Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 15
Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat pour reculer! Le retard ne fait pas peur à Jeanne, qui sait au contraire qu'on fait plus d'effet en arrivant tard.
Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de Gustave, Bernard donne le bras à sa soeur, je m'efface pour laisser voir ma fille, si jolie; elle est immédiatement enlevée par un danseur. Le maître de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son bras pour me trouver un siège; de cette façon Gustave peut s'envoler, et je le vois bientôt tournoyer avec une des plus élégantes jeunes femmes de la ville.
Je me retourne... où est Bernard? J'aperçois sa figure rechignée dans le chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe.
--Pourquoi ne danses-tu pas?
--Gustave a précisément pris la seule danseuse que j'aurais voulue.
--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois là-bas cette jeune fille en rose!
--C'est ça! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet!
Or, quand Bernard commence à boire du punch au buffet... il ne quitte guère ce coin-là. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui plût pour le former un peu, ce pauvre enfant! Précisément je vois Mme Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle? à l'âge qu'elle a, plein de prestige pour tous les jeunes gens, on aime à faire des éducations! Elle n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif pour qu'il ne veuille pas!
--Eh bien, monsieur le ténébreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un regard vainqueur.
Je m'empresse de faire un signe d'assentiment très prononcé.
--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se défendant, ma soeur me dit toujours que je suis un valseur détestable.
--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc!
Elle brûlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lâcherait pas si vite, saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser un quadrille, et je la pensais même capable de se faire inviter pour le cotillon. Je n'avais donc pas à m'occuper de mon Bernard de toute la soirée. Quelques bonnes amies s'approchèrent pour voir ce que je dirais des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai dans des réponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre opinion de mon esprit; je préférais observer... d'abord ma fille, ma jolie Jeanne, si fêtée, si adulée, qui se posait à mes côtés entre les danses comme une libellule, repartant aussitôt, et dont les succès cependant me laissaient triste et le coeur serré... puis mon beau Gustave, empressé, galant avec toutes les femmes, ne méprisant pas les paquets, comme avait dit son frère, les faisant danser au contraire, ce qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une préférence, oh, oui! sans cela, il eût été banal et j'en aurais été affligée! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de mes besoins de temps en temps.
Je me plaisais aussi à examiner les physionomies si singulières qu'ont le plus grand nombre des femmes en toilette de bal.
Il faut être jeune, et surtout jolie, bien faite, distinguée, et habillée avec beaucoup de goût; faute de réunir ces conditions, une femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de caricatures voit-on! Le rang des mères est tout à fait curieux à lorgner! Que d'épaules anguleuses ou de rotondités trop prononcées! Que de coiffures ressemblant à tout ce que l'on peut imaginer! La mère avec des panaches, des couronnes, accompagnées de robes de couleurs inouïes!
Il est si facile de s'abstenir de toutes prétentions, d'avoir une mise simple et peu voyante; de passer, inaperçue quand on a un certain âge! Mais c'est précisément ce que l'on ne veut pas, en général, et on recherche le contraire. On l'obtient, mais à quel prix?
* * * * *
Les _notes personnelles d'une mère de famille_ s'arrêtent ici, car notre livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limitée par de certaines circonstances; il doit convenir à tout le monde, et ne perdre son ton de généralité que partiellement pour des sortes de citations.
CHAPITRE XIX
L'INITIATIVE.
L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme celle-ci, elle demande à être développée chez les enfants. Malheureusement on tombe souvent dans les excès; tantôt, sous prétexte de donner à l'enfant de la décision de caractère, on voit des parents encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une indépendance allant jusqu'à la licence, tantôt on voit au contraire l'initiative complètement supprimée, et l'enfant presque réduit à l'idiotisme.
On croit donner du caractère à un enfant en lui accordant une entière liberté dans tout; on oublie combien il a besoin d'être guidé. On n'arrive nullement au résultat désiré; un enfant ainsi habitué est indiscipliné, volontaire, et malgré cela peut avoir parfaitement un caractère faible et indécis. Le caractère doit être formé, dressé, et non pas laissé à lui-même. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent en rien à l'initiative ni à la fermeté.
Il y a des parents très brusques, très autoritaires, qui paralysent les caractères. Ils arrêtent l'élan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est très malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas naturelle, une fois la pression éloignée, on voit bientôt l'intelligence instinctive se réveiller.
