Note sur l'invasion des Sarrasins dans le Lyonnais

Part 2

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Mais que faire de ces hordes souillées? de ces tribus qui n'avaient plus de musulman que le nom? Les ramener en Espagne, en Afrique, en Arabie, peut-être? Montrer aux croyants de Médine et de Damas l'épouvantable spectacle de musulmans ivres de vin ou gorgés des graisses impures des troupeaux de la Séquanie! Un sacrifice était nécessaire, il fut ordonné. L'influence occulte, mais toute-puissante des marabouts et des imans, profita des divisions qui régnaient entre les Arabes et les Bérébères; l'armée fut condamnée à périr, et chaque scheik, chaque émir dispersa ses cavaliers dans les forêts de la haute Bourgogne, les marécages de la Dombes, les rochers du Bugey et du Dauphiné[14], au milieu desquels, trois cents ans plus tard, les exilés vivaient encore à l'état de nation à part, de peuple séparé et maudit, avec ses lois, sa religion, ses moeurs, et où, aujourd'hui même, on les retrouve avec étonnement soit organisés en villages, soit, plus souvent, comme familles maintenues intactes, sans mélanges avec leurs voisins et ayant conservé sinon le culte, du moins le type physique et moral de la race à laquelle appartenaient leurs pères.

[14] «Ravagée par les Huns, les Ostrogoths, les Bourguignons, les Lombards et les Sarrasins... la Maurienne est peut-être de toutes nos provinces celle dont l'histoire présente le plus de péripéties.» (_Travaux de la Soc. d'hist. et d'archéologie de la province de Maurienne_, Ier Bulletin, p. III.)

«Ce ne fut qu'au Xe siècle que les Sarrasins coupèrent le rocher sur lequel s'élève la chapelle de sainte Thècle et desséchèrent la plaine.» (L'abbé TRUCHET, _Notice historique sur la commune de Valloires_).

«Les Sarrasins avaient poussé leurs incursions jusque dans nos montagnes (942). Hugues de Provence, roi d'Italie, les chargea de garder les principaux passages des Alpes du nord contre son compétiteur Bérenger.» (DUCIS, _Voies romaines_, Revue Savoisienne, 15 avril 1861.)

«Nous citerons ensuite ces colons, d'origine évidemment étrangère, qui vivent depuis des siècles isolés dans les marais desséchés de la Bresse.» (ROGET DE BELLOGUET, _Ethnogénie gauloise_.)

Lorsque Childebrand eut accompli sa mission et campé avec l'avant-garde des Francs sur les bords du Rhône, que l'approche de Charles-Martel eut été signalée par toutes les voix de la renommée, la fureur des musulmans se réveilla, et ils brûlèrent toutes les cités au milieu desquelles ils purent promener leur vengeance. Alors eurent lieu ces atrocités qui remplirent d'effroi les populations, alors on vit ces dévastations dont les siècles ont eu de la peine à guérir les blessures, mais dont ils n'ont pu effacer le souvenir.

Parmi les lieux où on peut retrouver des traces de la fuite des musulmans, lorsqu'ils traversèrent la Saône, nous citerons particulièrement Châlon[15], Tournus, Boz, Uchizy, Sermoyer, Fleurville, Ozan, Arbigny, Mâcon, Lyon. Plusieurs tribus s'arrêtèrent dès qu'elles eurent mis la rivière entre elles et leurs ennemis; à Pont-de-Veyle, à Louhans, en d'autres lieux encore, on montre la _chaussée_ ou la digue des Sarrasins, dénomination qui, si elle ne prouve pas que ces ouvrages leur appartiennent, indique du moins combien leur nom est encore vivant dans le pays. Dans le Bugey, trois villes importantes furent détruites, et deux d'entre elles si complètement, qu'on ne sait où trouver le lieu où elles existaient. Isernore, à la douce appellation, a conservé les ruines d'un temple célèbre; Orindinse a dû s'élever au confluent de l'Ange et de l'Oignin; la ville des Tattes devait être sur les bords de la Valserine, non loin de Châtillon-de-Michaille. La _Chronique de Saint-Amand_, un des plus anciens documents de l'histoire du Bugey, ne donne que des détails incomplets à cet égard.

