doit lui permettre de lire au lit, pas plus le matin que le soir; je m'élève absolument contre cette fâcheuse habitude qui entraîne, entre autres inconvénients très graves, de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en même temps que le corps. De même, celle de déjeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien voir les parents prêcher d'exemple.

La jeune fille se lèvera, et fera sa chambre elle-même, sans feu, bien entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir. Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reçoit ses amies, on peut permettre un petit feu de bois dans l'après-midi.

J'insiste pour un déjeuner très matinal, presque en se levant, et _chaud_; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de chaud, lait, café, chocolat, soupe, etc.

Une jeune fille ne doit pas flâner la matinée en robe de chambre et décoiffée. Elle ne doit même pas avoir de robe de chambre, mais des sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle doit être prête, corsetée, coiffée, la chambre faite, tout mis en ordre. Elle se met alors au travail jusqu'au déjeuner, travail sérieux, perfectionnant ses études en littérature, botanique, physique, langues, etc. L'étude des arts d'agrément est réservée pour l'après-midi et la soirée, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le matin qu'elle s'occupe de ménage et de toilette.

L'étude du piano est réservée pour avant et après les repas, et sert à utiliser les moments perdus que l'on a souvent à cette heure. Par exemple, on fait des gammes, au moment du crépuscule, en attendant que les lampes soient allumées; au contraire, on dessine à l'heure du plus beau jour.

Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir tous les jours à heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinières. Elle doit toujours être prête à tout, et surtout toujours _visible_, toujours propre, _nette_, mais simple et sans prétention.

Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des réparations de sa toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanité, sans l'afficher et jamais au salon, à moins que ce ne soit tout à fait entre intimes. Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille pour s'occuper, ne jamais rester oisive.

La lecture est réservée pour le soir; je n'ose interdire la broderie le soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un membre fait la lecture à haute voix, mais c'est fatigant pour la vue.

Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant, mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances doivent être aussi très éliminés. Les mères ne sauraient prendre trop de précautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre, institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mère pût accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est pas toujours possible!

La jeune fille à quelquefois besoin d'être laissée seule avec ses amies. Comme celles-ci sont choisies ça peut être toléré, mais chez la mère même; éviter de la laisser seule chez ses amies.

La jeune fille devant aussi être initiée aux soins du ménage, au gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus à craindre pour elle, c'est le temps de rêver!

Il est dommage si la mère va beaucoup dans le monde et au théâtre et est obligée de laisser sa fille seule le soir! Une mère doit un peu se sacrifier pendant ces quelques années où une tâche si précieuse lui est dévolue. Une mère doit se sacrifier à son enfant, principalement à deux époques de sa vie, sinon toujours; pendant la première enfance jusqu'à l'âge de cinq ans, où les soins mercenaires sont si périlleux, puis pendant l'entrée dans l'adolescence, où le péril est d'un autre genre, mais non moins grand.

CHAPITRE XXII

SUR LA MANIÈRE DE VIVRE D'UNE JEUNE FILLE.

En indiquant succinctement le règlement de la journée d'une jeune fille, je n'ai pas fait de distinction de fortune. Autant que possible, les jeunes gens des deux sexes doivent être tenus éloignés des douceurs du luxe. Peu de parents, cependant, savent être assez fermes contre leur propre tendance; que de mères se complaisent, au contraire, à orner leurs idoles!

Une fillette, à partir de douze ou quatorze ans, peut avoir sa chambre, ne serait-ce qu'un petit cabinet, auprès de celle de sa mère; si elle a une soeur, elle partagera la chambre avec elle. La porte, donnant dans la chambre de la mère, restera ouverte le plus souvent possible. La fenêtre sera aussi ouverte fréquemment.

Les meubles d'une chambre de jeune fille se composent d'un lit, d'un chiffonnier ou d'une commode, d'une table à toilette, à moins que la commode puisse en servir; d'un petit bureau, auquel le chiffonnier peut suppléer s'il forme «secrétaire», d'une table à ouvrage, d'une table de nuit; on peut ajouter un guéridon ou table de milieu et une armoire à glace, mais ces derniers meubles ne sont pas indispensables.

La mère tâchera de pouvoir lui donner un placard pour suspendre ses robes. On s'efforce d'installer ainsi confortablement une fillette, afin de lui apprendre à avoir de l'ordre, à ranger elle-même ses affaires, à aimer son chez elle.

Ces douces émotions si pures qu'éprouve une jeune fille à avoir une gentille chambre, aussi petite que soit celle-ci, ne se retrouvent guère dans la vie, et alors qu'elle aura un appartement en entier, tant doré qu'il puisse être, elle éprouvera une jouissance bien moins vive et moins bonne que dans la possession de sa simple chambrette. Quelle est celle de nous qui ne me comprendra, en se reportant en arrière par la pensée dans sa chambre de jeune fille? C'est la seule qui ait été vraiment à elle!