Il est donc très essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la hardiesse et l'indépendance; je connais une mère qui tient sa fille dans une complète ignorance des choses de la vie, sous le prétexte de ne pas lui donner le goût de l'indépendance; elle lui a fait une règle de conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se départir. Or, quelle est la règle qui puisse être suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans le monde. Par exemple: «Sous aucun prétexte tu ne feras ceci ou cela!» Mais il peut se présenter une circonstance impérieuse qui oblige à enfreindre cette règle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit très étroit et elle prend à la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune timidité vraie, mais elle est timorée à l'excès.
Tout en enseignant à une jeune fille à ne pas faire certaines choses, par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans que son manteau soit boutonné, parler à un monsieur dans la rue et mille autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille circonstances dans la vie où il est, au contraire, nécessaire de faire ces choses. D'abord, cela dépend de la position que l'on occupe; ainsi, vous êtes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous faites servir, cependant au besoin vous vous servez très bien vous-même; mais venez-vous à perdre votre fortune, aussitôt sachez abandonner vos grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de côté vos délicatesses et vos susceptibilités intempestives. Dans certains moments, dans certaines occasions, telles choses sont à propos qui ne le sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit la qualité la plus utile à posséder, la mère de toutes, pourrait-on dire.
L'initiative ne doit pas être inspirée par l'orgueil, mais par une certaine confiance en soi-même, qui n'enlève cependant la modestie en quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a, mais la foi en sa persévérance et dans les études que l'on a faites.
Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes! elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité, d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non. Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.
Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté de croire que la jeune fille est une enfant ignare.
J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre, terriblement embarrassée.
Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir. Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.
C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades, jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans sa chambre, pour ne pas se fatiguer.
On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les occasions.
Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était stéréotypé sur ses lèvres.
Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué, et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable. Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure, tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute importance.
--Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu mettras tes gants dans la voiture.
Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux, car elle me dit d'un ton d'excuse:
--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle croirait commettre une faute énorme d'être vue dans la rue sans ses gants!
Enfin nous étions sur le trottoir, sa mère la poussa dans la voiture.
--N'as-tu rien oublié, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir?
--J'ai oublié mon mouchoir, répondit Laure.
--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que mademoiselle a oublié, dit la mère à la femme de chambre qui était descendue nous aider.
En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient:
--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils reflètent!...
Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente méthode, apprête l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en étais munie; auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai si elle n'avait pas sa bourse. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais plus de cinquante centimes dans sa poche.
Sa mère prit la parole:
--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin.
--Oui, mais vous pensez à la marier, elle est en âge; elle sortira seule; il faudra bien qu'elle s'habitue à avoir de l'argent!
--Bah! son mari en aura pour elle!
--Mais son mari ne sera pas toujours cousu à sa jupe!
Pendant ce temps, je comptai ma monnaie.
--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous allons utiliser vos sous.
--Combien faut-il? dit-elle.
--Cinq sous.
--On ne donne que cinq sous de pourboire?
--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mère.
--Moi, je ne sais pas!
--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours après vos noces, vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire à votre cocher?
--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous!
Quelle éducation!
Nous arrivions à la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute à perdre. Malheureusement Mme C. et moi étions peu ingambes, lourdes, épaisses; il eût fallu courir pour arriver à temps au guichet; Laure y serait arrivée en une seconde; précisément une jeune fille comme elle nous dépassa, alerte et vive, envoyée par sa mère; elle prit ses billets, tandis que nous n'arrivâmes que pour voir le guichet se fermer à notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel désappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois heures pour arriver à quatre, c'était à y renoncer! Heureusement qu'un vieux monsieur qui se trouvait là vit notre ennui; il venait précisément de prendre des billets pour des amis qui n'étaient pas arrivés, et comme on sonnait pour la dernière fois et qu'on allait fermer les portes, il nous les céda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en prendre d'autres.
Une fois dans le wagon, un peu reposées de nos émotions, je dis à Mme C.:
--Et vous auriez vu inconvénient à faire courir Laure devant nous prendre les billets tout à l'heure?
--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris à la pension à ne jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas à ce qu'elle s'émancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes filles, à avoir de l'indépendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est incapable de rien faire par elle-même!