[15] Vers 645, le siége épiscopal de Châlon-sur-Saône était occupé par un homme de bien nommé Gratus qui habitait le faubourg Saint-Laurent: déjà à cette époque le faubourg communiquait avec la ville par un pont. Comme à Tournus et à Mâcon, le pont de Châlon servit de passage aux Sarrasins et fut détruit derrière eux.

Les monastères de Nantua, d'Ambronay et de Saint-Rambert-de-Joux, dans la gorge de l'Albarine, furent renversés. La Franche-Comté, la Savoie, le Dauphiné se couvrirent de ruines. Les histoires de ces provinces donnent de douloureux détails sur les ravages que commirent les Orientaux.

Les tribus qui occupaient Lyon n'épargnèrent pas notre cité. Les troupes en marche et qui avaient dépassé Valence, vinrent se réfugier dans nos murs. Quand elles virent que la fortune devenait contraire et que la cause de l'islam ne se relèverait pas, le pillage, l'incendie et la dévastation assouvirent le besoin de vengeance de ces coeurs ulcérés; Romains, Gaulois, Francs, Visigoths, tous devinrent égaux devant les terribles musulmans, qui n'étaient plus des convertisseurs zélés, mais de farouches ennemis. Ce fut un massacre général, une ruine universelle, et dès lors le peuple de la cité ne prononça plus qu'avec une superstitieuse terreur le nom de cette race maudite de Dieu.

La ville détruite, les hordes musulmanes se retirèrent vers les montagnes à l'orient de Lyon[16], où elles rejoignirent les autres tribus fugitives; mais désormais indépendantes, elles ne réunirent leurs drapeaux que pour lutter contre les difficultés du moment et pour se frayer un passage à travers les populations belliqueuses de ces contrées. La plaine d'Ambérieu conserve encore plusieurs castramétations qu'on leur attribue[17]; les montagnes sont pleines de leurs noms; les flots de l'Albarine, comme ceux du Haut-Rhône, baignent la grotte des Sarrasins, la balme des Sarrasins, la chambre, les crèches, les forts, la maison des Sarrasins, et même cette grotte de Roland où fut trouvé, il y a cinq siècles, un cor arabe de la plus magnifique beauté; Seillonas, Ordonnas, Benonce reçurent les colonies africaines; la vallée d'Amby, de l'autre côté du Rhône, vit se dresser un camp formidable que les voyageurs vont encore visiter. La tradition raconte de longs et sanglants combats livrés entre les Séquanes, les Ambarres, les Allobroges et les légers cavaliers de l'Arabie. Ces derniers furent probablement vainqueurs, puisque partout ils parvinrent à se maintenir dans les vallées qu'ils avaient choisies et où sont encore leurs descendants.

[16] «Les Sarrasins qui ne purent opérer leur retraite en Provence ou en Septimanie, se réfugièrent dans les montagnes (du Jura et du Dauphiné) et s'y retranchèrent dans des positions inexpugnables. Notre province (Bresse et Bugey) est au nombre de celles qui furent envahies; elle leur servit de refuge en leur présentant des positions naturellement fortifiées.» (Paul GUILLEMOT, _Monog. hist. du Bugey_).

[17] «Parcourons, dans le Bugey, les diverses contrées qui les recèlent, à commencer cette investigation dans la plaine qui s'étend des rivages du Rhône et de l'Ain jusqu'à la chaîne non interrompue des premières montagnes. C'est là que les Sarrasins sont arrivés après avoir saccagé Lyon.» (Paul GUILLEMOT, _Monog. hist. du Bugey_.)

Si le paysan qui passe sur la montagne est brun, maigre, avec le regard ardent, un nez aquilin, l'oeil enfoncé sous l'orbite; si ses cheveux d'un noir de corbeau ont des reflets bleus au soleil; s'il répond au nom de Babolah, Kaffon, Tabardet, Ciza-Cartet, Ciza-Buiron, Alamercery, ou Galaffre comme un héros de l'Arioste, demandez-lui s'il n'appartient pas à une famille sarrasine, et, l'oeil attaché sur vous pour approfondir votre pensée, soyez certain qu'il vous répondra affirmativement.

