Notes d'une mère: Cours d'éducation maternelle

Chapter 11

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On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année! Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils appellent de tous leurs voeux le terme du laps de temps dont ils s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté, s'ennuient bientôt de ce _farniente_, tout en étant trop jeunes et trop faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire.

L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que, lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses semblables.

Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques, courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de même que son caractère.

Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de perfectionner l'oeuvre d'éducation et d'instruction commencée à la pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une récréation?

Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques.

Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux oeuvres classiques. Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant.

Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de _balandrer_.

Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et pâlis par le désoeuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité.

Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne: _Demain je donnerai à boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour le jour suivant!

Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est l'éducation du coeur et la culture des bonnes manières. Cette partie de l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins affectueux et plus raides.

Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à l'indifférence, sinon à pis encore!

Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison, le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.

Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats, fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance.

Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses avec la même facilité à un certain âge.

Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse; aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de pratiquer dans le cours de l'année.

Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés, devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit les doux conseils de sa mère.

Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre.

Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour lui inculquer cette éducation spéciale du coeur et de l'âme que personne, sauf elle, peut lui donner.

En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra, s'il est en âge, à observer les moeurs et les coutumes, à apprécier les gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la vue des choses nouvelles.

Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement, cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les femmes de France grand nombre de ce cas!

Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée!

On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un coeur droit et sincère.

Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage, sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation.

Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu commettre en ne les plaçant pas au premier rang.

Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation, est terminée... pour la partie indispensable à toute personne qui ne veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec une signification tout autre que littérale.

C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près terminée, car l'enfant est _élevé_, est éduqué, mais l'instruction est bien loin d'être terminée.

C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments, on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité.

Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être; et sûrement elle n'a pas terminé... Ses vacances, qu'elle a cru en songe devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car c'est le véritable travail de la vie qui commence.

CHAPITRE XV

DE L'UTILITÉ DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE.

J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de les envier.

Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner du jugement, à instruire, à enseigner.

Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que même le plus petit déplacement porte son fruit.

Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on, au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs aspirations!

Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever, et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que celle-là.

J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à peine tolérés à cause d'elles.

Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises; elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer. C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.

Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de l'expérience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre deux fers.

Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très utiles.

Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.

J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien! Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une mauvaise nature.

A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!... On lui proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un voyage au Japon.

Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant le travail? Ce qu'il aurait trouvé... peut-être pas ce qu'il croyait! et une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!

La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle, elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait résulter pour lui de son éloignement.

Il ne partit pas... Quelques mois après, il se laissait entraîner par ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé partir?

Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour d'Europe est déjà suffisant.

Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le faire pour leurs fils.

Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux artistes.

Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux, et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien studieux.

Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.

A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir même les enfants.

Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises habitudes.

La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les moeurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue jamais.

Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.

CHAPITRE XVI

LE CHOIX D'UNE PROFESSION.

On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce que c'est principalement pour les filles que la solution de cette question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de filles de familles aisées ou riches.

C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas conserver toute sa vie la même position de fortune.