Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle

Chapter 12

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Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs, sont descendus dans la plus obscure pauvreté.

Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ, le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à deux ans, de s'ébattre sous ses yeux.

Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté. Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants. Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.

Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un manteau de lord par sa mère... Le bonheur, la fortune, les honneurs, tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa destinée de jeune fille?

Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de besoin, trouver des ressources en eux-mêmes.

Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout.

Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.»

Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de l'instruction on arrive à tout.»

Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.»

Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la dernière solution:

--Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné, parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles rapportent à peu près de quoi mourir de faim.

Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un portrait à la miniature.

A la première question je répondrai:

--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner. Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de tout: celle-ci se rapproche du but.

Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente: c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il doit apprendre à «savoir se retourner».

D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si, parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance. L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du milieu ordinaire.

Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille, le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y plier, s y conformer.

L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de coeur peuvent abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes d'argent peuvent toujours se réparer.

Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents.

Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance, d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du barreau, etc.

Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière; mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux circonstances.

La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on pensait le moins.

On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une position qu'il croit au-dessous de lui.

Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament, se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal, habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des affaires prospères.

Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont pas secoués, développés.

En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses.

Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un, quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter. L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là, lorsqu'elle continua ses doléances, disant:

--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la rue!

Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire.

Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent, c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des mots, la conséquence des choses.

Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction, voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive, ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.

Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise.

Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au grand seigneur, au carrosse.

Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui, surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens.»

C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous de lui.

Avec du travail, de la persévérance, de l'intelligence, on peut toujours se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels et matériels, et non sur des protections, des passe-droits.

On peut reconnaître le vrai riche qui a eu des revers, à ce qu'il ne parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant des malheurs, est _chipie_ et _pimbêche_ à l'excès (pardon, mais ces deux mots n'ont pas de masculin, ces défauts étant très particuliers aux femmes); il tient à faire sentir à tout instant qu'il vaut mieux que sa position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperçoive pas!

Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour réussir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres réussissent sans capitaux, ou avec capitaux!

--C'est la chance! disent les premières.

C'est-à-dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de savoir aussi la retenir.

Ce que je vois de bonnes occasions auprès desquelles passent quantité de gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne veulent pas prendre la peine de se baisser!

Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire, à la mode; nous ne sommes plus au temps où l'on dédaignait de gagner de l'argent. Mais malheur à l'incapable!

L'autre jour, on introduisit auprès de moi une élégante visiteuse, une femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle désirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle commission, mais elle ne voulait pas qu'on le sût.

J'avoue que je n'approuve pas tout à fait ce manège, parce que j'aime que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obligées de chercher de cette façon à se procurer de l'argent sont à plaindre, car elles souffrent réellement; il faut les plaindre d'autant plus que, la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi à se procurer ne servira qu'à leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientôt suivies de déceptions cruelles.

Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complète donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est-à-dire ne se bornant pas aux études scientifiques et aux beaux-arts superficiels, mais ayant enseigné aussi une partie commerciale et, avec cela, la volonté et l'intelligence des choses, voilà la meilleure profession.

CHAPITRE XVII

L'AGE INGRAT.

Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait, l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme, c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se gravent en nous; c'est à cet âge que notre coeur comme notre intelligence se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière généralement.

Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler. La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur, l'âme et le coeur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles il est indispensable d'attirer l'attention des parents.

Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et alerte, elle rend aussi adroit et agile.

Généralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort, vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.) C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être préférable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas, c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa mère ou de son institutrice.

Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance à _sortir_, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que, jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date, il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.

L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non _gâté_. Peu à peu, il arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni l'irrégularité des repas.

Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin, au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à rester tard au lit.

Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants!

Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est _clairvoyant_, il faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de se corriger!

Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée. Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde, c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué, sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes; car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en paraître vingt ou davantage.

Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie de mère, de soeur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence; restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un réseau.

Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant, qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot, la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son emblème, se cache sous les feuilles.

Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge, physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans, l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été réprimés plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et s'introduire jusqu'au coeur.

N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse? Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une main étrangère peut nous ravir le fruit.

Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de raison.