Messieurs Monnier, Riboud, Guillemot, Lapierre, Fauché-Prunelle, ont réuni de curieux et précieux documents sur le séjour des Arabes dans la Franche-Comté, la Bresse, le Bugey, la Savoie et le Dauphiné; mais ces savants modestes ont fait des chapitres, des monographies, non un livre; les historiens de longue haleine n'ont pas encore utilisé leurs travaux, et, malgré l'ouvrage de M. Reinaud, l'histoire de l'invasion des Sarrasins est encore à faire, surtout au point de vue de nos pays.

L'influence de cette invasion fut grande sur la civilisation de nos contrées. Outre les connaissances pratiques dont la médecine, l'agriculture[18] et l'industrie profitèrent; outre la bougie, le papier, l'ouate, la bourrache, le tambour qu'ils firent connaître à la Gaule, les Arabes dotèrent la Bresse de cette race admirable de chevaux que les mauvais soins n'ont pu faire dégénérer; de ces volailles que les gourmets ont rendues célèbres[19]; de ce blé noir, fortune du pauvre, que le Dombiste mange, en pâte légère délayée dans de l'eau ou du lait et cuite légèrement entre deux plaques brûlantes, comme le voyageur du désert; le commerce s'est enrichi de ces chiffres simples et commodes qui ont fait presque oublier la numération embarrassée des Romains; la langue s'est emparée d'une foule de mots dont elle ne pourrait plus se passer, depuis _alambic_ jusqu'à _taffetas_[20]; mais, surtout, il est un nom qui mérite l'attention de l'historien et qui serait une révélation, si l'histoire ne devait accepter qu'avec réserve ce qui lui est appris par les poètes. Voilà ce que dit M. de Lamartine, dans cette prose magique dont lui seul a l'usage et qui est une poésie comme tout ce qui jaillit de sa puissante imagination:

«Quand on chemine à pied de Mâcon à Saint-Claude, on trouve d'abord la Bresse, bocagère et plane comme la grasse Attique, ruisselant d'huile, entre le Pyrée et Athènes.

[18] «L'agriculture, en Sicile, dut aux Arabes ses plus grands progrès: le coton apporté par eux des champs syriens, la canne à sucre, le frêne qui produit la manne, le pistachier, etc., etc.» (EBN-KHALDOUN, _Histoire de l'Afrique_.)

[19] _Courrier de l'Ain_, la _Presse_.

[20] Nous pouvons citer: alcali, alchimie, alcool, algarade, algèbre, almanach, ambre, amiral, mesquin.

«L'olivier de la Bresse, c'est le pâle saule qui ne verse que l'ombre légère aux vaches blanches des prairies et qui, tondu tous les trois ans par la serpette de l'émondeur, penche son tronc chauve sur les mares ou sur les étangs. On croit lire une églogue de Virgile: «_O utinam!_ et plût aux dieux que je n'eusse été qu'un pauvre émondeur de saules sur les rives du lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie!»

«A l'extrémité de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre tout à coup, au lieu de l'eau stagnante et fiévreuse des prairies de la Dombes, une rivière bleue comme le firmament de la Suisse italienne, joueuse comme des enfants sur des cailloux, écumante comme l'eau de savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante comme une volée de tourterelles bleues et blanches abattues sur un champ de lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'écume çà et là, sur son cours, comme ces oiseaux éparpillant leurs plumes en se peignant du bec sur les touffes du lin; on s'arrête, tout étonné, sur la grève des cailloux arrondis par le roulis éternel de cette rivière de montagne, débouchant, tout étonnée elle-même, dans la plaine. On demande son nom au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de pêche à un tronc de saule pour verser son filet, frétillant de truites, sur le sable.--C'est la rivière d'Ain, vous dit-il avec un air de fierté locale, la rivière qui descend du Jura et qui donne son nom à toutes ces plaines.