En sièges: un prie-Dieu, une ou deux chauffeuses, deux chaises volantes; je prohibe absolument la chaise longue; tout au plus, dans une chambre grande et luxueuse, un petit tête-à-tête et deux petits fauteuils.

J'oubliais une petite bibliothèque ou étagère, pour les livres d'études et de prières.

Sur la cheminée, à la place d'une pendule, une statue de piété ou une corbeille de fleurs, des flambeaux, un bougeoir, des vases, un porte-montre, car c'est encore là une des grandes jouissances de la fillette que de posséder une montre; elle n'a donc pas besoin de pendule, quoique ce soit tout à fait facultatif.

Les meubles seront en tapisserie faite de sa main; elle pourra ainsi, à peu de frais, embellir sa chambre par des coussins en application, des petits tapis, des voiles de fauteuil en filet, etc.

Aussi riche qu'elle soit, une jeune fille doit être apprise à ranger ses affaires elle-même, à se coiffer, à s'habiller et se déshabiller seule. Elle raccommodera ses gants, brossera ses manteaux, rafraîchira un chapeau, et fera encore bien d'autres travaux de ce genre, selon le temps que peuvent lui laisser ses études et autres occupations. Une excellente habitude est de ranger sa toilette le soir avant de se coucher, même aussi tard que l'on puisse revenir du bal et aussi fatiguée que l'on soit.

Des habitudes de la jeunesse et surtout de la plus tendre jeunesse, dépendent les forces de l'avenir; mais ces habitudes, il ne faut pas qu'elles soient imposées, il faut qu'elles soient prises simplement, par le contact de l'exemple, par le raisonnement, la persuasion.

Bien des jeunes filles ne font que subir, et de mauvaise grâce, le règlement un peu sévère imposé par leurs mères, ne voient pas le moment de se marier pour rester au lit jusqu'à dix heures, y déjeuner, y lire, etc. comme leurs mères. Elles ne comprennent pas que leurs mères ont souvent la santé ébranlée, et ce n'est pas toujours par plaisir qu'elles agissent ainsi.

Voici un petit tableau journalier des heures que les enfants, suivant leur âge, doivent consacrer au sommeil, à l'exercice, à l'étude et au repos.

Il est dressé par le docteur Friedlander, et s'applique aux enfants des deux sexes, de sept à quinze ans, qui se trouvent dans des conditions normales.

Age sommeil exercice étude repos

7 ans 9 h. 9 h. 2 h. 4 h. 8-- 9-- 9-- 2-- 2-- 9-- 9-- 8-- 3-- 4-- 10-- 8-- 7-- 3-- 4-- 11-- 8-- 7-- 5-- 4-- 12-- 8-- 6-- 6-- 4-- 13-- 8-- 5-- 7-- 4-- 14-- 7-- 5-- 8-- 4-- 15-- 7-- 4-- 9-- 4--

J'avoue que je ne partage pas en tous points l'avis de ce docteur. Je crois qu'il faut à l'enfance plus de sommeil.

A un adulte, même, selon moi, pour ne pas s'user trop vite, huit heures de sommeil sont indispensables; en revanche, je sais par expérience qu'un enfant de sept ans peut travailler plus de deux heures, et que neuf heures d'exercice peuvent l'épuiser. Le tableau suivant me paraît plus normal pour les jeunes Français et surtout les jeunes Françaises.

Age sommeil exercice étude repos

7 ans 10 h. 6 h. 4 h. 4 h. 8-- 10-- 6-- 4-- 4-- 9-- 10-- 6-- 4-- 4-- 10-- 9-- 6-- 5-- 5-- 11-- 9-- 5-- 6-- 4-- 12-- 9-- 5-- 6-- 4-- 13-- 9-- 4-- 7-- 4-- 14-- 9-- 4-- 7-- 4-- 15-- 8-- 4-- 8-- 4--

Ainsi, jusqu'à dix ans, l'enfant se levant à six heures du matin sera couché à huit heures du soir; à dix ans, on commencera à le laisser veiller jusqu'à neuf heures, et à quinze ans seulement il lui sera permis d'attendre dix heures.

Les heures de repos sont consacrées aux repas et à la toilette, bains, etc. Les heures d'exercice comprennent la promenade, les leçons de gymnastique, de danse, de natation, etc.

CHAPITRE XXIII

PARALLELE ENTRE JEUNES FILLES.

J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnées bien dissemblables, et je pourrais dire que si la première pouvait s'appeler «comme il faut être», la seconde serait désignée «comme il ne faut pas être».

Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur éducation a été bien différente, ou plutôt le principe, l'idée qui y a présidé, car toutes les deux ont été élevées en pension; toutes les deux ont d'excellents parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles respectables, quoique n'appartenant pas à la même position sociale.