Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle
Chapter 14
Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis que les usages parisiens s'introduisent partout, à D. comme ailleurs, les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne reçoit que des hommes.
M. le curé ne me rendra sa visite que demain, car, de même que les personnages officiels, il reçoit lui aussi.
Mon mari fait sa tournée en habit noir et en cravate blanche; une vraie corvée! s'inscrivant ou laissant un petit morceau de bristol glacé, sur lequel son nom est écrit, et qu'on a convenu d'appeler carte de visite, dans les rares maisons où il ne trouve personne.
Notre médecin et le colonel arrivent les premiers. Jeanne saute sans façon au cou du colonel pour le remercier. Un petit gland rouge sort de sa poche; c'est la _blague_ de Jeanne qu'il porte sur son coeur! Le docteur est un peu gêné, car il n'a pas pensé qu'il fût nécessaire de nous donner des étrennes.
Mais voilà les jeunes de l'armée et de la magistrature qui font irruption; les mieux renseignés offrent en entrant un élégant sac de bonbons.
--Madame, vous permettez... cette année qui commence... mon modeste sac sera bien heureux que vous daigniez... balbutie-t-on.
--Monsieur... c'est bien aimable d'avoir pensé à nous, dis-je en venant au secours de l'arrivant.
--Mademoiselle, veuillez me permettre de déposer à vos pieds mon modeste tribut... avec mes souhaits de bonne santé...
--Oh! monsieur! vous êtes bien aimable...
--Que tous vos voeux soient exaucés, mademoiselle, dans cette année qui commence...
--Et qu'il y ait beaucoup de bals, que nous dansions beaucoup de cotillons, n'est-ce pas, monsieur?
--Madame, je vous présente mes hommages... voulez-vous me permettre, à mes souhaits sincères, d'ajouter le sac traditionnel?
Et ça dure comme ça plusieurs heures. Les uns balbutient des phrases de l'incohérence desquelles on ne s'aperçoit pas, car la formule varie si peu, qu'on la devine dès le premier mot et qu'on ne laisse pas finir.
Cependant vers trois heures arrive le receveur; c'est un gros galantin de quarante ans aux allures conquérantes, qui cherche toujours à se distinguer et ne fait rien comme tout le monde. Il tient à passer pour un original; il a fait un mystérieux voyage la semaine dernière, et tout le monde est persuadé qu'il a acheté ses cadeaux à Paris! C'est du plus grand genre! Entre nous soit dit, il fait une cour assidue à Jeanne, qui l'a piqué un peu par un dédain à peine nuancé.
Il arrive les mains vides... c'est surprenant! il a dîné chez nous et pris le thé une vingtaine de fois!
Mais il jette des yeux étonnés sur tous les meubles et paraît en faire l'inspection; serait-il indiscret? Ses paroles sont entrecoupées, il répond d'un air distrait... qu'a-t-il? il ouvre la bouche et il la referme comme s'il voulait dire quelque chose.
Enfin, il paraît faire un effort comme quelqu'un qui va briser ses vaisseaux.
--Est-ce que ma petite boîte a eu le bonheur de vous plaire? dit-il à demi-voix à Jeanne.
--Votre boîte? s'écrie-t-elle en rougissant, se troublant et jetant des regards désespérés autour d'elle. Mais, je n'ai rien reçu de vous, on ne m'a rien remis de vous!
--Comment! vous n'avez rien reçu?... oh! quel désagrément! Voilà de ces choses qui n'arrivent qu'à moi!
Et le pauvre monsieur de se désoler.
--Comment!... Vous m'aviez fait envoyer quelque chose? Comme c'est gracieux de votre part! Ça se sera perdu! Quel malheur! Je vous en sais toujours bien gré!
Et ma gentille fille débitait toute cette menue monnaie de paroles aimables en vraie femme du monde, tandis que je devinais, moi, pour qui le fond de ses yeux est visible comme celui d'un lac limpide, à la malice qui les animait, qu'elle doutait bien un peu de la sincérité du visiteur.
Eh bien, non, elle avait tort! Mais aussi quelle mésaventure! Après nous avoir quittés tout penaud, il revint encore plus penaud vers la fin de l'après-midi; il avait découvert d'où venait l'erreur. En se présentant chez la femme de son payeur, sa dernière visite, il fut reçu par les plus vives démonstrations de joie et de gratitude.
La mère et la fille le remerciaient à qui mieux mieux!
--Vous nous gâtez! Une boîte à gants et une boîte à mouchoirs! Cette dernière étant la plus belle, je l'ai prise pour moi, disait la mère.
--Et quels délicieux bonbons! ajoutait la fille; dans la boîte de maman il y en a qui sont de vrais objets d'art!
En effet, sur la table s'étalaient deux coffrets: l'un simple; l'autre, celui qui était destiné à Jeanne, plus riche.
Que faire? Avouer que le marchand s'était trompé, qu'on avait eu l'intention de ne donner qu'un seul présent? Ce n'eût pas été d'un galant homme. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une mine assez piteuse. En revenant nous conter l'explication qui avait eu des témoins, il s'arrêta au télégraphe pour expédier l'ordre d'un nouvel envoi à notre adresse, car il ne voulait pas avoir le démenti d'offrir des nouveautés parisiennes.