«Si, comme moi, vous avez chevauché dans les déserts et dans les vallées des deux Arabies, vous reconnaîtrez bien vite que les hommes, descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de Scythie en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comté et en Bresse, ont passé par là, ont colonisé ces contrées, et ont imposé, au plus beau fleuve du pays, ce nom arabe et générique d'Ain (l'eau par excellence) dont, en perdant l'accent Aïn, nos pères, moins euphoniques que les Arabes, ont fait Ain, nom rendu guttural et trivial comme le balbutiement à bouche ouverte d'un enfant hébêté. C'est le progrès selon la doctrine des _progressistes indéfinis_, ces adorateurs obstinés du temps, qui les dément dans les langues comme dans les choses; ces adorateurs du présent, qui les dévore eux-mêmes, et qui anéantit tout autant de choses humaines qu'il en crée.

«Mais pardon de cette digression déplacée à propos de la rivière d'Ain, à laquelle les Arabes avaient donné un nom sonore comme l'écho des rochers d'où il tombe en cascades de saphir, et que les Gaulois ont rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc.

«Après s'être rafraîchie et enivrée comme l'Arabe lui-même au vent, cette rivière, femelle du Rhône, se précipite vers lui en face des plaines du Dauphiné.»

Ainsi donc, croyance poétique et gracieuse, ce serait aux Musulmans que ce torrent bleu, que nos paysans appellent la _grand'rivière_, doit son nom? Ce mot est, dans le désert, le nom de l'eau par excellence; c'est aussi le cristal de l'oeil, limpide et pur comme l'eau des fontaines; c'est l'onde, pour nos populations qui n'ont jamais à souffrir de sa privation, Aïn pour la caravane altérée qui voit devant elle la délivrance et la vie. D'après M. de Lamartine, les tribus poursuivies par l'épée de Charles-Martel ont salué ces flots d'un cri de joie; ce cristal si pur, ce miroir étincelant, c'était la barrière infranchissable pour leurs ennemis; c'était la fin de leurs angoisses et de leur terreur; c'était, comme au désert, la délivrance, Aïn, la rivière! Pardonnons la distraction du poète, qui a fait venir nos parrains par la Hongrie et l'Allemagne; acceptons ce baptême dont se porte garant un homme de génie, et voyons-y une preuve de plus du rôle immense que les guerriers de l'Yemen et du Nedjd ont joué dans nos pays.

Mais, diront à leur tour les hommes graves, oubliez-vous le vieux nom, l'antique nom de notre poétique rivière, le Danus des chartes et des cartulaires, le Dain de notre ancien langage, dont la racine paraît être la même que celle du Danube, nom autochthone, imposé, avant les Arabes, par nos pères les Gaulois[21]? Eh puis! ajouteront les personnes délicates, est-il convenable de s'enorgueillir d'une appellation qui rappellerait un peuple mécréant, souillé de sang, ennemi de notre culte, destructeur de nos lieux saints, enrichi des dépouilles de notre patrie, chargé de la malédiction de nos pères? La première observation seule a du poids, la seconde nous paraît futile.

[21] «Mots qui se rapportent également au kymrique et au gaëlique: _dan_, audacieux, violent.» (ROGET, baron de BELLOGUET, _Ethnogén. gaul._)

«Si le nom originaire est Ain, c'est un vieux mot celtique qui signifie _source_, _fontaine_, et qui même a cette signification dans les langues orientales.» (BACON-TACON, _Recherches sur les origines celtiques_, t. I, p. 192).

On n'a point horreur du souvenir des Romains; leurs monuments ont couvert notre sol, et cependant qu'étaient les compagnons de Romulus? d'infames bandits. Qu'étaient les guerriers de César? d'avides et rapaces conquérants. Qu'étaient nos gouverneurs? des proconsuls, dont le nom est resté comme une tache et une injure. Si, au lieu de maudire chaque trace de leurs pas sur le sol sacré de la Gaule, on se pare et on se vante des stygmates que nous ont laissés ces cruels dominateurs, toute vérité historique mise à part, toute étymologie réservée, que notre rivière s'appelle Aïn ou Dain, nous ne voyons pas qu'on ait à rougir de ce qui peut rappeler dans nos contrées les compatriotes de Job, d'Avicennes et d'Antar[22].

[22] Voyez Paradin, Chorier, J.-Cl. Martin, Jean Brunet, Lapierre, Thomas Riboud, Lateyssonnière, MM. Paul Guillemot, Chaix, Borel d'Hauterive, Fauché-Prunelle, D. Monnier, etc.