Franchement, je ne savais trop que répondre à de telles raisons. En ce moment, je vis que la figure de Laure s'était assombrie. Elle venait de faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid comme des gants non boutonnés qui retombent sur le poignet; mais nécessité fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute mignonne ménagère, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en excursion.
--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez là de quoi réparer l'accident.
--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux étonnés.
--Pourquoi pas? C'est peut-être un peu plus difficile.
--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de chambre.
J'avais presque envie de dire: «Il faudra aussi choisir un mari qui sache coudre les boutons!»
--Vous trouvez Laure peu dégourdie, me dit la mère qui lisait mes pensées sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timorée et un peu lente de perception, il n'a rien été fait pour la secouer, parce que nous avons longtemps pensé qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la développera.
--C'est ainsi qu'on a fait pour vous?
--Oh! non. J'étais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mère qui ne m'aurait pas supportée telle que, et il faut bien avouer que j'ai été rudoyée et ai reçu bien des sermons peu agréables.
--Vous vous en êtes mal trouvée? Vous regrettez d'être intelligente, active?
--Oh! non. Je bénis tous les jours le souvenir de ma mère pour cela; mais, sur le moment même, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les circonstances de la vie m'ont appris combien il est agréable de savoir un peu de tout!
Que pouvais-je répondre à cela? Mettre davantage les points sur les _i_ eût été absolument contraire à l'esprit de société.
CHAPITRE XX
LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE.
Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: «Autrefois, quand nous étions jeunes, il n'en était pas ainsi!» Nous, à notre tour, nous répétons bientôt: «Quand nous étions enfants, il n'en était pas ainsi!»
En effet, des femmes encore jeunes, mères actuellement, peuvent se rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient quatorze ans! On avançait de tous ses voeux le jour où la robe s'allongerait enfin un peu; on hâtait par maintes tentatives le moment où la coiffure pourrait prendre un aspect plus sérieux; on anticipait sur le temps, en laissant volontiers croire à quelques années de plus, quand il était question d'âge. Quel bonheur de passer pour avoir dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze!
Il n'en est plus de même aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlève chaque jour; elle prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'à regret, à dix-huit ans, la coiffure de cheveux épars (encore tente-t-on d'introduire l'usage de la porter même par de jeunes femmes), elle se garderait d'échanger sa frange sur le front en bandeaux ondulés; la robe courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi. Le chapeau fermé n'est plus à envier, mais plutôt à craindre; en un mot, qui résume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune fille d'il y a vingt ans aspirait à se marier pour porter un cachemire. Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'était à ce prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de perdre le moindre de ses avantages.
La fillette de douze ans commence à se rajeunir, afin de paraître plus avancée dans ses études; elle connaît déjà cette terrible valeur du temps, et dès lors plus de candeur, plus de naïveté; elle n'est plus pressée de jouer à la maman et préfère prolonger la durée de la flirtation en la commençant tôt.
Ceci provient évidemment de la faute des mères; précisément parce qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite dès l'abord, elles se rattrapent dans une seconde jeunesse à laquelle, pour la faire durer, il est nécessaire de ne point produire de grandes filles.
La grande préoccupation de ces quelques mères est de tenir leurs filles jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit dans le but unique de se rajeunir elles-mêmes, c'est bien dans l'intérêt de ces chères filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce qui échappe le plus à la volonté humaine.
Nous pouvons nous préserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire de la clarté en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages à l'aide du canon, commander aux vagues, au feu, grâce aux perfectionnements de la science, mais devant le temps qui s'écoule nous restons impuissants. En vain nous cherchons à nous tromper nous-mêmes par de fausses apparences, en vain nous nous figurons arrêter les années en les empêchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs griffes; un peu plus tôt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits, car il ne nous a pas fait grâce d'une minute.
Que vous introduisiez votre fille dans le monde à dix-sept ou à vingt ans, sa trentième année arrivera toujours à son heure. Elle aura eu dix ans ou treize ans de jeunesse selon votre volonté.
Chaque chose a son opportunité dans la vie. Il y a l'âge de l'étude, l'âge des plaisirs mondains, l'âge de l'ambition, l'âge du calme. Il est bon de ne pas empiéter; on n'arrive qu'à supprimer.
La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions.
Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse!
Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents; certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même, des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse, lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.
En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre. Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se retirer.
Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée.
Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus souvent.
Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop; l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois même on trouve les deux excès réunis dans la même personne.
II