Je le consolai de mon mieux en lui contant l'histoire du cheval de bois qui arriva, un jour de l'an, chez un grave savant du premier étage, au lieu d'aller chez la jeune mère de l'entresol. Le grave savant crut qu'on se moquait de lui, et ferma la porte pour toujours à l'envoyeur...
Enfin, la voilà terminée cette journée! Je suis littéralement harassée; j'ai la langue sèche et l'âme desséchée de répéter les mêmes phrases, le cerveau fatigué de chercher à varier les formules. Sans l'incident du receveur, c'eût été bien monotone!
Jeanne est un peu pâle et ses yeux sont cernés, maintenant que l'animation causée par les visites est tombée. Elle n'est pas aussi lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite, point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les coeurs! Elle ne tardera pas à se détourner, lasse et ennuyée, de ces masques souriants, aussi ennuyés qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge, répétant les mêmes mots comme des perroquets!
Heureusement que, de même que dans le ciel le plus nuageux il y a des éclaircies, quelques bons amis, quelques coeurs sincères viennent nous réchauffer de leur soleil!
Le jour de l'an, ce jour de corvée est passé, et c'est dans la vie calme quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de les apprécier!
III
_Le rêve et la réalité._
Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit. Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa soeur a épousé un homme qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince peut-être,--Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!--tout au moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.
Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas, croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous les armes, mise à ravir, l'oeil ouvert, l'esprit présent! Puisse son coeur n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!
Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses, que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété... hélas! je n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi, veux-je dire... le loup... non, une «femme charmante» (style masculin).
Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'était trop! Elle lui mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond:
--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune?
--Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me souviens trop, peut-être... je sais que ce que vous dites est faux, et je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience!
Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à son côté pour veiller!
Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie. Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses données avec persévérance chaque jour.
Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps l'abus!
Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.
Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même, ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils dès ses premiers pas dans le monde.
Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier, trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé, et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas besoin de se gêner.
J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou à se tenir en équilibre sur sa chaise?
Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur impose, et il s'impose!
On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et céder devant les manières distinguées de leur adversaire.
D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures.
Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject.
Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur.
Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme, je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux.
Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est habitué à entendre.
Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait éblouie, se trouverait déclassée et délaissée?
Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite reine en restant dans son monde!
De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère; mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester vieille fille!
Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les années qui fondent sur nous au galop.
IV
_Mes fils._
Bernard est tout l'opposé de Gustave, comme caractère, et un peu aussi comme physique.
Celui-ci influe-t-il sur celui-là? On serait porté à le croire. Très brun, pas grand, trapu, une figure étiolée quoique intelligente, mon pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime à se vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire.
Il est vraiment des moments où une mère ne reconnaît pas ses enfants, ses propres enfants qu'elle a élevés!
J'aime mes quatre enfants également. Je les ai chéris, choyés, éduqués avec la même tendresse et le même zèle... mais quels résultats différents! Lorsqu'ils étaient petits, je ne constatais pas une grande dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des événements, maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe et Gustave, les aînés, sont bien tels que je les désirais; Jeanne et Bernard me déroutent.
Hier, nous allions au bal du général.
Ce n'est pas qu'à mon âge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce n'est pas sans un soupir qu'à huit heures du soir j'ai quitté mon feu... et mon mari, pour aller m'habiller.
Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son goût pour le coin du feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mère a des devoirs!
Je sais le danger qu'il y aurait à tenir Jeanne sevrée des plaisirs mondains qu'elle a goûtés.
Mon mari ne se croit pas obligé de se dévouer!
Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de whist!
Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne cherchent pas eux-mêmes leurs distractions.
Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes. Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa soeur, et était tout heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous, puis réunis derrière par une broche catogan.
J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas beaucoup de temps.
De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une mantille de dentelle noire.
Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence avec elle.
Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme, ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend faire faire le noeud de sa cravate par sa soeur, remonte, le défait parce qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre de riz de sa soeur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau, mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien; il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme, et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui le concerne.
Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants.
--Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les femmes!
En disant ces mots, il se précipite vers sa soeur pour qu'elle lui boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner sa robe un peu plus... crac... crac!
--Ma robe!
--Mon gant!
--Maladroit!
--Au diable les femmes avec leurs queues! voilà mon gant crevé!
Le groupe se divise... Que vois-je? Hélas! les pauvres ruches gisant pantelantes sur le parquet, détachées de la jupe; la main de Bernard sortant par la déchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop vite!... Allons! il faut se mettre à faufiler ou à épingler; la bonne n'est pas encore couchée, elle aidera; mais voilà un nouveau retard qui ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on échange.
--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les traînes?
--Elles sont ridicules, tes traînes; voilà! qui m'a acheté ces gants-là?
--C'est moi, mon frère!
--Eh bien! ils ne sont pas bons.
--Ils vont avec le caractère de celui qui les porte, réplique Jeanne qui était irritée.
--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une scène.
--Mais voici le père qui rentre du café, car il est près de onze heures et demie.
--Comment! pas encore partis? Vous devriez être rentrés! Eh bien, par exemple, c'est insensé de sortir à cette heure!... moi, je vais au lit!
J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le coeur légèrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides.